Précisément parce qu'il éprouvait du calme auprès de Philis, Saniel eût
voulu qu'elle ne le quittât point.
Mais, si heureuse qu'elle fût, dans sa douleur, de voir qu'au lieu de
s'éloigner d'elle--ce qu'un autre moins généreux eût fait peut-être--il
cherchait à s'en rapprocher chaque jour davantage, elle ne pouvait pas
abandonner ses leçons et son travail, qui étaient leur vie même, pour
donner tout son temps à son amour, pas plus qu'elle ne pouvait laisser
toujours seule sa mère accablée de chagrin, qui jamais autant que
maintenant n'avait eu besoin d'être relevée et soutenue.
Elle ne passait pas un jour sans venir le voir; mais, malgré l'envie
qu'elle en avait, elle ne pouvait pas rester avec lui aussi longtemps
qu'elle aurait voulu et que lui-même demandait. Quand elle se levait
pour partir et qu'il la retenait, elle ne partait point, mais ce
n'étaient jamais que quelques minutes de gagnées: elles étaient courtes,
et bientôt arrivait l'heure où, après s'y être reprise dix fois, il
fallait qu'elle le quittât.
En tout temps, ces séparations avaient été pour elle des désespoirs,
dont l'appréhension dès le moment de l'arrivée la paralysait; mais
maintenant elles lui étaient plus cruelles encore. Autrefois, quand elle
le quittait, elle le voyait bien souvent déjà plongé dans son travail
avant qu'elle eût tiré la porte; maintenant, au contraire, il la
conduisait dans le vestibule, la retenait, ne la laissait descendre
l'escalier que quand elle s'était arrachée à son étreinte, après qu'elle
lui avait promis et répété de venir le lendemain de bonne heure, et de
rester plus longtemps avec lui. Autrefois aussi, elle était tranquille
lorsqu'elle s'éloignait, n'ayant pas à se préoccuper de sa santé, ni à
se demander comment elle le retrouverait: solide et vaillant comme à
l'ordinaire, aussi sain de corps que d'esprit, cela était certain. Au
contraire, maintenant elle avait l'inquiétude de chercher à prévoir,
chaque fois qu'elle arrivait, comment il serait: la tristesse, la
mélancolie, l'abattement persisteraient-ils encore ce jour-là; son
amaigrissement, sa pâleur auraient-ils augmenté? C'était son souci, son
angoisse de tâcher de deviner les causes des changements qui s'étaient
faits en lui, et qui se traduisaient si manifestement en tout, dans
ses sentiments comme dans sa personne. N'était-ce pas extraordinaire
vraiment qu'il fût plus sombre ou plus inquiet, maintenant que sa vie
était assurée, qu'au temps si dur où elle était menacée sans qu'il
sût jamais ce que serait son lendemain? La position que son ambition
poursuivait, il l'avait conquise; l'argent nécessaire à ses besoins, il
le gagnait; ses expériences avaient donné des résultats plus beaux que
ceux qu'il pouvait espérer, il en convenait lui-même; les études qu'il
venait de publier sur ces expériences étaient vivement discutées, louées
par les uns, contestées par les autres; il semblait qu'il eût atteint
son but, et il était chagrin, mécontent, malheureux, plus tourmenté
qu'alors qu'il s'épuisait en efforts, sans autre soutien que sa volonté.
Enfin quand, effrayée de le voir ainsi, elle l'interrogeait sur ce qu'il
éprouvait, il se fâchait et lui répondait brutalement:
--Malade? Pourquoi veux-tu que je sois malade? Ne suis-je pas plus en
état que personne de savoir ce que j'ai? Je me suis surmené, voilà tout;
et, comme ma vie de privations ne me permettait pas de réparer mes
forces, je suis arrivé à l'anémie; ce n'est pas bien grave, il me
semble. Il est étrange vraiment que tu ailles chercher des explications
extraordinaires à ce qui est naturel et en quelque sorte obligé: compte
les dents des polytechniciens et regarde leurs cheveux après leurs
examens, tu me diras ce que tu en penses. Pourquoi veux-tu qu'il en soit
autrement de moi? On ne se dépense pas impunément, ce serait trop beau;
tout se paye en ce monde. Il n'y a que les bourgeois qui gagnent leur
fortune en tapant des cartes ou des dominos sur des tables de café et en
faisant rouler des billes de billard; ce qui leur permet d'être aimables
et bien entripaillés.
Elle devait croire qu'il avait raison et voyait clair dans son état;
pourtant elle ne pouvait pas ne pas se tourmenter. Elle ne connaissait
rien à la médecine, ne savait pas ce que c'était que le surmenage et
l'anémie qui en résultait, cependant elle trouvait que cette anémie ne
suffisait pas pour tout expliquer, pas plus ses brusqueries d'humeur et
ses accès de colère à propos de rien, que ses élans de tendresse, ses
défaillances et ses abattements, ses préoccupations et ses absences.
