Un matin enfin, elle put le soutenir jusqu'au bas de l'escalier,
foulant l'herbe du pied devant lui, lui frayant un chemin au milieu
des églantiers qui barraient les dernières marches de leurs bras
souples. Puis, lentement, ils s'en allèrent dans le bois de roses.
C'était un bois, avec des futaies de hauts rosiers à tige, qui
élargissaient des bouquets de feuillage grands comme des arbres,
avec des rosiers en buissons, énormes, pareils à des taillis
impénétrables de jeunes chênes. Jadis, il y avait eu là, la plus
admirable collection de plants qu'on pût voir. Mais, depuis
l'abandon du parterre, tout avait poussé à l'aventure, la forêt
vierge s'était bâtie, la forêt de roses, envahissant les sentiers,
se noyant dans les rejets sauvages, mêlant les variétés à ce point,
que des roses de toutes les odeurs et de tous les éclats semblaient
s'épanouir sur les mêmes pieds. Des rosiers qui rampaient faisaient
à terre des tapis de mousse, tandis que des rosiers grimpants
s'attachaient à d'autres rosiers, ainsi que des lierres dévorants,
montaient en fusées de verdure, laissaient retomber, au moindre
souffle, la pluie de leurs fleurs effeuillées. Et des allées
naturelles s'étaient tracées au milieu du bois, d'étroits sentiers,
de larges avenues, d'adorables chemins couverts, où l'on marchait à
l'ombre, dans le parfum. On arrivait ainsi à des carrefours, à des
clairières, sous des berceaux de petites roses rouges, entre des
murs tapissés de petites roses jaunes. Certains coins de soleil
luisaient comme des étoffes de soie verte brochées de taches
voyantes; certains coins d'ombre avaient des recueillements
d'alcôve, une senteur d'amour, une tiédeur de bouquet pâmé aux seins
d'une femme. Les rosiers avaient des voix chuchotantes. Les rosiers
étaient pleins de nids qui chantaient.
- Prenons garde de nous perdre, dit Albine en s'engageant dans le
bois. Je me suis perdue, une fois. Le soleil était couché, quand
j'ai pu me débarrasser des rosiers qui me retenaient par les jupes,
à chaque pas.
Mais ils marchaient à peine depuis quelques minutes, lorsque Serge,
brisé de fatigue, voulut s'asseoir. Il se coucha, il s'endormit d'un
sommeil profond. Albine, assise à côté de lui, resta songeuse.
C'était au débouché d'un sentier, au bord d'une clairière. Le
sentier s'enfonçait très loin, rayé de coups de soleil, s'ouvrant à
l'autre bout sur le ciel, par une étroite ouverture ronde et bleue.
D'autres petits chemins creusaient des impasses de verdure. La
clairière était faite de grands rosiers étagés, montant avec une
débauche de branches, un fouillis de lianes épineuses tels, que des
nappes épaisses de feuillage s'accrochaient en l'air, restaient
suspendues, tendaient d'un arbuste à l'autre les pans d'une tente
volante. On ne voyait, entre ces lambeaux découpés comme de la fine
guipure, que des trous de jour imperceptibles, un crible d'azur
laissant passer la lumière en une impalpable poussière de soleil. Et
de la voûte, ainsi que des girandoles, pendaient des échappées de
branches, de grosses touffes tenues par le fil vert d'une tige, des
brassées de fleurs descendant jusqu'à terre, le long de quelque
déchirure du plafond, qui traînait, pareille à un coin de rideau
arraché.
Cependant, Albine regardait Serge dormir. Elle ne l'avait point
encore vu dans un tel accablement des membres, les mains ouvertes
sur le gazon, la face morte. Il était ainsi mort pour elle, elle
pensait qu'elle pouvait le baiser au visage, sans qu'il sentit même
son baiser. Et, triste, distraite, elle occupait ses mains oisives à
effeuiller les roses qu'elle trouvait à sa portée. Au-dessus de sa
tête, une gerbe énorme retombait, effleurant ses cheveux, mettant
des roses à son chignon, à ses oreilles, à sa nuque, lui jetant aux
épaules un manteau de roses. Plus haut, sous ses doigts, les roses
pleuvaient, de larges pétales tendres, ayant la rondeur exquise, la
pureté à peine rougissante d'un sein de vierge. Les roses, comme une
tombée de neige vivante, cachaient déjà ses pieds repliés dans
l'herbe. Les roses montaient à ses genoux, couvraient sa jupe, la
noyaient jusqu'à la taille; tandis que trois feuilles de rose
égarées, envolées sur son corsage, à la naissance de la gorge,
semblaient mettre là trois bouts de sa nudité adorable.
