II

Précisément parce qu'il éprouvait du calme auprès de Philis, Saniel eût

voulu qu'elle ne le quittât point.

Mais, si heureuse qu'elle fût, dans sa douleur, de voir qu'au lieu de

s'éloigner d'elle--ce qu'un autre moins généreux eût fait peut-être--il

cherchait à s'en rapprocher chaque jour davantage, elle ne pouvait pas

abandonner ses leçons et son travail, qui étaient leur vie même, pour

donner tout son temps à son amour, pas plus qu'elle ne pouvait laisser

toujours seule sa mère accablée de chagrin, qui jamais autant que

maintenant n'avait eu besoin d'être relevée et soutenue.

Elle ne passait pas un jour sans venir le voir; mais, malgré l'envie

qu'elle en avait, elle ne pouvait pas rester avec lui aussi longtemps

qu'elle aurait voulu et que lui-même demandait. Quand elle se levait

pour partir et qu'il la retenait, elle ne partait point, mais ce

n'étaient jamais que quelques minutes de gagnées: elles étaient courtes,

et bientôt arrivait l'heure où, après s'y être reprise dix fois, il

fallait qu'elle le quittât.

En tout temps, ces séparations avaient été pour elle des désespoirs,

dont l'appréhension dès le moment de l'arrivée la paralysait; mais

maintenant elles lui étaient plus cruelles encore. Autrefois, quand elle

le quittait, elle le voyait bien souvent déjà plongé dans son travail

avant qu'elle eût tiré la porte; maintenant, au contraire, il la

conduisait dans le vestibule, la retenait, ne la laissait descendre

l'escalier que quand elle s'était arrachée à son étreinte, après qu'elle

lui avait promis et répété de venir le lendemain de bonne heure, et de

rester plus longtemps avec lui. Autrefois aussi, elle était tranquille

lorsqu'elle s'éloignait, n'ayant pas à se préoccuper de sa santé, ni à

se demander comment elle le retrouverait: solide et vaillant comme à

l'ordinaire, aussi sain de corps que d'esprit, cela était certain. Au

contraire, maintenant elle avait l'inquiétude de chercher à prévoir,

chaque fois qu'elle arrivait, comment il serait: la tristesse, la

mélancolie, l'abattement persisteraient-ils encore ce jour-là; son

amaigrissement, sa pâleur auraient-ils augmenté? C'était son souci, son

angoisse de tâcher de deviner les causes des changements qui s'étaient

faits en lui, et qui se traduisaient si manifestement en tout, dans

ses sentiments comme dans sa personne. N'était-ce pas extraordinaire

vraiment qu'il fût plus sombre ou plus inquiet, maintenant que sa vie

était assurée, qu'au temps si dur où elle était menacée sans qu'il

sût jamais ce que serait son lendemain? La position que son ambition

poursuivait, il l'avait conquise; l'argent nécessaire à ses besoins, il

le gagnait; ses expériences avaient donné des résultats plus beaux que

ceux qu'il pouvait espérer, il en convenait lui-même; les études qu'il

venait de publier sur ces expériences étaient vivement discutées, louées

par les uns, contestées par les autres; il semblait qu'il eût atteint

son but, et il était chagrin, mécontent, malheureux, plus tourmenté

qu'alors qu'il s'épuisait en efforts, sans autre soutien que sa volonté.

Enfin quand, effrayée de le voir ainsi, elle l'interrogeait sur ce qu'il

éprouvait, il se fâchait et lui répondait brutalement:

--Malade? Pourquoi veux-tu que je sois malade? Ne suis-je pas plus en

état que personne de savoir ce que j'ai? Je me suis surmené, voilà tout;

et, comme ma vie de privations ne me permettait pas de réparer mes

forces, je suis arrivé à l'anémie; ce n'est pas bien grave, il me

semble. Il est étrange vraiment que tu ailles chercher des explications

extraordinaires à ce qui est naturel et en quelque sorte obligé: compte

les dents des polytechniciens et regarde leurs cheveux après leurs

examens, tu me diras ce que tu en penses. Pourquoi veux-tu qu'il en soit

autrement de moi? On ne se dépense pas impunément, ce serait trop beau;

tout se paye en ce monde. Il n'y a que les bourgeois qui gagnent leur

fortune en tapant des cartes ou des dominos sur des tables de café et en

faisant rouler des billes de billard; ce qui leur permet d'être aimables

et bien entripaillés.

Elle devait croire qu'il avait raison et voyait clair dans son état;

pourtant elle ne pouvait pas ne pas se tourmenter. Elle ne connaissait

rien à la médecine, ne savait pas ce que c'était que le surmenage et

l'anémie qui en résultait, cependant elle trouvait que cette anémie ne

suffisait pas pour tout expliquer, pas plus ses brusqueries d'humeur et

ses accès de colère à propos de rien, que ses élans de tendresse, ses

défaillances et ses abattements, ses préoccupations et ses absences.