Par cela même qu'elle l'observait de près, elle avait très bien remarqué
l'effet qu'elle produisait sur lui, et comment, par sa seule présence,
elle égayait cette humeur sombre et relevait cet accablement à la seule
condition de ne pas lui adresser des questions maladroites sur certains
sujets qu'elle n'était pas encore arrivée à déterminer, mais qu'elle
espérait bien éviter. Aussi aurait-elle voulu ne pas le quitter et
s'ingéniait-elle à faire naître des occasions qui lui permissent de
venir le voir jusqu'à deux fois par jour, le matin en allant à ses
leçons; l'après-midi ou le soir, sous un prétexte quelconque: il se
montrait si heureux lorsqu'elle lui faisait une de ces surprises!
Un soir, tard, elle sonna à sa porte d'une main que la joie rendait
nerveuse.
--Je viens pour jusqu'à demain, dit-elle d'une voix triomphante.
Elle s'attendait à ce qu'il allait répondre à sa joie, par une étreinte
de bonheur; il n'en fut rien.
--Est-ce que tu as à sortir?
--Pas du tout; ce n'est pas à moi que je pense, c'est à ta mère.
--Crois-tu donc que je l'aurais laissée seule dans l'état de faiblesse
nerveuse et morale qui est le sien maintenant, ayant peur de tout? Il
nous est arrivé une cousine de la province qui va coucher dans mon lit,
et j'en ai profité bien vite pour dire que je resterais à la pension. Et
me voilà.
Malgré l'envie qu'il en avait eue plus d'une fois, jamais il n'avait osé
demander qu'elle lui donnât une nuit; le jour, il ne se trahissait que
par son humeur chagrine ou fantasque; mais la nuit, avec le sommeil
halluciné, qui était le sien, ne se trahirait-il pas par quelque parole
grave qui lui échapperait?
Cependant, puisqu'elle était venue, il y avait impossibilité à la
renvoyer; il ne le pouvait ni pour elle, ni pour lui. Quel prétexte
trouver pour dire: «Va-t'en; je ne veux pas de toi»? Justement il la
voulait: il voulait la regarder, l'écouter, entendre sa voix, qui
berçait et engourdissait ses angoisses, la sentir près de lui, rien que
pour l'avoir là et n'être pas face à face avec ses pensées.
A la dérobée, elle l'examinait, se demandant la cause de ce singulier
accueil, debout dans le cabinet où elle était entrée à sa suite, n'osant
se débarrasser de son chapeau. Comment son arrivée produisait-elle
un effet si différent de celui sur lequel elle comptait en accourant
heureuse et légère?
--Tu ne retires pas ton chapeau? dit-il.
--Je me demandais si tu n'avais pas à travailler.
--Pourquoi te demandais-tu cela?
--De peur de te déranger.
--Quelle rage as-tu de te demander toujours quelque chose? s'écria-t-il
violemment. Que cherches-tu en moi? Qui t'étonne? Pourquoi me
dérangerais-tu? En quoi? Voyons, parle une bonne fois: explique-toi.
Le temps était loin où ces explosions la stupéfiaient; mais elles la
peinaient toujours, et chaque fois qu'elles éclataient, davantage: comme
il était irritable, inquiet! Mais elle ne laissait plus voir sa peine et
sa surprise.
--J'ai encore été maladroite à m'expliquer, dit-elle! Que veux-tu? je
suis ainsi; pardonne-moi.
Ce seul mot: «Pardonne-moi!» était pour lui plus cruel que tous les
reproches, car il savait bien qu'il n'avait rien à lui pardonner,
puisqu'elle était la victime, et qu'il était, lui, le coupable. Ne
serait-il donc jamais maître de ces emportements aussi imprudents
qu'injustes?
Il la prit dans son bras, en la faisant asseoir près de lui:
--C'est à toi, de pardonner.
Autant il avait été brutal, autant il se fit tendre et caressant; il
était fou de s'imaginer qu'elle pouvait avoir des soupçons, et le plus
sûr moyen d'en faire naître était, précisément, de montrer de la peur
qu'elle en eût; se trahir par ces maladresses était aussi grave que de
laisser échapper une plainte ou un aveu pendant son sommeil.
D'ailleurs pour cette nuit il avait trouvé un moyen qui, en réalité,
n'était guère difficile, de ne pas s'exposer à parler en dormant:
c'était de ne pas dormir; quand le sommeil le prendrait, il ferait en
sorte de se tenir éveillé. Après avoir passé tant de nuits sans fermer
les yeux, il les tiendrait bien ouverts cette nuit toute entière, sans
doute.
