Albine et Serge entrèrent dans le parterre. Elle le regardait avec
une sollicitude inquiète, craignant qu'il ne se fatiguât. Mais lui,
la rassura d'un léger rire. Il se sentait fort à la porter partout
où elle voudrait aller. Quand il se retrouva en plein soleil, il eut
un soupir de joie. Enfin, il vivait; il n'était plus cette plante
soumise aux agonies de l'hiver. Aussi quelle reconnaissance
attendrie! Il aurait voulu éviter aux petits pieds d'Albine la
rudesse des allées; il rêvait de la pendre à son cou, comme une
enfant que sa mère endort. Déjà, il la protégeait en gardien jaloux,
écartait les pierres et les ronces, veillait à ce que le vent ne
volât pas sur ses cheveux adorés des caresses qui n'appartenaient
qu'à lui. Elle s'était blottie contre son épaule, elle s'abandonnait,
pleine de sérénité.
Ce fut ainsi qu'Albine et Serge marchèrent dans le soleil, pour la
première fois. Le couple laissait une bonne odeur derrière lui. Il
donnait un frisson au sentier, tandis que le soleil déroulait un
tapis d'or sous ses pas. Il avançait, pareil à un ravissement, entre
les grands buissons fleuris, si désirable que les allées écartées,
au loin, l'appelaient, le saluaient d'un murmure d'admiration, comme
les foules saluent les rois longtemps attendus. Ce n'était qu'un
être, souverainement beau. La peau blanche d'Albine n'était que la
blancheur de la peau brune de Serge. Ils passaient lentement, vêtus
de soleil; ils étaient le soleil lui-même. Les fleurs, penchées, les
adoraient.
Dans le parterre, ce fut alors une longue émotion. Le vieux parterre
leur faisait escorte. Vaste champ poussant à l'abandon depuis un
siècle, coin de paradis où le vent semait les fleurs les plus rares.
L'heureuse paix du Paradou, dormant au grand soleil, empêchait la
dégénérescence des espèces. Il y avait là une température égale, une
terre que chaque plante avait longuement engraissée pour y vivre
dans le silence de sa force. La végétation y était énorme, superbe,
puissamment inculte, pleine de hasards qui étalaient des floraisons
monstrueuses, inconnues à la bêche et aux arrosoirs des jardiniers.
Laissée à elle-même, libre de grandir sans honte, au fond de cette
solitude que des abris naturels protégeaient, la nature
s'abandonnait davantage à chaque printemps, prenait des ébats
formidables, s'égayait à s'offrir en toutes saisons des bouquets
étranges, qu'aucune main ne devait cueillir. Et elle semblait mettre
une rage à bouleverser ce que l'effort de l'homme avait fait; elle
se révoltait, lançait des débandades de fleurs au milieu des allées,
attaquait les rocailles du flot montant de ses mousses, nouait au
cou les marbres qu'elle abattait à l'aide de la corde flexible de
ses plantes grimpantes; elle cassait les dalles des bassins, des
escaliers, des terrasses, en y enfonçant des arbustes; elle rampait
jusqu'à ce qu'elle possédât les moindres endroits cultivés, les
pétrissait à sa guise, y plantait comme drapeau de rébellion quelque
graine ramassée en chemin, une verdure humble dont elle faisait une
gigantesque verdure. Autrefois, le parterre, entretenu pour un
maître qui avait la passion des fleurs, montrait en plates-bandes,
en bordures soignées, un merveilleux choix de plantes. Aujourd'hui,
on retrouvait les mêmes plantes, mais perpétuées, élargies en
familles si innombrables, courant une telle prétentaine aux quatre
coins du jardin, que le jardin n'était plus qu'un tapage, une école
buissonnière battant les murs, un lieu suspect où la nature ivre
avait des hoquets de verveine et d'oeillet.
