Saniel n'avait pas attendu ce jour pour reconnaître l'influence
salutaire que Philis,--par sa seule présence, exerçait sur lui.
Cependant, l'idée de la prendre pour femme ne s'était jamais imposée à
son esprit: il était si peu fait, croyait-il, pour le mariage; il se
sentait si peu mari; jusqu'à ces derniers temps, il avait eu si peu
besoin d'un intérieur!
C'était tout à coup que cette idée lui était venue et l'avait frappé
fortement, au moins autant par le calme qu'il sentait en lui, que par le
charme qui se dégageait d'elle, la santé, le bonheur, la gaieté et la
vie.
--Ah! si je t'avais toujours!
Ce mot qui lui avait échappé caractérisait la situation,--ce qui lui
manquait et ce qu'il espérait.
Ce n'était pas seulement le calme corporel qu'elle lui donnait par une
affinité mystérieuse à laquelle sa médecine n'entendait rien, mais dont
il ne sentait pas moins toute la force; c'était encore le calme moral.
Il avait des devoirs envers elle, et terriblement lourds, envers sa
mère, envers Florentin.
Pour celui-là, il avait fait ce qu'il pouvait, et même plus qu'il
ne pouvait, devenant tout à coup solliciteur, assiégeant les gens,
importun, osant tout pour adoucir son sort et empêcher son embarquement,
ce à quoi jusqu'à présent il était parvenu, en attendant mieux.
Mais ce n'était vraiment pas là tout ce qu'il leur devait: Florentin
n'en était pas moins emprisonné avec des misérables; madame Cormier,
tombée dans un morne désespoir, s'affaiblissait chaque jour, et Philis,
malgré son ressort et sa vaillance, se courbait écrasée sous le poids de
l'injuste fatalité.
Combien la situation changeait s'il l'épousait,--et pour eux, et pour
lui!
Quel soulagement! De là son cri: «C'est beaucoup pour ton frère que je
veux ce mariage»; au moins il aurait fait le possible pour racheter,
dans la mesure des moyens humains, ce qu'il avait été impuissant à
empêcher.
Quand Philis fut un peu remise de son trouble de joie, elle
l'interrogea:
--Quand s'était-il décidé à ce mariage?
Il ne voulut pas mentir et répondit que c'était à l'instant que la
pensée lui en était venue, assez précise, assez forte pour donner un
corps aux idées qui depuis plusieurs mois flottaient en lui vaguement.
--Au moins as-tu bien réfléchi? demanda-t-elle craintivement, n'as-tu
pas cédé à un entraînement d'amour?
--Valait-il mieux céder à un calcul longuement raisonné? Je t'épouse
parce que je t'aime, et aussi parce que je suis certain que, sans toi,
je ne peux pas être heureux: franchement, je reconnais que j'ai besoin
de toi, de ta tendresse, de ton amour, de ta force de caractère, de ton
égalité d'humeur, de ta foi invincible dans l'espérance, qui pour moi,
tel que je suis organisé, valent la plus belle dot.
--C'est que justement je n'ai pas la moindre dot à t'apporter. Je
pouvais bien, quand tu étais aux abois, désespéré et écrasé, demander à
devenir la femme du pauvre médecin de village que tu allais être; mais
aujourd'hui, dans ta position, surtout dans celle que tu occuperas
avant peu, la pauvre petite Philis est-elle digne de toi? Tu me fais
aujourd'hui la plus grande joie que je peux goûter, celle à laquelle
je ne rêvais qu'en me disant que ce serait folie d'en espérer la
réalisation; mais justement cela me donne la force de te demander
de réfléchir, et de voir si tu ne regretteras jamais ce moment
d'entraînement qui me rend si heureuse.
--J'ai réfléchi, et ce que tu me dis en ce moment prouve, mieux que
tout, que je ne me suis pas trompé; c'est une femme qui m'aime que je
veux, tu es cette femme-là.
--Plus que je ne peux le dire en ce moment, étourdie par le bonheur,
mais pas plus que je ne te le prouverai dans la continuité de notre
amour.
--D'ailleurs, chère petite, ne te fais pas d'illusions sur les
splendeurs de cette position dont tu parles; il est plus que probable
qu'elles ne se réaliseront jamais, car je ne suis pas un homme d'argent
et ne ferai rien pour en gagner; à moins qu'il ne vienne tout seul...
--Il viendra.
--Ce n'est pas le but que je poursuivrai: celui que je voulais, je l'ai
en grande partie obtenu; si maintenant je gagnais de l'argent et me
créais une riche clientèle, la jalousie de mes confrères me ferait
manquer ou attendre trop longtemps ce que je veux encore et ce que mon
ambition préfère à la fortune. Pour le moment cette position sera donc
modeste: mes quatre mille francs de traitement d'agrégé, ce que je
gagnerai au bureau central, en attendant que je sois en titre médecin
d'hôpital, et en plus cinq cents francs par mois que mon éditeur me
propose pour des travaux et une revue de bactériologie, nous donneront
environ une douzaine de mille francs, et il est à croire que pendant
assez longtemps nous devrons nous contenter de cela.