- Oh! le paresseux! murmura-t-elle, prise d'ennui, ramassant deux
poignées de roses et les jetant sur la face de Serge pour le
réveiller.
Il resta appesanti, avec des roses qui lui bouchaient les yeux et la
bouche. Cela fit rire Albine. Elle se pencha. Elle lui baisa de tout
son coeur les deux yeux, elle lui baisa la bouche, soufflant ses
baisers pour faire envoler les roses; mais les roses lui restaient
aux lèvres, et elle eut un rire plus sonore, tout amusée par cette
caresse dans les fleurs.
Serge s'était soulevé lentement. Il la regardait, frappé
d'étonnement, comme effrayé de la trouver là. Il lui demanda:
- Qui es-tu, d'où viens-tu, que fais-tu à mon côté?
Elle, souriait toujours, ravie de le voir ainsi s'éveiller. Alors,
il parut se souvenir, il reprit, avec un geste de confiance
heureuse:
- Je sais, tu es mon amour, tu viens de ma chair, tu attends que je
te prenne entre mes bras, pour que nous ne fassions plus qu'un... Je
rêvais de toi. Tu étais dans ma poitrine, et je te donnais mon sang,
mes muscles, mes os. Je ne souffrais pas. Tu me prenais la moitié de
mon coeur, si doucement, que c'était en moi une volupté de me
partager ainsi. Je cherchais ce que j'avais de meilleur, ce que
j'avais de plus beau, pour te l'abandonner. Tu aurais tout emporté,
que je t'aurais dit merci... Et je me suis réveillé, quand tu es
sortie de moi. Tu es sortie par mes yeux et par ma bouche, je l'ai
bien senti. Tu étais toute tiède, toute parfumée, si caressante que
c'est le frisson même de ton corps qui m'a mis sur mon séant.
Albine, en extase, l'écoutait parler. Enfin, il la voyait; enfin, il
achevait de naître, il guérissait. Elle le supplia de continuer, les
mains tendues:
- Comment ai-je fait pour vivre sans toi? murmura-t-il. Mais je ne
vivais pas, j'étais pareil à une bête ensommeillée... Et te voilà à
moi, maintenant! Et tu n'es autre que moi-même! Écoute, il faut ne
jamais me quitter; car tu es mon souffle, tu emporterais ma vie.
Nous resterons en nous. Tu seras dans ma chair, comme je serai dans
la tienne. Si je t'abandonnais un jour, que je sois maudit, que mon
corps se sèche ainsi qu'une herbe inutile et mauvaise!
Il lui prit les mains, en répétant d'une voix frémissante
d'admiration:
- Comme tu es belle!
Albine, dans la poussière du soleil qui tombait, avait une chair de
lait, à peine dorée d'un reflet de jour. La pluie de roses, autour
d'elle, sur elle, la noyait dans du rose. Ses cheveux blonds, que
son peigne attachait mal, la coiffaient d'un astre à son coucher,
lui couvrant la nuque du désordre de ses dernières mèches
flambantes. Elle portait une robe blanche, qui la laissait nue, tant
elle était vivante sur elle, tant elle découvrait ses bras, sa
gorge, ses genoux. Elle montrait sa peau innocente, épanouie sans
honte ainsi qu'une fleur, musquée d'une odeur propre. Elle
s'allongeait, point trop grande, souple comme un serpent, avec des
rondeurs molles, des élargissements de lignes voluptueux, toute une
grâce de corps naissant, encore baigné d'enfance, déjà renflé de
puberté. Sa face longue, au front étroit, à la bouche un peu forte,
riait de toute la vie tendre de ses yeux bleus. Et elle était
sérieuse pourtant, les joues simples, le menton gras, aussi
naturellement belle que les arbres sont beaux.