C'était Albine qui conduisait Serge, bien qu'elle parût se livrer à
lui, faible, soutenue à son épaule. Elle le mena d'abord à la
grotte. Au fond d'un bouquet de peupliers et de saules, une rocaille
se creusait, effondrée, des blocs de rochers tombés dans une vasque,
des filets d'eau coulant à travers les pierres. La grotte
disparaissait sous l'assaut des feuillages. En bas, des rangées de
roses trémières semblaient barrer l'entrée d'une grille de fleurs
rouges, jaunes, mauves, blanches, dont les bâtons se noyaient dans
des orties colossales, d'un vert de bronze, suant tranquillement les
brûlures de leur poison. Puis, c'était un élan prodigieux, grimpant
en quelques bonds: les jasmins, étoilés de leurs fleurs suaves; les
glycines, aux feuilles de dentelle tendre; les lierres épais,
découpés comme de la tôle vernie; les chèvrefeuilles souples,
criblés de leurs brins de corail pâle; les clématites amoureuses,
allongeant les bras, pomponnées d'aigrettes blanches. Et d'autres
plantes, plus frêles, s'enlaçaient encore à celles-ci, les liaient
davantage, les tissaient d'une trame odorante. Des capucines, aux
chairs verdâtres et nues, ouvraient des bouches d'or rouge. Des
haricots d'Espagne, forts comme des ficelles minces, allumaient de
place en place l'incendie de leurs étincelles vives. Des volubilis
élargissaient le coeur découpé de leurs feuilles, sonnaient de leurs
milliers de clochettes un silencieux carillon de couleurs exquises.
Des pois de senteur, pareils à des vols de papillons posés,
repliaient leurs ailes fauves, leurs ailes roses, prêts à se laisser
emporter plus loin, par le premier souffle de vent. Chevelure
immense de verdure, piquée d'une pluie de fleurs, dont les mèches
débordaient de toutes parts, s'échappaient en un échevellement fou,
faisaient songer à quelque fille géante, pâmée au loin sur les
reins, renversant la tête dans un spasme de passion, dans un
ruissellement de crins superbes, étalés comme une mare de parfums.
- Jamais je n'ai osé entrer dans tout ce noir, dit Albine à
l'oreille de Serge.
Il l'encouragea, il la porta par-dessus les orties; et comme un bloc
fermait le seuil de la grotte, il la tint un instant debout, entre
ses bras, pour qu'elle pût se pencher sur le trou, béant à quelques
pieds du sol.
- Il y a, murmura-t-elle, une femme de marbre tombée tout de son
long dans l'eau qui coule. L'eau lui a mangé la figure.
Alors, lui, voulut voir à son tour. Il se haussa à l'aide des
poignets. Une haleine fraîche le frappa aux joues. Au milieu des
joncs et des lentilles d'eau, dans le rayon de jour glissant du
trou, la femme était sur l'échine, nue jusqu'à la ceinture, avec une
draperie qui lui cachait les cuisses. C'était quelque noyée de cent
ans, le lent suicide d'un marbre que des peines avaient dû laisser
choir au fond de cette source. La nappe claire qui coulait sur elle
avait fait de sa face une pierre lisse, une blancheur sans visage,
tandis que ses deux seins, comme soulevés hors de l'eau par un
effort de la nuque, restaient intacts, vivants encore, gonflés d'une
volupté ancienne.
- Elle n'est pas morte, va! dit Serge en redescendant. Un jour, il
faudra venir la tirer de là.
Mais Albine, qui avait un frisson, l'emmena. Ils revinrent au
soleil, dans le dévergondage des plates-bandes et des corbeilles.
Ils marchaient à travers un pré de fleurs, à leur fantaisie, sans
chemin tracé. Leurs pieds avaient pour tapis des plantes charmantes,
les plantes naines bordant jadis les allées, aujourd'hui étalées en
nappes sans fin. Par moments, ils disparaissaient jusqu'aux
chevilles dans la soie mouchetée des sirènes roses, dans le satin
panaché des oeillets mignardises, dans le velours bleu des myosotis,
criblé de petits yeux mélancoliques. Plus loin, ils traversaient des
résédas gigantesques qui leur montaient aux genoux, comme un bain de
parfums; ils coupaient par un champ de muguets pour épargner un
champ voisin de violettes, si douces qu'ils tremblaient d'en
meurtrir la moindre touffe; puis, pressés de toutes parts, n'ayant
plus que des violettes autour d'eux, ils étaient forcés de s'en
aller à pas discrets sur cette fraîcheur embaumée, au milieu de
l'haleine même du printemps. Au-delà des violettes, la laine verte
des lobelias se déroulait, un peu rude, piquée de mauve clair; les
étoiles nuancées des sélaginoïdes, les coupes bleues des nemophilas,
les croix jaunes des saponaires, les croix roses et blanches des
juliennes de Mahon dessinaient des coins de tapisserie riche,
étendaient à l'infini devant le couple un luxe royal de tenture,
pour qu'il s'avançât sans fatigue dans la joie de sa première
promenade. Et c'étaient les violettes qui revenaient toujours, une
mer de violettes coulant partout, leur versant sur les pieds des
odeurs précieuses, les accompagnant du souffle de leurs fleurs
cachées sous les feuilles.
