--Avez-vous remarqué comme je lui ai coupé la parole? dit Balzajette
dans l'escalier. Si on écoutait les femmes, elles ne vous laisseraient
jamais partir. Du diable si je devine pourquoi elle vous a parlé de cet
homme assassiné! Et vous, vous en doutez-vous?
--Non.
--Je crois que cet assassinat lui a jusqu'à un certain point détraqué la
cervelle; en tout cas, il lui a fait prendre cette maison en horreur.
Il continua ainsi sans que Saniel écoutât ce qu'il disait; en arrivant à
la rue Neuve-des-Petits-Champs, Balzajette héla une voiture qui passait
vide.
--Vous avez eu la gentillesse de ne pas me mettre en retard, dit-il en
serrant la main de son jeune confrère; cependant je vois que je serais
obligé de marcher vite pour arriver à mon dîner, et je n'aime pas à
m'asseoir à une bonne table sans me sentir en possession de tous mes
moyens. Au revoir!
Quel débarras! Ce bavardage donnait le vertige à Saniel.
Il fallait se remettre, se reconnaître, envisager la situation et ce qui
pouvait, ce qui devait en advenir.
Elle était simple, cette situation; le cri de madame Dammauville l'avait
révélée: lorsque la lumière de la lampe l'avait frappé en plein visage,
elle avait retrouvé en lui l'homme qu'elle avait vu tirer les rideaux
de Caffié. Si, dans sa stupéfaction, elle s'était d'abord refusée à
le croire, ses questions à propos de Caffié, et les explications de
Balzajette sur les longs cheveux et la barbe frisée du jeune confrère
avaient anéanti ses hésitations et remplacé le doute par l'horreur de la
certitude: l'assassin, c'était lui, elle le savait, elle avait vu; et,
telle qu'elle venait de se révéler à lui, il ne semblait pas qu'elle fût
femme à récuser le témoignage de ses yeux et à laisser ébranler par
de simples dénégations la solidité de ses souvenirs, appuyés sur les
paroles de Balzajette.
Tout cela était d'une clarté aveuglante qui montrait jusqu'au fond
l'abîme ouvert devant lui; mais ce qu'il ne voyait pas, c'était de
quelle façon elle allait le pousser dans ce gouffre vertigineux,
c'est-à-dire à qui elle révélerait la découverte qu'elle venait de
faire; à Philis, à Balzajette, à la justice.
Ce lui fut presque un soulagement de penser que pour ce soir au moins ce
ne pourrait pas être à Philis, puisqu'en ce moment même elle devait
être chez lui, attendant son retour anxieusement; il y avait en lui
une douleur et une révolte à la pensée que, la première, elle
pouvait apprendre la vérité. Il ne voulait pas que cela fût, et il
l'empêcherait.
Cette préoccupation lui donna un but; il revint rue Louis-le-Grand,
pensant plus à Philis qu'à lui-même. Quel désastre quand elle saurait
tout! Comment supporterait-elle ce coup et quels sentiments lui
inspirerait-il, quel jugement sur celui qu'elle aimait? La pauvre fille!
Il s'attendrit sur elle. Lui, il était perdu, et c'était sa faute; il
portait la peine de sa maladresse; mais elle, ce serait la peine de son
amour qu'elle porterait: quelle blessure pour ce coeur si sensible, pour
cette âme haute et fière!
Peut-être allait-il la voir pour la dernière fois; cette heure et plus
rien.
Alors il voulut qu'elle fût douce pour elle, et lui laissât un souvenir
qui plus tard fût un allègement à sa douleur, un rayon clair et chaud
dans son deuil. Il avait été dur en ces derniers temps, fantasque,
brutal, inexplicable, et, avec cette sérénité d'humeur qui était sa
nature même, elle ne lui en avait pas voulu; quand il la bousculait de
sa main lourde, elle avait baisé cette main, en attachant sur lui ses
beaux yeux tendres, tout pleins de caresses passionnées. Il fallait
qu'elle oubliât cela, et que de leur dernière entrevue elle emportât une
impression attendrie qui la soutiendrait.
Que ferait-il bien; pour elle? Il se rappela combien elle avait été
heureuse de leurs dîners improvisés au coin du feu six mois auparavant
et il voulut lui donner ce même plaisir: il la verrait heureuse encore
et, près d'elle, sous son regard, peut-être oublierait-il le lendemain.
