Quand l'abbé Mouret se retrouva seul, dans la poussière du chemin,
il se sentit plus à l'aise. Ces champs pierreux rendaient à son rêve
de rudesse, de vie intérieure vécue au désert. Le long du chemin
creux, les arbres avaient laissé tomber sur sa nuque, des fraîcheurs
inquiétantes, que maintenant le soleil ardent séchait. Les maigres
amandiers, les blés pauvres, les vignes infirmes, aux deux bords de
la route, l'apaisaient, le tiraient du trouble où l'avaient jeté les
souffles trop gras du Paradou. Et, au milieu de la clarté aveuglante
qui coulait du ciel sur cette terre nue, les blasphèmes de
Jeanbernat ne mettaient même plus une ombre. Il eut une joie vive
lorsque, en levant la tête, il aperçut à l'horizon la barre immobile
du Solitaire, avec la tache des tuiles roses de l'église.
Mais, à mesure qu'il avançait, l'abbé était pris d'une autre
inquiétude. La Teuse allait le recevoir d'une belle façon, avec son
déjeuner froid qui devait attendre depuis près de deux heures. Il
s'imaginait son terrible visage, le flot de paroles dont elle
l'accueillerait, les bruits irrités de vaisselle qu'il entendrait
l'après-midi entière. Quand il eut traversé les Artaud, sa peur
devint si vive, qu'il hésita, pris de lâcheté, se demandant s'il ne
serait pas plus prudent de faire le tour et de rentrer par l'église.
Mais, comme il se consultait, la Teuse en personne parut, au seuil
du presbytère, le bonnet de travers, les poings aux hanches. Il
courba le dos, il dut monter la pente sous ce regard gros d'orage,
qu'il sentait peser sur ses épaules.
- Je crois bien que je suis en retard, ma bonne Teuse, balbutia-t-
il, dès le dernier coude du sentier.
La Teuse attendit qu'il fût en face d'elle, tout près. Alors, elle
le regarda entre les deux yeux, furieusement; puis, sans rien dire,
elle se tourna, elle marcha devant lui, jusque dans la salle à
manger, en tapant ses gros talons, si roidie par la colère, qu'elle
ne boitait presque plus.
- J'ai eu tant d'affaires! commença le prêtre que cet accueil muet
épouvantait. Je cours depuis ce matin...
Mais elle lui coupa la parole d'un nouveau regard, si fixe, si
fâché, qu'il eut les jambes comme rompues. Il s'assit, il se mit a
manger. Elle le servait, avec des sécheresses d'automate, risquant
de casser les assiettes, tant elle les posait avec violence. Le
silence devenait si formidable, qu'il ne put avaler la troisième
bouchée, étranglé par l'émotion.
- Et ma soeur a déjeuné? demanda-t-il. Elle a bien fait. Il faut
toujours déjeuner, lorsque je suis retenu dehors.
Pas de réponse. La Teuse, debout, attendait qu'il eût vidé son
assiette pour la lui enlever. Alors, sentant qu'il ne pourrait
manger sous cette paire d'yeux implacables qui l'écrasaient, il
repoussa son couvert. Ce geste de colère fut comme un coup de fouet,
qui tira la Teuse de sa roideur entêtée. Elle bondit.
- Ah! c'est comme ça! cria-t-elle. C'est encore vous qui vous
fâchez! Eh bien! je m'en vais! Vous allez me payer mon voyage, pour
que je m'en retourne chez moi. J'en ai assez des Artaud, et de votre
église! et de tout!
Elle retirait son tablier de ses mains tremblantes.
- Vous deviez bien voir que je ne voulais pas parler... Est-ce une
vie, çà! Il n'y a que les saltimbanques, monsieur le curé, qui font
ça! Il est onze heures, n'est-ce pas? Vous n'avez pas honte, d'être
encore à table à près de deux heures? Ce n'est pas d'un chrétien,
non, ce n'est pas d'un chrétien!
Puis, se plantant devant lui:
- Enfin, d'où venez-vous? qui avez-vous vu? quelle affaire a pu
vous retenir?... Vous seriez un enfant qu'on vous donnerait le
fouet. Un prêtre n'est pas à sa place sur les routes, au grand
soleil, comme les gueux qui n'ont pas de toit... Ah! vous êtes dans
un bel état, les souliers tout blancs, la soutane perdue de
poussière! Qui vous la brossera, votre soutane? qui vous en achètera
une autre?... Mais parlez donc, dites ce que vous avez fait! Ma
parole! si l'on ne vous connaissait pas, on finirait par croire de
drôles de choses. Et, voulez-vous que je vous le dise? eh bien! je
n'en mettrais pas la main au feu. Quand on déjeune à des heures
pareilles, on peut tout faire.
L'abbé Mouret, soulagé, laissait passer l'orage. Il éprouvait comme
une détente nerveuse, dans les paroles emportées de la vieille
servante.
- Voyons, ma bonne Teuse, dit-il, vous allez d'abord remettre votre
tablier.
- Non, non, cria-t-elle, c'est fini, je m'en vais.