Albine et Serge se perdaient. Mille plantes, de tailles plus hautes,
bâtissaient des haies, ménageaient des sentiers étroits qu'ils se
plaisaient à suivre. Les sentiers s'enfonçaient avec de brusques
détours, s'embrouillaient, emmêlaient des bouts de taillis
inextricables: des ageratums à houpettes bleu céleste; des
aspérules, d'une délicate odeur de musc; des mimulus, montrant des
gorges cuivrées, ponctuées de cinabre; des phlox écarlates, des
phlox violets, superbes, dressant des quenouilles de fleurs que le
vent filait; des lins rouges aux brins fins comme des cheveux; des
chrysanthèmes pareils à des lunes pleines, des lunes d'or, dardant
de courts rayons éteints, blanchâtres, violâtres, rosâtres.
Le couple enjambait les obstacles, continuait sa marche heureuse
entre les deux haies de verdure. A droite, montaient les fraxinelles
légères, les centranthus retombant en neige immaculée, les
cynoglosses grisâtres ayant une goutte de rosée dans chacune des
coupes minuscules de leurs fleurs. A gauche, c'était une longue rue
d'ancolies, toutes les variétés de l'ancolie, les blanches, les
roses pâles, les violettes sombres, ces dernières presque noires,
d'une tristesse de deuil, laissant pendre d'un bouquet de hautes
tiges leurs pétales plissés et gaufrés comme un crêpe. Et plus loin,
à mesure qu'ils avançaient, les haies changeaient, alignaient les
bâtons fleuris de pieds-d'alouettes énormes, perdus dans la frisure
des feuilles, laissaient passer les gueules ouvertes des mufliers
fauves, haussaient le feuillage grêle des schizanthus, plein d'un
papillonnage de fleurs aux ailes de soufre tachées de laque tendre.
Des campanules couraient, lançant leurs cloches bleues à toute
volée, jusqu'au haut de grands asphodèles, dont la tige d'or leur
servait de clocher. Dans un coin, un fenouil géant ressemblait à une
dame de fine guipure renversant son ombrelle de satin vert d'eau.
Puis, brusquement, le couple se trouvait au fond d'une impasse; il
ne pouvait plus avancer, un tas de fleurs bouchait le sentier, un
jaillissement de plantes tel, qu'il mettait là comme une meule à
panache triomphal. En bas, des acanthes bâtissaient un socle, d'où
s'élançaient des benoîtes écarlates, des rhodantes dont les pétales
secs avaient des cassures de papier peint, des clarkias aux grandes
croix blanches, ouvragées, semblables aux croix d'un ordre barbare.
Plus haut, s'épanouissaient les viscarias roses, les leptosiphons
jaunes, les colinsias blancs, les lagurus plantant parmi les
couleurs vives leurs pompons de cendre verte. Plus haut encore, des
digitales rouges, les lupins bleus s'élevaient en colonnettes
minces, suspendaient une rotonde byzantine, peinturlurée violemment
de pourpre et d'azur; tandis que, tout en haut, un ricin colossal,
aux feuilles sanguines, semblait élargir un dôme de cuivre bruni.
Et comme Serge avançait déjà les mains, voulant passer, Albine le
supplia de ne pas faire de mal aux fleurs.
- Tu casserais les branches, tu écraserais les feuilles, dit-elle.
Moi, depuis des années que je vis ici, je prends bien garde de ne
tuer personne... Viens, je te montrerai les pensées.
Elle l'obligea à revenir sur ses pas, elle l'emmena hors des
sentiers étroits, au centre du parterre, où se trouvaient autrefois
de grands bassins. Les bassins, comblés, n'étaient plus que de
vastes jardinières, à bordure de marbre émiettée et rompue. Dans un
des plus larges, un coup de vent avait semé une merveilleuse
corbeille de pensées. Les fleurs de velours semblaient vivantes,
avec leurs bandeaux de cheveux violets, leurs yeux jaunes, leurs
bouches plus pâles, leurs délicats mentons couleur chair.
- Quand j'étais plus jeune, elles me faisaient peur, murmura
Albine. Vois-les donc. Ne dirait-on pas des milliers de petits
visages qui vous regardent, à ras de terre?... Et elles tournent
leurs figures, toutes ensemble. On dirait des poupées enterrées qui
passent la tête.
Elle l'entraîna de nouveau. Ils firent le tour des autres bassins.
