D'ALGER AU DAHOMEY PAR TOMBOUCTOU

_Lorsque, il y a peu de mois, le général Bailloud fut atteint par la

limite d'âge, l'énergique et toujours jeune commandant en chef du 19e

corps d'armée ne voulut point revenir en France sans avoir fait une

dernière et exceptionnelle randonnée d' «Africain». Et voilà comment,

accompagné d'un officier d'élite, le lieutenant Labrue, maintenant

capitaine, le général Bailloud réalisa, d'Alger au Dahomey, à travers

les périlleuses étendues sahariennes, un raid qui témoigne d'une vigueur

physique et d'une énergie morale que l'ancien chef de nos troupes

d'Algérie saurait mettre, le cas échéant, au service du pays, à la tête

d'une des formations de réserve, noyau de notre armée de seconde ligne.

Sur ce «tourisme» d'étude au Soudan, nous sommes heureux de publier

quelques intéressantes photographies et notes de route._

Les plus hautes personnalités civiles et militaires et les nombreux amis

du général Bailloud s'étaient réunis, le 24 novembre 1912, vers 8 heures

du soir, sur les quais de la gare d'Alger pour saluer le commandant en

chef du 19e corps, qui, le matin même, avait quitté son commandement.

C'est d'ordinaire sur les pontons de la Compagnie Générale

Transatlantique que se déroulent ces cérémonies d'adieux; mais l'ancien

chef du service des Étapes à Madagascar, l'ancien commandant de la

colonne expéditionnaire de Chine, des 20e, 17e et 19e corps d'armée,

atteint maintenant par l'inflexible limite d'âge, n'emprunte pas la voie

normale pour se rendre en France. Il gagne la Touraine, où il a fixé sa

résidence d'été, en passant par... Tombouctou et en procédant en cours

de route à des expériences de télégraphie sans fil qui permettront

peut-être d'établir la liaison tant cherchée entre l'Algérie et le

Soudan.

Un officier, le lieutenant Labrue, deux caporaux radio-télégraphistes,

munis d'un poste récepteur de télégraphie sans fil, deux ordonnances,

une petite escorte prise sur place: c'est, estime le général, plus que

suffisant pour traverser le Sahara où pourtant un important rezzou vient

d'être signalé.

[Illustration: Le général Bailloud achète la lance d'un chef touareg.]

Tougourt devait être gagné par la voie des airs. Une série d'accidents

survenus aux appareils du centre d'aviation de Biskra priva le général

Bailloud de ce mode de locomotion. C'est en auto qu'il arrive dans la

capitale de l'Oued-Rhir, et à cheval qu'il fait son entrée à Ouargla, où

les dernières troupes régulières du 19e corps adressent leur adieu au

chef qui les a si brillamment commandées pendant de longues années.

La «Sauterelle» du caporal Cros, pilotée par le lieutenant de Lafargue

qui a réussi, au prix de quels efforts, à faire la route Biskra-Ouargla,

prend, à son bord, le général jusqu'à la Gara-Krima, à quelques

kilomètres au sud d'Ouargla; puis c'est le méhari, la seule monture

possible au désert, qui va le transporter, trop lentement à son gré,

d'une «rive à l'autre du Sahara».

[Illustration: Un passage difficile dans la koudia du Hoggar.]

Ouargla et Gao, ainsi sont baptisés les deux méhari du général. Le

premier, très calme, va de son pas tranquille et n'est pas impressionné

le moins du monde par les «pull up» de son cavalier qui se croit encore

sur un pur sang. Gao, qui vient d'être arraché aux douceurs du pâturage,

manifeste d'abord une ardeur qui effraie un peu les braves Chaambas

habitués à cheminer lentement sur les pistes du désert. Au bout de

quelques jours, il reprend l'allure caractéristique de sa race, et seuls

des airs entraînants comme le _Danube bleu_ ou la _Chanson du petit

paveur_ parviennent à lui faire donner plus que les six kilomètres

réglementaires.

La Noël est fêtée aux portes d'In Salah le 25 décembre et pour la

première fois les petits Chaambas voient un arbre de Noël. Les

innombrables menus objets apportés dans ce but d'Alger font la joie des

enfants d'indigènes, comme à la même heure, dans la mère patrie, la

distribution traditionnelle de joujoux à tous les jeunes frères de

France. Le 5 janvier 1913, les tentes sont dressées dans les gorges de

Takombaret.

[Illustration: Itinéraire du général Bailloud, d'Alger à Porto-Novo.]