Mais lui, se levant, lui noua le tablier à la taille, en riant. Elle
se débattait, elle bégayait:
- Je vous dis que non!... Vous êtes un enjôleur. Je lis dans votre
jeu, je vois bien que vous voulez m'endormir, avec vos paroles
sucrées... Où êtes-vous allé? Nous verrons ensuite.
Il se remit à table, gaiement, en homme qui a victoire gagnée.
- D'abord, reprit-il, il faut me permettre de manger... Je meurs de
faim.
- Sans doute, murmura-t-elle, apitoyée. Est-ce qu'il y a du bon
sens!... Voulez-vous que j'ajoute deux oeufs sur le plat? Ce ne
serait pas long. Enfin, si vous avez assez... Et tout est froid! Moi
qui avais tant soigné vos aubergines! Elles sont propres,
maintenant! On dirait de vieilles semelles... Heureusement que vous
n'êtes pas sur votre bouche, comme ce pauvre monsieur Caffin... Oh!
çà, vous avez des qualités, je ne le nie pas.
Elle le servait, avec des attentions de mère, tout en bavardant.
Puis, quand il eut fini, elle courut à la cuisine voir si le café
était encore chaud. Elle s'abandonnait, elle boitait d'une façon
extravagante, dans la joie du raccommodement. D'ordinaire, l'abbé
Mouret redoutait la café, qui lui occasionnait de grands troubles
nerveux; mais, en cette circonstance, voulant sceller la paix, il
accepta la tasse qu'elle lui apporta. Et comme il s'oubliait un
instant à table, elle s'assit devant lui, elle répéta doucement, en
femme que la curiosité torture:
- Où êtes-vous allé, monsieur le curé?
- Mais, répondit-il en souriant, j'ai vu les Brichet, j'ai parlé à
Babousse...
Alors, il fallut qu'il lui racontât ce que les Brichet avaient dit,
ce qu'avait décidé Bambousse, et la mine qu'ils faisaient, et
l'endroit où ils travaillaient. Lorsqu'elle connut la réponse du
père de Rosalie:
- Pardi! cria-t-elle, si le petit mourait, la grossesse ne
compterait pas.
Puis, joignant les mains d'un air d'admiration envieuse:
- Avez-vous dû bavarder, monsieur le curé! Plus d'une demi-journée
pour arriver à ce beau résultat!... Et vous êtes revenu tout
doucement? Il devait faire diablement chaud sur la route?
L'abbé; qui s'était levé, ne répondit pas. Il allait parler du
Paradou, demander des renseignements. Mais la crainte d'être
questionné trop vivement, une sorte de honte vague qu'il ne
s'avouait pas à lui-même, le firent garder le silence sur sa visite
à Jeanbernat. Il coupa court à tout nouvel interrogatoire, en
demandant:
- Et ma soeur, où est-elle donc? Je ne l'entends pas.
- Venez, monsieur, dit la Teuse qui se mit à rire, un doigt sur la
bouche.
Ils entrèrent dans la pièce voisine, un salon de campagne, tapissé
d'un papier à grandes fleurs grises d'éteintes, meublé de quatre
fauteuils et d'un canapé tendus d'une étoffe de crin. Sur le canapé,
Désirée dormait, jetée tout de son long, la tête soutenue par ses
deux poings fermés. Ses jupes pendaient, lui découvrant les genoux;
tandis que ses bras levés, nus jusqu'aux coudes, remontaient les
lignes puissantes de la gorge. Elle avait un souffle un peu fort,
entre ses lèvres rouges entr'ouvertes, montrant les dents.
- Hein? dort-elle? murmura la Teuse. Elle ne vous a seulement pas
entendu me crier vos sottises, tout à l'heure... Dame! elle doit
être joliment fatiguée. Imaginez qu'elle a nettoyé ses bêtes jusqu'à
près de midi... Quand elle a eu mangé, elle est venue tomber là
comme un plomb. Elle n'a plus bougé.
Le prêtre la regarda un instant, avec une grande tendresse.
- Il faut la laisser reposer tant qu'elle voudra, dit-il.
- Bien sûr... Est-ce malheureux qu'elle soit si innocente! Voyez
donc, ces gros bras! Quand je l'habille, je pense toujours à la
belle femme qu'elle serait devenue. Allez, elle vous aurait donné de
fiers neveux, monsieur le curé... Vous ne trouvez pas qu'elle
ressemble à cette grande dame de pierre qui est à la halle au blé de
Plassans?
Elle voulait parler d'une Cybèle allongée sur des gerbes, oeuvre
d'un élève de Puget, sculptée au fronton du marché. L'abbé Mouret,
sans répondre, la poussa doucement hors du salon, en lui
recommandant de faire le moins de bruit possible. Et, jusqu'au soir,
le presbytère resta dans un grand silence. La Teuse achevait sa
lessive, sous le hangar. Le prêtre, au fond de l'étroit jardin, son
bréviaire tombé sur les genoux, était abîmé dans une contemplation
pieuse, pendant que des pétales roses pleuvaient des pêchers en
fleurs.