Dans le bassin voisin, des amarantes avaient poussé, hérissant des
crêtes monstrueuses qu'Albine n'osait toucher, songeant à de
gigantesques chenilles saignantes. Des balsamines, jaune paille,
fleur de pêcher, gris de lin, blanc lavé de rose, emplissaient une
autre vasque, où les ressorts de leurs graines partaient avec de
petits bruits secs. Puis, c'était au milieu des débris d'une
fontaine une collection d'oeillets splendides: des oeillets blancs
débordaient de l'auge moussue; des oeillets panachés plantaient dans
les fentes des pierres le bariolage de leurs ruches de mousseline
découpée; tandis que, au fond de la gueule du lion qui jadis
crachait l'eau, un grand oeillet rouge fleurissait, en jets si
vigoureux que le vieux lion mutilé semblait, à cette heure, cracher
des éclaboussures de sang. Et, à côté, la pièce d'eau principale, un
ancien lac où des cygnes avaient nagé, était devenue un bois de
lilas, à l'ombre duquel des quarantaines, des verveines, des belles-
de-jour, protégeaient leur teint délicat, dormant à demi, toutes
moites de parfums.
- Et nous n'avons pas traversé la moitié du parterre! dit Albine
orgueilleusement. Là-bas sont les grandes fleurs, des champs où je
disparais tout entière, comme une perdrix dans un champ de blé.
Ils y allèrent. Ils descendirent un large escalier dont les urnes
renversées flambaient encore des hautes flammes violettes des iris.
Le long des marches coulait un ruissellement de giroflées pareil à
une nappe d'or liquide. Des chardons, aux deux bords, plantaient des
candélabres de bronze vert, grêles, hérissés, recourbés en becs
d'oiseaux fantastiques, d'un art étrange, d'une élégance de brûle-
parfum chinois. Des sedums, entre les balustres brisés, laissaient
pendre des tresses blondes, des chevelures verdâtres de fleuve
toutes tachées de moisissures. Puis, au bas, un second parterre
s'étendait, coupé de buis puissants comme des chênes, d'anciens buis
corrects, autrefois taillés en boules, en pyramides, en tours
octogonales, aujourd'hui débraillés magnifiquement, avec de grands
haillons de verdure sombre, dont les trous montraient des bouts de
ciel bleu.
Et Albine mena Serge, à droite, dans un champ qui était comme le
cimetière du parterre. Des scabieuses y mettaient leur deuil. Des
cortèges de pavots s'en allaient à la file, puant la mort,
épanouissant leurs lourdes fleurs d'un éclat fiévreux. Des anémones
tragiques faisaient des foules désolées, au teint meurtri, tout
terreux de quelque souffle épidémique. Des daturas trapus
élargissaient leurs cornets violâtres, où des insectes, las de
vivre, venaient boire le poison du suicide. Des soucis, sous leurs
feuillages engorgés, ensevelissaient leurs fleurs, des corps
d'étoiles agonisants, exhalant déjà la peste de leur décomposition.
Et c'étaient encore d'autres tristesses: les renoncules charnues,
d'une couleur sourde de métal rouillé; les jacinthes et les
tubéreuses exhalant l'asphyxie, se mourant dans leur parfum. Mais
les cinéraires surtout dominaient, toute une poussée de cinéraires
qui promenaient le demi-deuil de leurs robes violettes et blanches,
robes de velours rayé, robes de velours uni, d'une sévérité riche.
Au milieu du champ mélancolique, un Amour de marbre restait debout,
mutilé, le bras qui tenait l'arc tombé dans les orties, souriant
encore sous les lichens dont sa nudité d'enfant grelottait.
Puis, Albine et Serge entrèrent jusqu'à la taille dans un champ de
pivoines. Les fleurs blanches crevaient, avec une pluie de larges
pétales qui leur rafraîchissaient les mains, pareilles aux gouttes
larges d'une pluie d'orage. Les fleurs rouges avaient des faces
apoplectiques, dont le rire énorme les inquiétait. Ils gagnèrent, à
gauche, un champ de fuchsias, un taillis d'arbustes souples, déliés,
qui les ravirent comme des joujoux du Japon, garnis d'un million de
clochettes. Ils traversèrent ensuite des champs de véroniques aux
grappes violettes, des champs de géraniums et de pélargoniums, sur
lesquels semblaient courir des flammèches ardentes, le rouge, le
rose, le blanc incandescent d'un brasier, que les moindres souffles
du vent ravivaient sans cesse. Ils durent tourner des rideaux de
glaïeuls, aussi grands que des roseaux, dressant des hampes de
fleurs qui brûlaient dans la clarté, avec des richesses de flamme de
torches allumées. Ils s'égarèrent au milieu d'un bois de tournesols,
une futaie faite de troncs aussi gros que la taille d'Albine,
obscurcie par des feuilles rudes, larges à y coucher un enfant,
peuplée de faces géantes, de faces d'astre, resplendissantes comme
autant de soleils. Et ils arrivèrent enfin dans un autre bois, un
bois de rhododendrons, si touffu de fleurs que les branches et les
feuilles ne se voyaient pas, étalant des bouquets monstrueux, des
hottées de calices tendres qui moutonnaient jusqu'à l'horizon.