--Pour moi, c'est la fortune.
--Pour moi aussi; mais je n'ai pas moins tenu à t'avertir.
--Et pour quand veux-tu notre mariage?
--Tout de suite, aussitôt après les délais exigés par la loi, et aussi
après que je me serai installé dans un nouvel appartement, car tu ne
peux pas entrer, ma femme dans celui-ci, où on t'a vue venir si souvent:
cela te blesserait de passer devant le concierge et me gênerait d'y
passer avec toi. J'espère que je trouverai facilement, et tu voudras
bien, je le pense, n'être pas plus exigeante que moi.
--Oh! cher!
--D'ailleurs, nous ne ferons pas cette fois la folie de nous mettre à la
discrétion des tapissiers: la première a coûté assez cher.
Il dit ces derniers mots avec une énergie farouche; mais tout de suite
il continua:
--Que nous faut-il, d'ailleurs? Un salon pour les clients, s'il en
vient; un cabinet pour moi, une pièce qui me servira de laboratoire; une
chambre pour nous, une pour ta mère...
--Tu veux...
--Mais sans doute! Croyais-tu donc que je te demanderais de te séparer
d'elle?
Elle lui prit la main et, la lui baisant avec un élan passionné:
--Oh! le plus cher, le plus généreux des hommes.
--Ne parlons pas de cela, dit-il avec une gêne évidente. Dans l'état de
prostration morale où est ta mère, ce serait la tuer que de la laisser
seule; le médecin ne le permettrait pas: elle a besoin de toi, la pauvre
femme, et je te promets de t'aider à adoucir sa douleur. Précisément
parce qu'elle n'a pas ta force de résistance; nous devrons nous occuper
d'elle beaucoup. Nous lui organiserons un intérieur pour lui plaire, où
elle ne soit pas tristement; et, bien que je n'aie pas une nature très
tendre, je tâcherai de lui remplacer celui dont elle est séparée: ce
sera du bonheur pour elle si elle te voit heureuse.
Longuement il s'étendit sur ce qu'il voulait, éprouvant un sentiment de
satisfaction à parler de ce qu'il ferait pour madame Cormier, en qui en
ce moment il voyait bien plus la mère de Florentin que celle de Philis.
--Crois-tu que nous lui ferons oublier? disait-il de temps en temps.
--Oublier, non; ni elle ni moi n'oublierons jamais; mais enfin il est
certain que notre chagrin se noiera dans notre bonheur; et, ce bonheur,
nous te le devrons. Oh! comme tu seras adoré, respecté, béni.
Adoré, respecté! Tout bas il se répétait ces paroles. On pouvait donc
être heureux à faire des heureux. Il avait eu si peu l'occasion, jusqu'à
ce jour, de s'occuper des autres, que c'était là en quelque sorte la
révélation d'un sentiment qu'il s'étonnait d'éprouver, mais qui, pour
être nouveau, n'en était que plus doux pour lui.
Il voulut se donner la satisfaction d'en goûter toute la douceur.
--Où vas-tu ce matin? demanda-t-il.
--Je retourne à la pension faire travailler mes élèves, qui font leurs
compositions pour les prix; c'est cette circonstance qui m'a fourni un
prétexte à donner pour y coucher: il faut des beaux sous-verres pour
emporter chez les parents aux vacances.
--Eh bien, pendant que tu seras à ta pension, ce matin même, j'irai chez
ta mère. Le procédé de demande en mariage que nous venons d'employer
est peut-être original et conforme aux lois de la nature,--si la nature
admet le mariage, ce que j'ignore, mais il ne l'est pas certainement à
celles du monde, et maintenant il convient que j'adresse cette demande à
ta mère.
--Quelle joie tu vas lui faire!
--Je l'espère bien.
--C'est égal, je voudrais être là pour jouir de son bonheur. Imagine-toi
que maman a la manie du mariage; elle passe son temps à marier les gens
qu'elle connaît ou même ne connaît pas; elle ne lit de romans que pour
le mariage de la fin, heureuse s'il a lieu, désespérée s'il manque; et
elle était convaincue, la pauvre femme,--comme moi d'ailleurs--que je
mourrais dans la peau jaunie d'une vieille fille. Enfin, ce soir elle
aura le bonheur de m'annoncer ta visite et ta demande. Pour cette
visite, ne la fais qu'après midi, n'est-ce pas? parce qu'à ce moment
notre cousine sera partie.
Saniel employa sa matinée à chercher l'appartement qu'il voulait, et,
comme il n'avait pas d'autres exigences que celles d'une distribution
appropriée à ses besoins, il en trouva un dans une rue déserte du
quartier des Invalides, qu'il arrêta. Peut-être ce quartier n'était-il
guère à portée de la clientèle; mais aurait-il jamais de la clientèle?
En tout cas, s'il lui en arrivait une, ce ne serait plus celle
d'Auvergne, et celle-là pourrait venir le chercher aux Invalides!