- Et que je t'aime! dit Serge, en l'attirant à lui.
Ils restèrent l'un à l'autre, dans leurs bras. Ils ne se baisaient
point, ils s'étaient pris par la taille, mettant la joue contre la
joue, unis, muets, charmés de n'être plus qu'un. Autour d'eux, les
rosiers fleurissaient. C'était une floraison folle, amoureuse,
pleine de rires rouges, de rires roses, de rires blancs. Les fleurs
vivantes s'ouvraient comme des nudités, comme des corsages laissant
voir les trésors des poitrines. Il y avait là des roses jaunes
effeuillant des peaux dorées de filles barbares, des roses paille,
des roses citron, des roses couleur de soleil, toutes les nuances
des nuques ambrées par les cieux ardents. Puis, les chairs
s'attendrissaient, les roses thé prenaient des moiteurs adorables,
étalaient des pudeurs cachées, des coins de corps qu'on ne montre
pas, d'une finesse de soie, légèrement bleuis par le réseau des
veines. La vie rieuse du rose s'épanouissait ensuite: le blanc rose,
à peine teinté d'une pointe de laque, neige d'un pied de vierge qui
tâte l'eau d'une source; le rose pâle, plus discret que la blancheur
chaude d'un genou entrevu, que la lueur dont un jeune bras éclaire
une large manche; le rose franc, du sang sous du satin, des épaules
nues, des hanches nues, tout le nu de la femme, caressé de lumière;
le rose vif, fleurs en boutons de la gorge, fleurs à demi ouvertes
des lèvres, soufflant le parfum d'une haleine tiède. Et les rosiers
grimpants, les grands rosiers à pluie de fleurs blanches,
habillaient tous ces roses, toutes ces chairs, de la dentelle de
leurs grappes, de l'innocence de leur mousseline légère; tandis que,
çà et là, des roses lie-de-vin, presque noires, saignantes,
trouaient cette pureté d'épousée d'une blessure de passion. Noces du
bois odorant, menant les virginités de mai aux fécondités de juillet
et d'août; premier baiser ignorant, cueilli comme un bouquet, au
matin du mariage. Jusque dans l'herbe, des roses mousseuses, avec
leurs robes montantes de laine verte, attendaient l'amour. Le long
du sentier, rayé de coups de soleil, des fleurs rôdaient, des
visages s'avançaient, appelant les vents légers au passage. Sous la
tente déployée de la clairière, tous les sourires luisaient. Pas un
épanouissement ne se ressemblait. Les roses avaient leurs façons
d'aimer. Les unes ne consentaient qu'à entrebâiller leur bouton,
très timides, le coeur rougissant, pendant que d'autres, le corset
délacé, pantelantes, grandes ouvertes, semblaient chiffonnées,
folles de leur corps au point d'en mourir. Il y en avait de petites,
alertes, gaies, s'en allant à la file, la cocarde au bonnet;
d'énormes, crevant d'appas, avec des rondeurs de sultanes
engraissées; d'effrontées, l'air fille, d'un débraillé coquet,
étalant des pétales blanchis de poudre de riz; d'honnêtes,
décolletées en bourgeoises correctes; d'aristocratiques, d'une
élégance souple, d'une originalité permise, inventant des
déshabillés. Les roses épanouies en coupe offraient leur parfum
comme dans un cristal précieux; les roses renversées en forme d'urne
le laissaient couler goutte à goutte; les roses rondes, pareilles à
des choux, l'exhalaient d'une haleine régulière de fleurs endormies;
les roses en boutons serraient leurs feuilles, ne livraient encore
que le soupir vague de leur virginité.
- Je t'aime, je t'aime, répétait Serge à voix basse.