Il entra chez le restaurateur qui lui fournissait ses déjeuners, et
commanda deux dîners qu'on apporterait chez lui immédiatement.
Il n'eût pas à mettre la clef dans sa serrure: Philis était derrière la
porte, écoutant. Quand elle reconnut son pas sur le palier, elle ouvrit.
--Eh bien?
--Ton frère est sauvé.
--Madame Dammauville ira à l'audience?
--Je te promets qu'il est sauvé.
--Par toi?
--Oui, par moi... précisément.
Dans son trouble de joie, elle ne remarqua pas l'accent de ces derniers
mots.
--Alors tu me pardonnes?
Il la prit dans ses bras, et l'embrassant avec une émotion grave:
--De tout mon coeur, je te jure!
--Tu vois bien qu'il était écrit que tu irais chez madame Dammauville,
malgré toi, malgré tout; c'était providentiel.
--Il est certain que ton amie la Providence ne pouvait pas intervenir
plus à propos dans mes affaires.
Cette fois elle ne put pas ne pas être frappée du ton qu'il avait mis
dans sa réponse; mais elle s'imagina que c'était uniquement cette
allusion à une intervention supérieure qui l'avait contrarié.
--C'était à nous que je pensais, dit-elle, non à toi.
--J'ai bien compris. Mais ne parlons pas de cela; tu es heureuse, je ne
veux pas assombrir ta joie; au contraire, j'ai pensé à m'y associer en
te faisant une surprise: nous allons dîner ensemble.
--Oh! cher, s'écria-t-elle frissonnante, que tu es gentil!
Mais tout de suite, s'arrêtant:
--Et maman qui attend dans l'inquiétude! Je ne peux pas la laisser se
dévorer.
--Écris-lui la bonne nouvelle, en lui disant que tu es retenue par moi,
par Nougarède, le premier prétexte venu; je donnerai ta lettre au garçon
de Colliot qui va nous monter notre dîner, et il l'enverra par un
commissionnaire.
La lettre fut vite faite.
--Maintenant, dit Philis joyeusement, je vais mettre la table; toi,
allume le feu; car il nous faut une belle flambée qui pétille dans la
cheminée, nous égaie et tienne notre dîner chaud. Qu'est-ce que tu as
commandé?
--Je ne sais pas: deux dîners.
--Tant mieux! nous aurons des surprises; nous laisserons les plats
couverts devant le feu, et nous les prendrons au hasard; peut-être
mangerons-nous le rôti avant l'entrée; mais ce ne sera que plus drôle.
Légère, vive, affairée, elle allait et venait autour de la table,
gracieuse et charmante.
Quand le garçon sonna, le couvert était mis; Philis lui donna sa lettre
et le renvoya au plus vite, car elle avait hâte d'être en tête à tête
avec Saniel.
Alors ils s'assirent à table devant le feu, en face l'un de l'autre.
--Quel bonheur d'être seuls, dit-elle, de pouvoir se parler, se regarder
librement!
C'était avec une tendresse qu'elle n'avait jamais vue dans ses yeux
qu'il la regardait, une profondeur de contemplation émue qui la
bouleversait et l'anéantissait. De temps en temps, de petits cris de
bonheur lui échappaient:
--Oh! cher, cher, murmurait-elle.
Cependant elle le connaissait trop bien pour ne pas voir que souvent un
nuage de tristesse voilait ces yeux tout pleins d'amour, et que souvent
aussi ils étaient sans aucune expression, comme s'ils regardaient en
dedans. Tout d'abord elle ne dit rien; mais, à la longue, elle ne put
pas toujours imposer silence à l'inquiétude: pourquoi cette mélancolie
en un pareil moment?
--Quelle différence entre ce dîner, dit-elle, et ceux de la fin
d'octobre! A ce moment, tu étais écrasé par les difficultés les plus
dures, en lutte avec les créanciers, menacé de tous les côtés, sans
lendemain; et maintenant tout est aplani: plus de créanciers, plus de
luttes, les ennuis que je t'imposais ont pris fin, la vie s'ouvre facile
et glorieuse, le but que tu poursuivais est atteint, tu n'as plus qu'à
marcher droit devant toi, fier et superbe. Et pourtant il y a dans ta
physionomie une tristesse qui me tourmente. Qu'as tu? Parle, je t'en
prie. A qui te confesseras-tu, si ce n'est à celle qui t'adore.