Par cela même qu'elle l'observait de près, elle avait très bien remarqué

l'effet qu'elle produisait sur lui, et comment, par sa seule présence,

elle égayait cette humeur sombre et relevait cet accablement à la seule

condition de ne pas lui adresser des questions maladroites sur certains

sujets qu'elle n'était pas encore arrivée à déterminer, mais qu'elle

espérait bien éviter. Aussi aurait-elle voulu ne pas le quitter et

s'ingéniait-elle à faire naître des occasions qui lui permissent de

venir le voir jusqu'à deux fois par jour, le matin en allant à ses

leçons; l'après-midi ou le soir, sous un prétexte quelconque: il se

montrait si heureux lorsqu'elle lui faisait une de ces surprises!

Un soir, tard, elle sonna à sa porte d'une main que la joie rendait

nerveuse.

--Je viens pour jusqu'à demain, dit-elle d'une voix triomphante.

Elle s'attendait à ce qu'il allait répondre à sa joie, par une étreinte

de bonheur; il n'en fut rien.

--Est-ce que tu as à sortir?

--Pas du tout; ce n'est pas à moi que je pense, c'est à ta mère.

--Crois-tu donc que je l'aurais laissée seule dans l'état de faiblesse

nerveuse et morale qui est le sien maintenant, ayant peur de tout? Il

nous est arrivé une cousine de la province qui va coucher dans mon lit,

et j'en ai profité bien vite pour dire que je resterais à la pension. Et

me voilà.

Malgré l'envie qu'il en avait eue plus d'une fois, jamais il n'avait osé

demander qu'elle lui donnât une nuit; le jour, il ne se trahissait que

par son humeur chagrine ou fantasque; mais la nuit, avec le sommeil

halluciné, qui était le sien, ne se trahirait-il pas par quelque parole

grave qui lui échapperait?

Cependant, puisqu'elle était venue, il y avait impossibilité à la

renvoyer; il ne le pouvait ni pour elle, ni pour lui. Quel prétexte

trouver pour dire: «Va-t'en; je ne veux pas de toi»? Justement il la

voulait: il voulait la regarder, l'écouter, entendre sa voix, qui

berçait et engourdissait ses angoisses, la sentir près de lui, rien que

pour l'avoir là et n'être pas face à face avec ses pensées.

A la dérobée, elle l'examinait, se demandant la cause de ce singulier

accueil, debout dans le cabinet où elle était entrée à sa suite, n'osant

se débarrasser de son chapeau. Comment son arrivée produisait-elle

un effet si différent de celui sur lequel elle comptait en accourant

heureuse et légère?

--Tu ne retires pas ton chapeau? dit-il.

--Je me demandais si tu n'avais pas à travailler.

--Pourquoi te demandais-tu cela?

--De peur de te déranger.

--Quelle rage as-tu de te demander toujours quelque chose? s'écria-t-il

violemment. Que cherches-tu en moi? Qui t'étonne? Pourquoi me

dérangerais-tu? En quoi? Voyons, parle une bonne fois: explique-toi.

Le temps était loin où ces explosions la stupéfiaient; mais elles la

peinaient toujours, et chaque fois qu'elles éclataient, davantage: comme

il était irritable, inquiet! Mais elle ne laissait plus voir sa peine et

sa surprise.

--J'ai encore été maladroite à m'expliquer, dit-elle! Que veux-tu? je

suis ainsi; pardonne-moi.

Ce seul mot: «Pardonne-moi!» était pour lui plus cruel que tous les

reproches, car il savait bien qu'il n'avait rien à lui pardonner,

puisqu'elle était la victime, et qu'il était, lui, le coupable. Ne

serait-il donc jamais maître de ces emportements aussi imprudents

qu'injustes?

Il la prit dans son bras, en la faisant asseoir près de lui:

--C'est à toi, de pardonner.

Autant il avait été brutal, autant il se fit tendre et caressant; il

était fou de s'imaginer qu'elle pouvait avoir des soupçons, et le plus

sûr moyen d'en faire naître était, précisément, de montrer de la peur

qu'elle en eût; se trahir par ces maladresses était aussi grave que de

laisser échapper une plainte ou un aveu pendant son sommeil.

D'ailleurs pour cette nuit il avait trouvé un moyen qui, en réalité,

n'était guère difficile, de ne pas s'exposer à parler en dormant:

c'était de ne pas dormir; quand le sommeil le prendrait, il ferait en

sorte de se tenir éveillé. Après avoir passé tant de nuits sans fermer

les yeux, il les tiendrait bien ouverts cette nuit toute entière, sans

doute.