Mais il se trompait; quand il entendit la respiration calme et régulière
de Philis, et que sur son épaule, où elle avait appuyé sa tête, il
sentit la douce chaleur qui se dégageait d'elle le pénétrer, dans
l'immobilité qu'il s'était imposée, sans s'en apercevoir, se croyant
loin du sommeil et bien convaincu dès lors qu'il n'avait aucun effort à
faire pour n'y pas succomber, tout à coup, il s'endormit.
Quand il s'éveilla, un rayon de soleil pâle emplissait un des coins de
la chambre; accoudée sur le traversin, Philis le regardait.
Il fit un brusque mouvement et se jeta en arrière.
--Qu'est-ce qu'il y a? s'écria-t-il. Qu'ai-je dit?
Instantanément son visage pâlit, ses lèvres frémirent; il sentit son
coeur battre tumultueusement et sa gorge serrée par une constriction
douloureuse.
--Mais il n'y a rien, répondit-elle en le regardant tendrement, tu n'as
rien dit.
Au fait pourquoi aurait-il parlé? Il n'y avait pas de raisons pour cela,
si ce n'est sa peur même de se trahir: dans ses sommeils troublés, sous
l'effroi de ses hallucinations, il avait pu gémir, crier, parler, mais
il ne savait pas si réellement il avait jamais crié ou parlé, personne
ne s'étant jamais trouvé près de lui pour l'observer et l'entendre.
D'ailleurs, ce n'était pas d'un de ces sommeils agités qu'il venait de
s'éveiller; au moins rien en lui ne révélait qu'il eût été agité.
Malgré son trouble et sa frayeur, ces réflexions s'étaient faites
instantanément dans son esprit, et son visage s'était détendu.
--Quelle heure est-il?
--Bientôt six heures.
--Six heures!
--N'entends-tu pas les voitures rouler dans la rue? Les pierrots
piaillent.
Il devait être à peu près une heure lorsque ses yeux s'étaient clos; il
avait donc dormi cinq heures, et d'un sommeil profond, complet, celui
qu'il avait si longtemps poursuivi sans l'obtenir, «le baume des âmes
affligées, le bain du travail douloureux», et il sortait de ce bain,
calme, reposé, rajeuni, le corps dispos, l'esprit tranquille, en tout
l'homme qu'il était autrefois en ses années de jeunesse heureuse, et non
celui de ces derniers temps effroyablement durs.
Un soupir gonfla sa poitrine libre.
--Ah! si je t'avais toujours, murmura-t-il, s'adressant ces paroles à
lui-même autant qu'à elle.
Et il attacha sur elle un long regard dans lequel brillait un sourire
ému; puis, lui passant un bras autour des épaules, il l'attira contre
lui.
--Chère petite femme!
Jamais elle n'avait senti une tendresse si profonde, si vibrante, dans
sa voix; jamais elle n'avait pu, comme en entendant ces trois mots,
mesurer la grandeur de l'amour qu'elle lui inspirait, et même il
semblait que c'était comme la déclaration d'un amour nouveau.
La serrant passionnément, il répétait:
--Chère petite femme!
Éperdue, elle ne répondait rien, anéantie dans son bonheur.
Tout à coup il l'écarta doucement, et, la regardant avec son même
sourire:
--Ce mot ne te dit rien?
--Il me dit que tu m'aimes.
--Et c'est tout?
--Que puis-je souhaiter de plus? Tu le dis, je le sens, tu me donnes la
plus grande joie que je puisse rêver.
--Elle te suffit?
--Elle me suffirait si elle ne devait pas être interrompue: mais c'est
là le malheur de notre vie que nous devions nous séparer au moment où
les liens qui nous unissent sont le plus fortement tendus.
--Pourquoi nous séparer?
--Hélas! Et maman? Et la vie?
--Si tu ne quittais pas ta mère; si tu n'avais plus à prendre souci de
ta vie.
Elle le regarda, sans oser l'interroger, ne trahissant la marche de sa
pensée que par un frémissement que malgré ses efforts elle ne parvenait
pas à comprimer.
--J'entends: si tu devenais ma femme.
--Oh! mon bien-aimé!
--Ne le veux-tu point?
Elle se jeta dans ses bras, défaillante; mais après un court instant,
elle se redressa.
--Hélas! murmura-t-elle, c'est impossible.
--Pourquoi impossible?
--Ne me le demande pas, ne m'oblige pas à le dire.
--Mais, au contraire, je veux que tu le dises.
Elle détourna la tête et, d'une voix à peine perceptible, dans un
souffle étouffé:
--Mon frère...
--C'est beaucoup pour ton frère que je veux ce mariage.
Puis, tout de suite, se reprenant:
--Me crois-tu homme à subir les sots préjugés du monde?