Et Albine était une grande rose, une des roses pâles, ouvertes du
matin. Elle avait les pieds blancs, les genoux et les bras roses, la
nuque blonde, la gorge adorablement veinée, pâle, d'une moiteur
exquise. Elle sentait bon, elle tendait des lèvres qui offraient
dans une coupe de corail leur parfum faible encore. Et Serge la
respirait, la mettait à sa poitrine.
- Oh! dit-elle en riant, tu ne me fais pas mal, tu peux me prendre
tout entière.
Serge resta ravi de son rire, pareil à la phrase cadencée d'un
oiseau.
- C'est toi qui as ce chant, dit-il; jamais je n'en ai entendu
d'aussi doux... Tu es ma joie.
Et elle riait, plus sonore, avec des gammes perlées de petites notes
de flûte, très aigues, qui se noyaient dans un ralentissement de
sons graves. C'était un rire sans fin, un roucoulement de gorge, une
musique sonnante, triomphante, célébrant la volupté du réveil. Tout
riait, dans ce rire de femme naissant à la beauté et à l'amour, les
roses, le bois odorant, le Paradou entier. Jusque-là, il avait
manqué un charme au grand jardin, une voix de grâce, qui fût la
gaieté vivante des arbres, des eaux, du soleil. Maintenant, le grand
jardin était doué de ce charme du rire.
- Quel âge as-tu? demanda Albine, après avoir éteint son chant sur
une note filée et mourante.
- Bientôt vingt-six ans, répondit Serge.
Elle s'étonna. Comment! il avait vingt-six ans! Lui-même était tout
surpris d'avoir répondu cela, si aisément. Il lui semblait qu'il
n'avait pas un jour, pas une heure.
- Et toi, quel âge as-tu? demanda-t-il à son tour.
- Moi, j'ai seize ans.
Et elle repartit, toute vibrante, répétant son âge, chantant son
âge. Elle riait d'avoir seize ans, d'un rire très fin, qui coulait
comme un filet d'eau, dans un rythme tremblé de la voix. Serge la
regardait de tout près, émerveillé de cette vie du rire, dont la
face de l'enfant resplendissait. Il la reconnaissait à peine, les
joues trouées de fossettes, les lèvres arquées, montrant le rose
humide de la bouche, les yeux pareils à des bouts de ciel bleu
s'allumant d'un lever d'astre. Quand elle se renversait, elle le
chauffait de son menton gonflé de rire, qu'elle lui appuyait sur
l'épaule.
Il tendit la main, il chercha derrière sa nuque, d'un geste
machinal.
- Que veux-tu? demanda-t-elle.
Et, se souvenant, elle cria:
- Tu veux mon peigne! tu veux mon peigne!
Alors, elle lui donna le peigne, elle laissa tomber les nattes
lourdes de son chignon. Ce fut comme une étoffe d'or dépliée. Ses
cheveux la vêtirent jusqu'aux reins. Des mèches qui lui coulèrent
sur la poitrine achevèrent de l'habiller royalement. Serge, à ce
flamboiement brusque, avait poussé un léger cri. Il baisait chaque
mèche, il se brûlait les lèvres à ce rayonnement de soleil couchant.
Mais Albine, à présent, se soulageait de son long silence. Elle
causait, questionnait, ne s'arrêtait plus.
- Ah! que tu m'as fait souffrir! Je n'étais plus rien pour toi, je
passais mes journées, inutile, impuissante, me désespérant comme une
propre à rien... Et pourtant, les premiers jours, je t'avais
soulagé. Tu me voyais, tu me parlais... Tu ne te rappelles pas,
lorsque tu étais couché et que tu t'endormais contre mon épaule, en
murmurant que je te faisais du bien?
- Non, dit Serge, non, je ne me rappelle pas... Je ne t'avais
jamais vue. Je viens de te voir pour la première fois, belle,
rayonnante, inoubliable.
Elle tapa dans ses mains, prise d'impatience, se récriant:
- Et mon peigne? Tu te souviens bien que je te donnais mon peigne,
pour avoir la paix, lorsque tu étais redevenu enfant? Tout à
l'heure, tu le cherchais encore.
- Non, je ne me souviens pas... Tes cheveux sont une soie fine.
Jamais je n'avais baisé tes cheveux.