Ce fut vers une heure qu'il monta aux Batignolles, où il trouva madame
Cormier en train de mettre de l'ordre dans son petit logement, après le
départ de la cousine. Comme toujours, lorsqu'il venait, elle lui
jeta, en le voyant entrer, un regard de curiosité anxieuse dont il
ne connaissait que trop la signification: Qu'avait-on obtenu pour
Florentin? ne partirait-il pas?
--Ce n'est pas de lui que j'ai à vous parler aujourd'hui, dit-il sans
prononcer de nom, ce qui était inutile.
Le visage de madame Cormier exprima une déception douloureuse.
--C'est de mademoiselle Philis...
--Est-ce que vous la trouvez malade? s'écria madame Cormier, qui
n'admettait que des malheurs.
--Pas du tout; c'est d'elle et de moi. Ne vous inquiétez pas: j'espère
que ce que j'ai à vous dire ne sera pas une cause de chagrin pour vous.
--Il faut me pardonner si je vois partout des sujets de crainte; nous
avons été si effroyablement éprouvés, si injustement!
Il lui coupa la parole, car ses plaintes n'étaient pas pour lui plaire:
--Depuis longtemps, dit-il vivement, mademoiselle Philis m'a inspiré un
profond sentiment d'estime et de tendresse: je n'ai pas pu la voir si
courageuse, si vaillante dans l'adversité, si décidée dans la vie, si
bonne avec vous, si charmante en tout, sans l'aimer, et je viens vous
demander de me la donner pour femme.
Aux premiers mots de Saniel, les mains de madame Cormier avaient été
agitées d'un tremblement qui avait été en augmentant:
--Est-ce possible? murmura-t-elle en fondant en larmes. A ma fille un si
grand bonheur! à nous un tel honneur, à nous, à nous!
--Je l'aime.
--Pardonnez-moi si l'émotion m'emporte au delà des convenances, mais je
perds la tête. Nous sommes si malheureuses, que notre âme est faible
contre la joie. Je ne devrais pas parler ainsi, peut-être; mais, d'autre
part, il me semble que je serais indigne du bonheur que vous nous
apportez, si je ne vous répondais pas franchement. Peut-être aussi
devrais-je cacher les sentiments de ma fille; mais, pour la même raison
je ne peux pas ne pas vous dire que cette estime, que cette tendresse
dont vous parlez, elle les partage; il y a longtemps que je l'ai deviné,
bien qu'elle ne me l'ait jamais avoué; votre demande ne peut donc être
accueillie qu'avec bonheur par la mère comme par la fille.
Cela avait été dit à mots entrecoupés, jetés évidemment par un coeur
débordant, mais tout à coup son visage s'attrista:
--Je viens de vous parler, reprit-elle, dans la sincérité de mon âme;
emportée dans un élan de joie que je ne croyais pas pouvoir éprouver
encore. Mais la réflexion doit nous faire revenir en arrière. Vous êtes
jeune, je ne le suis plus, et mon âge me fait un devoir de ne pas céder
à l'entraînement. Nous sommes des malheureux, vous le savez mieux que
personne; des parias écrasés. Vous, vous êtes un heureux de ce monde;
bientôt vous serez un riche, un glorieux; est-il sage que vous
embarrassiez votre vie d'une femme qui est dans la position de ma fille?
A quelques mots près, c'était la réponse de Philis, il fit à la mère
celle qu'il avait faite à la fille.
Ce n'est pas pour vous que je parle, continua madame Cormier; je ne
me permettrais pas de vous donner des conseils; c'est en me plaçant
seulement au point de vue de ma fille, au mien, sa mère, qui dois avec
l'expérience de mon âge, veiller à son avenir. Est-il certain que dans
les luttes de la vie vous n'aurez jamais à souffrir de ce mariage, non
parce que ma fille ne vous rendra pas heureux,--de ce côté, je suis
tranquille,--mais parce que la situation que la fatalité nous a faite
vous pèsera et vous entravera? Je connais ma fille, sa délicatesse, sa
susceptibilité inquiète,--celle des malheureux,--sa fierté: celle des
irréprochables; ce serait là pour elle une blessure qui ferait succéder
le malheur au bonheur, car elle ne supporterait pas le mépris.
--Si cela est dans la nature humaine, ce n'est pas dans la mienne; je
vous en donne ma parole.
--Vous pensez bien que je ne demande qu'à vous croire; je n'ai parlé
ainsi que parce que je le devais.
Elle revint et d'un bond, à la joie de ce mariage: c'était donc
vrai qu'il y avait des hommes, en ce monde, assez clairvoyants pour
reconnaître les qualités d'une fille pauvre et ne lui demander que ces
qualités?
Il expliqua comment il entendait organiser leur vie et, quand elle
comprit qu'elle avait sa place entre eux, elle s'écria en joignant les
mains:
--Oh! mon Dieu, qui m'avez pris mon fils, que vous êtes bon de m'en
rendre un!