- Va, nous ne sommes pas au bout! s'écria Albine. Marchons,
marchons toujours.
Mais Serge l'arrêta. Ils étaient alors au centre d'une ancienne
colonnade en ruine. Des fûts de colonne faisaient des bancs, parmi
des touffes de primevères et de pervenches. Au loin, entre les
colonnes restées debout, d'autres champs de fleurs s'étendaient des
champs de tulipes, aux vives panachures de faïences peintes; des
champs de calcéolaires, légères soufflures de chair, ponctuées de
sang et d'or; des champs de zinnias, pareils à de grosses
pâquerettes courroucées; des champs de pétunias, aux pétales molles
comme une batiste de femme, montrant le rose de la peau; des champs
encore, des champs à l'infini, dont on ne reconnaissait plus les
fleurs, dont les tapis s'étalaient sous le soleil, avec la bigarrure
confuse des touffes violentes, noyée dans les verts attendris des
herbes.
- Jamais nous ne pourrons tout voir, dit Serge, la main tendue,
avec un sourire. C'est ici qu'il doit être bon de s'asseoir, dans
l'odeur qui monte.
A côté d'eux était un champ d'héliotropes, d'une haleine de vanille,
si douce, qu'elle donnait au vent une caresse de velours. Alors, ils
s'assirent sur une des colonnes renversées, au milieu d'un bouquet
de lis superbes qui avaient poussé là. Depuis plus d'une heure, ils
marchaient. Ils étaient venus des roses dans les lis, à travers
toutes les fleurs. Les lis leur offraient un refuge de candeur,
après leur promenade d'amants, au milieu de la sollicitation ardente
des chèvrefeuilles suaves, des violettes musquées, des verveines
exhalant l'odeur fraîche d'un baiser, des tubéreuses soufflant la
pâmoison d'une volupté mortelle. Les lis, aux tiges élancées, les
mettaient dans un pavillon blanc, sous le toit de neige de leurs
calices, seulement égayés des gouttes d'or légères des pistils. Et
ils restaient, ainsi que des fiancés enfants, souverainement
pudiques, comme au centre d'une tour de pureté, d'une tour d'ivoire
inattaquable, où ils ne s'aimaient encore que de tout le charme de
leur innocence.
Jusqu'au soir, Albine et Serge demeurèrent avec les lis. Ils y
étaient bien; ils achevaient d'y naître. Serge y perdait la dernière
fièvre de ses mains. Albine y devenait toute blanche, d'un blanc de
lait qu'aucune rougeur ne teintait de rose. Ils ne virent plus
qu'ils avaient les bras nus, le cou nu, les épaules nues. Leurs
chevelures ne les troublèrent plus, comme des nudités déployées.
L'un contre l'autre, ils riaient, d'un rire clair, trouvant de la
fraîcheur à se serrer. Leurs yeux gardaient un calme limpide d'eau
de source, sans que rien d'impur montât de leur chair pour en ternir
le cristal. Leurs joues étaient des fruits veloutés, à peine mûrs,
auxquels ils ne songeaient point à mordre. Quand ils quittèrent les
lis, ils n'avaient pas dix ans; il leur semblait qu'ils venaient de
se rencontrer, seuls au fond du grand jardin, pour y vivre dans une
amitié et dans un jeu éternels. Et, comme ils traversaient de
nouveau le parterre, rentrant au crépuscule, les fleurs parurent se
faire discrètes, heureuses de les voir si jeunes, ne voulant pas
débaucher ces enfants. Les bois de pivoines, les corbeilles
d'oeillets, les tapis de myosotis, les tentures de clématites,
n'agrandissaient plus devant eux une alcôve d'amour, noyés à cette
heure de l'air du soir, endormis dans une enfance aussi pure que la
leur. Les pensées les regardaient en camarades, de leurs petits
visages candides. Les résédas, alanguis, frôlés par la jupe blanche
d'Albine, semblaient pris de compassion, évitant de hâter leur
fièvre d'un souffle.