Elle se fâcha, précisa certains détails, lui conta sa convalescence
dans la chambre au plafond bleu. Mais lui, riant toujours, finit par
lui mettre la main sur les lèvres, en disant avec une lassitude
inquiète:
- Non, tais-toi, je ne sais plus, je ne veux plus savoir... Je
viens de m'éveiller, et je t'ai trouvée là, pleine de roses. Cela
suffit.
Et il la reprit entre ses bras, longuement, rêvant tout haut,
murmurant:
- Peut-être ai-je déjà vécu. Cela doit être bien loin... Je
t'aimais, dans un songe douloureux. Tu avais tes yeux bleus, ta face
un peu longue, ton air enfant. Mais tu cachais tes cheveux,
soigneusement, sous un linge; et moi je n'osais écarter ce linge,
parce que tes cheveux étaient redoutables et qu'ils m'auraient fait
mourir... Aujourd'hui, tes cheveux sont la douceur même de ta
personne. Ce sont eux qui gardent ton parfum, qui me livrent ta
beauté assouplie, tout entière entre mes doigts. Quand je les baise,
quand j'enfonce ainsi mon visage, je bois ta vie.
Il roulait les longues boucles dans ses mains, les pressant sur ses
lèvres, comme pour en faire sortir tout le sang d'Albine. Au bout
d'un silence, il continua:
- C'est étrange, avant d'être né, on rêve de naître... J'étais
enterré quelque part. J'avais froid. J'entendais s'agiter au-dessus
de moi la vie du dehors. Mais je me bouchais les oreilles,
désespéré, habitué à mon trou de ténèbres, y goûtant des joies
terribles, ne cherchant même plus à me dégager du tas de terre qui
pesait sur ma poitrine... Où étais-je donc? Qui donc m'a mis enfin à
la lumière?
Il faisait des efforts de mémoire, tandis qu'Albine, anxieuse,
redoutait maintenant qu'il ne se souvînt. Elle prit en souriant une
poignée de ses cheveux, la noua au cou du jeune homme, qu'elle
attacha à elle. Ce jeu le fit sortir de sa rêverie.
- Tu as raison, dit-il, je suis à toi, qu'importe le reste!...
C'est toi, n'est-ce pas, qui m'as tiré de la terre? Je devais être
sous ce jardin. Ce que j'entendais, c'étaient tes pas roulant les
petits cailloux du sentier. Tu me cherchais, tu apportais sur ma
tête des chants d'oiseaux, des odeurs d'oeillets, des chaleurs de
soleil... Et je me doutais bien que tu finirais par me trouver. Je
t'attendais, vois-tu, depuis longtemps. Mais je n'espérais pas que
tu te donnerais à moi sans ton voile, avec tes cheveux dénoués, tes
cheveux redoutables qui sont devenus si doux.
Il la prit sur lui, la renversa sur ses genoux, en mettant son
visage à côté du sien.
- Ne parlons plus. Nous sommes seuls à jamais. Nous nous aimons.
Ils demeurèrent innocemment aux bras l'un de l'autre. Longtemps
encore, ils s'oublièrent là. Le soleil montait, une poussière de
jour plus chaude tombait des hautes branches. Les roses jaunes, les
roses blanches, les roses rouges, n'étaient plus qu'un rayonnement
de leur joie, une de leurs façons de se sourire. Ils avaient
certainement fait éclore des boutons autour d'eux. Les roses les
couronnaient, leur jetaient des guirlandes aux reins. Et le parfum
des roses devenait si pénétrant, si fort d'une tendresse amoureuse,
qu'il semblait être le parfum même de leur haleine.
Puis, ce fut Serge qui recoiffa Albine. Il prit ses cheveux à
poignée, avec une maladresse charmante, et planta le peigne de
travers, dans l'énorme chignon tassé sur la tête. Or, il arriva
qu'elle était adorablement coiffée. Il se leva ensuite, lui tendit
les mains, la soutint à la taille pour qu'elle se mit debout. Tous
deux souriaient toujours, sans parler. Doucement, ils s'en allèrent
par le sentier.