Du 17 au 21 janvier, on chemine péniblement par les sentiers impossibles

de la Koudia du Hoggar, au milieu de blocs énormes jetés au hasard par

des Titans, et figurant des animaux fantastiques, des châteaux forts du

moyen âge, de vieilles églises des Flandres, tandis que, çà et là, des

pitons émergent. Le 21, au soir, on arrive à Fort-Motylinsky. Le 25, on

touche à Tamanghasset, où le général retrouve un vieil ami, le Révérend

Père de Foucauld, le plus grand marabout du Sahara, et nourrit pendant

quarante-huit heures toute une tribu touareg avec un sac de bechna. Un

nouvel arbre de Noël, suivi d'une large distribution d'épingles de

nourrice, de petits savons et de glaces à deux sous, attire sur la tête

du général et de son officier d'ordonnance les bénédictions de toutes

les Targuistes jeunes et vieilles.

L'horrible Tanezrouft est franchi du 31 janvier au 3 février; le 4, on

prend de l'eau à Tin-Gahor, point important de bifurcation du futur

railway transafricain, et, le 11, on installe le campement à Bou-Ghessa,

à la frontière de l'Algérie et de l'Afrique Occidentale française, où

s'opère la jonction des méharistes algériens et soudanais. Cet événement

saharien fut marqué par des fêtes superbes qui se déroulèrent dans un

cadre majestueux et sous une tempête de vent et de sable comme on ne

peut en voir qu'au Sahara. Un mât de cocagne remplace l'arbre de Noël,

et ce divertissement inconnu jusqu'alors au Sahara excite l'enthousiasme

universel.

[Illustration: Un hippopotame tué par le général Bailloud.]

Le 18 février, Kidal; le 1er mars, Bourem, sur le Niger; au total, près

de 3.000 kilomètres franchis en moins de trois mois.

Tombouctou est tout proche, et l'aimable insistance du colonel Sadorge,

commandant supérieur de la région, décide le général, qui avait fait

avec lui la campagne de Madagascar, à pousser jusqu'à la. «Mystérieuse».

Il y séjourne une semaine qu'il emploie à visiter la ville où se tient

la grande foire annuelle du centre africain et à faire aux environs

quelques reconnaissances cynégétiques, notamment une victorieuse

campagne de trois jours contre une bande de six lions.

Du 18 mars au 11 avril, c'est la descente du Niger, en chaland, avec les

escales de Bamba, Bourem, Gao, Ansango, Tillabery, Niamey, Gaya...

Ce mode de locomotion ne plaît guère au général qui s'accommode assez

mal des longues heures d'immobilité dans l'étroite cabine du chaland.

Chaque fois qu'il trouve une monture, il fait une partie de l'étape à

cheval, force un coba à la course, abat une girafe après avoir chargé le

troupeau pendant plus d'une demi-heure, tue un hippopotame dans les

rapides de la Bezinga. Il échappe ainsi à la fièvre, plus heureux que

son officier d'ordonnance qui, retenu de temps à autre par d'inopportuns

accès, doit se contenter d'une seule victime, un bel hippopotame.

[Illustration: En pirogue sur le Niger.]

Entre temps, le général interroge les administrateurs et les chefs

indigènes sur le recrutement des noirs qui est appliqué pour la première

fois dans la région, assiste à quelques opérations, voit un bataillon de

recrues en formation à Niamey, s'enquiert des ressources du pays, des

besoins des populations et donne dans tous les villages où il passe,

avec sa générosité habituelle, une multitude de ces petits cadeaux qui,

là plus que partout ailleurs, entretiennent l'amitié.

Gaya marque la fin de la navigation fluviale, la limite du territoire du

Haut-Sénégal-Niger et celle du royaume de la terrible mouche tsé-tsé qui

ne fera heureusement qu'une victime dans la caravane,--un brave chien,

Miss, l'inséparable compagnon du général.

Le retour à la côte s'effectue par le Dahomey et par les moyens de

transport les plus modernes: l'automobile et le chemin de fer.

Une excellente route aboutit jusqu'au Niger; un service automobile

transportant voyageurs, marchandises et courrier est organisé et, en

cinq jours, par petites étapes, on atteint Savé, terminus du chemin de

fer du Dahomey. Un jour suffit pour gagner Kotonou par la voie ferrée;

quelques heures de navigation à travers la lagune conduisent à

Porto-Novo, capitale administrative du Dahomey, où le général et son

officier reçoivent, au palais du gouvernement, jusqu'au jour de leur

départ pour la France, 27 avril, la plus cordiale hospitalité de M.

Noufflard.