Mais il se trompait; quand il entendit la respiration calme et régulière

de Philis, et que sur son épaule, où elle avait appuyé sa tête, il

sentit la douce chaleur qui se dégageait d'elle le pénétrer, dans

l'immobilité qu'il s'était imposée, sans s'en apercevoir, se croyant

loin du sommeil et bien convaincu dès lors qu'il n'avait aucun effort à

faire pour n'y pas succomber, tout à coup, il s'endormit.

Quand il s'éveilla, un rayon de soleil pâle emplissait un des coins de

la chambre; accoudée sur le traversin, Philis le regardait.

Il fit un brusque mouvement et se jeta en arrière.

--Qu'est-ce qu'il y a? s'écria-t-il. Qu'ai-je dit?

Instantanément son visage pâlit, ses lèvres frémirent; il sentit son

coeur battre tumultueusement et sa gorge serrée par une constriction

douloureuse.

--Mais il n'y a rien, répondit-elle en le regardant tendrement, tu n'as

rien dit.

Au fait pourquoi aurait-il parlé? Il n'y avait pas de raisons pour cela,

si ce n'est sa peur même de se trahir: dans ses sommeils troublés, sous

l'effroi de ses hallucinations, il avait pu gémir, crier, parler, mais

il ne savait pas si réellement il avait jamais crié ou parlé, personne

ne s'étant jamais trouvé près de lui pour l'observer et l'entendre.

D'ailleurs, ce n'était pas d'un de ces sommeils agités qu'il venait de

s'éveiller; au moins rien en lui ne révélait qu'il eût été agité.

Malgré son trouble et sa frayeur, ces réflexions s'étaient faites

instantanément dans son esprit, et son visage s'était détendu.

--Quelle heure est-il?

--Bientôt six heures.

--Six heures!

--N'entends-tu pas les voitures rouler dans la rue? Les pierrots

piaillent.

Il devait être à peu près une heure lorsque ses yeux s'étaient clos; il

avait donc dormi cinq heures, et d'un sommeil profond, complet, celui

qu'il avait si longtemps poursuivi sans l'obtenir, «le baume des âmes

affligées, le bain du travail douloureux», et il sortait de ce bain,

calme, reposé, rajeuni, le corps dispos, l'esprit tranquille, en tout

l'homme qu'il était autrefois en ses années de jeunesse heureuse, et non

celui de ces derniers temps effroyablement durs.

Un soupir gonfla sa poitrine libre.

--Ah! si je t'avais toujours, murmura-t-il, s'adressant ces paroles à

lui-même autant qu'à elle.

Et il attacha sur elle un long regard dans lequel brillait un sourire

ému; puis, lui passant un bras autour des épaules, il l'attira contre

lui.

--Chère petite femme!

Jamais elle n'avait senti une tendresse si profonde, si vibrante, dans

sa voix; jamais elle n'avait pu, comme en entendant ces trois mots,

mesurer la grandeur de l'amour qu'elle lui inspirait, et même il

semblait que c'était comme la déclaration d'un amour nouveau.

La serrant passionnément, il répétait:

--Chère petite femme!

Éperdue, elle ne répondait rien, anéantie dans son bonheur.

Tout à coup il l'écarta doucement, et, la regardant avec son même

sourire:

--Ce mot ne te dit rien?

--Il me dit que tu m'aimes.

--Et c'est tout?

--Que puis-je souhaiter de plus? Tu le dis, je le sens, tu me donnes la

plus grande joie que je puisse rêver.

--Elle te suffit?

--Elle me suffirait si elle ne devait pas être interrompue: mais c'est

là le malheur de notre vie que nous devions nous séparer au moment où

les liens qui nous unissent sont le plus fortement tendus.

--Pourquoi nous séparer?

--Hélas! Et maman? Et la vie?

--Si tu ne quittais pas ta mère; si tu n'avais plus à prendre souci de

ta vie.

Elle le regarda, sans oser l'interroger, ne trahissant la marche de sa

pensée que par un frémissement que malgré ses efforts elle ne parvenait

pas à comprimer.

--J'entends: si tu devenais ma femme.

--Oh! mon bien-aimé!

--Ne le veux-tu point?

Elle se jeta dans ses bras, défaillante; mais après un court instant,

elle se redressa.

--Hélas! murmura-t-elle, c'est impossible.

--Pourquoi impossible?

--Ne me le demande pas, ne m'oblige pas à le dire.

--Mais, au contraire, je veux que tu le dises.

Elle détourna la tête et, d'une voix à peine perceptible, dans un

souffle étouffé:

--Mon frère...

--C'est beaucoup pour ton frère que je veux ce mariage.

Puis, tout de suite, se reprenant:

--Me crois-tu homme à subir les sots préjugés du monde?

Conscience(#13400) · 第 41 / 48 题