Cette traversée du Dahomey, si rapide fût-elle, permit cependant au

général de se rendre compte du développement économique de cette belle

colonie dont le budget se chiffre chaque année par un gros excédent de

recettes.

[Illustration: Le roi Toffa sortant, avec ses ministres, de la résidence

de Porto-Novo, où il vient de saluer le général Bailloud.]

Un admirable réseau routier est en voie d'exécution; une ligne

secondaire de chemin de fer longe la frontière de la Nigeria; d'autres

projets de voies de communication sont à la veille d'être réalisés. Le

long des voies ferrées et des routes, la brousse disparaît, faisant

place à d'importantes plantations de maïs, d'igname, de mil, de manioc,

de bananiers, etc.

Au Dahomey comme au Sahara et dans les territoires du

Haut-Sénégal-Niger, le général a trouvé chez toutes les autorités

civiles et militaires l'accueil le plus aimable et le plus empressé. Le

commandant supérieur de la région de Tombouctou se porta à sa rencontre

jusqu'à Kidal, le lieutenant-gouverneur du Dahomey vint le saluer à

Savé.

Les chefs indigènes se firent un devoir de présenter leurs hommages au

grand chef blanc, venu d'Alger par le Sahara: Mohammed Ferzoug, chef des

Touaregs Ifoghas; Moussa ag Amastane, amenokal du Hoggar; les chefs des

tribus de Tombouctou, Gao, Ansango, la plupart accompagnés de nombreux

cavaliers; enfin, au Dahomey, les rois de Parakou, de Savé; Agoli Akbo,

le frère de Behanzin; le roi Toffa, de Porto-Novo, et nombreux autres

roitelets. On ne saurait non plus omettre la reine des Peuhls, le chef

recouvert d'un casque étincelant de blancheur, cadeau récent de la femme

d'un administrateur, et Zoumaou, roi des Dassa, monté sur un superbe

cheval de bois à roulettes, traîné par ses ministres,--spectacle imprévu

pour des Européens.

Le raid transafricain que vient d'accomplir le général Bailloud, outre

l'enseignement qu'il comporte au point de vue de la coopération que

doivent se prêter les troupes algériennes et soudanaises chargées

d'assurer la police du Sahara, a permis à l'un de nos premiers chefs

militaires, dont les avis font autorité sur toutes les questions

coloniales, de se rendre compte sur place des possibilités d'avenir d'un

Sahara resté encore mystérieux pour celui qui ne le connaît que par les

récits de trop rares visiteurs.

Capitaine L...

[Illustration: A LA COUR DES ROITELETS DAHOMÉENS.--La promenade équestre

de Zoumaou, roi des Dassa, sur un cheval de bois à roulettes traîné par

ses ministres.]

LES NOCES DE DIAMANT DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRES.--Le discours du

président de la République à la Sorbonne.

_Les noces de diamant de la Société des Gens de lettres ont été fêtées,

samedi dernier 5 juillet, avec un éclat exceptionnel. Tous les journaux

quotidiens ont donné de longs comptes rendu? détaillés de la cérémonie

de la Sorbonne présidée par M. Raymond Poincaré, de la réception à

l'Hôtel de Ville et du grand banquet du soir présidé par M. Louis

Barthou, président du Conseil des ministres. On a publié partant les

admirables discours prononcés au cours de celte fête splendide des

lettres françaises à laquelle s'étaient associés les pouvoirs publics,

les grands corps de l'État, l'Institut et l'Université, et où les

nations étrangères étaient représentées par le corps diplomatique au

grand complet. Nous ne répéterons point ici ce qui a été dit et très

bien dit ailleurs. Nous préférons, selon les traditions et le caractère

de notre journal, donner, dans une belle gravure, la physionomie exacte

de cette commémoration; et notre collaborateur J. Simont a choisi, à cet

effet, pour composer le dessin de notre double page, l'instant de la

réunion de la Sorbonne où le président de la République, répondant au

beau discours du président de la Société des Gens de lettres, M. Georges

Lecomte, adresse, avec cette éloquence si pure, si élevée, si nationale

qui est la sienne, son salut aux lettres françaises._

_Dessin de J. SIMONT._

[Illustration: I. trois alpinistes A, après être monté sur le clocheton

de gauche, a lancé la corde par le travers du clocheton central; le

second alpiniste B, s'étant attaché à cette corde, commence à monter.]

[Illustration: II.--L'alpiniste B en train de grimper s'efforce

d'atteindre quelques aspérités qui lui permettront de se hisser sur la

plate-forme du clocheton central.]

L'Illustration, No. 3672, 12 Juillet 1913 · 第 15 / 38 题