Il la regarda longuement sans répondre, se demandant si, pour le repos
de son coeur, cette confession ne vaudrait pas mieux que le silence,
mais le courage lui manqua, l'orgueil ferma ses lèvres.
--Que veux-tu que j'aie? dit-il. Si ma physionomie est chagrine, c'est
qu'elle ne traduit pas fidèlement ce que je ressens; car ce que je
ressens en ce moment c'est un ineffable sentiment de tendresse pour toi,
une inexprimable reconnaissance pour ton amour et pour le bonheur que tu
m'as donné. Si j'ai été heureux dans ma vie rude et cahotée, ç'a été par
toi; ce que j'ai eu de bon: joie, confiance, espoir, souvenirs, c'est à
toi que je l'ai dû; et, si nous ne nous étions pas rencontrés, j'aurais
le droit de dire que j'ai été le plus misérable des malheureux. Quoi
qu'il arrive de nous, garde ces paroles, ma mignonne, et descends-les
au plus profond de ton coeur, où tu les retrouveras un jour quand tu
voudras me juger.
--Te juger, moi!
--Tu m'aimes, tu ne me connais pas; mais il viendra une heure où tu
voudras justement connaître celui que tu as aimé: alors souviens-toi de
cette soirée.
--Elle est trop radieuse pour que je l'oublie.
--Quelle qu'elle soit, rappelle-la toi: c'est chose si fragile et si
éphémère que la vie, qu'il est beau de pouvoir la concentrer, la résumer
par le souvenir, dans une heure qui la marque et lui donne sa portée:
cette heure, c'est celle qui s'écoule en ce moment où je te parle avec
cette sincérité émue.
Philis n'était point habituée à ces élans, car dans les rares
épanchements auxquels il s'était parfois abandonné, Saniel avait
toujours observé une certaine réserve, comme s'il craignait de se livrer
et de laisser lire au fond de sa nature. Que de fois l'avait-il raillée
lorsqu'elle sentimentalisait, comme il disait, et «chantait sa romance»;
et voilà que lui-même la chantait, cette romance d'amour.
Si grand que fût son bonheur à l'écouter, elle ne pouvait pas se
défendre cependant d'un étonnement inquiet, et de se demander sous
quelle impression mélancolique il se trouvait en ce moment.
Il savait trop bien lire en elle pour ne pas deviner cette inquiétude;
alors, ne voulant pas se trahir, il amena un sourire dans ses yeux:
--Tu ne me reconnais pas, n'est-ce pas? dit-il, et je suis sûr que tu te
demandes si je ne suis pas malade.
--Oh! cher, ne raille point et ne te raidis pas contre le sentiment
qui met une si douce musique sur tes lèvres: heureuse, si heureuse de
t'entendre parler ainsi que je voudrais voir ton bonheur égal au
mien, dissiper le nuage assombri dont ton regard est voilé. Ne
t'abandonneras-tu jamais? A cette heure surtout où tout chante et rit en
nous comme autour de nous! Que tu fusses chagrin il y a six mois, rien
n'était plus légitime: c'était désespéré que tu aurais pu être en face
du lendemain; mais aujourd'hui que te manque-t-il pour être heureux?
--Rien, c'est vrai.
--Ce présent n'est-il pas le matin radieux d'un avenir superbe?
--Que veux-tu! il y a des physionomies chagrines, comme il y en a
d'heureuses: la mienne n'est pas la tienne mais ne parlons plus de cela,
ni de passé, ni d'avenir: soyons au présent.
Il se leva et, la prenant dans ses bras, il la fit asseoir près de lui
sur le divan.
Le tintement de la sonnette de l'entrée fit sursauter Saniel comme s'il
avait reçu une forte commotion électrique.
--Tu ne vas pas ouvrir? dit Philis. Qu'on ne nous prenne pas notre
soirée.
Mais bientôt une nouvelle sonnerie, plus ferme, le mit sur ses jambes.
--Le mieux est de savoir, dit-il, et il alla ouvrir la porte, laissant
Philis dans son cabinet.
Une femme de chambre lui tendit une lettre:
--De la part de madame Dammauville, lui dit-elle; il y a une réponse.
Il la laissa dans le vestibule, éclairé par la porte ouverte sur le
palier, et rentra dans son cabinet pour lire la lettre: le rêve
n'avait pas duré longtemps, la réalité le ressaisissait de ses mains
impitoyables; cette lettre à coup sûr allait annoncer le coup qui le
menaçait.
«Si M. le docteur Saniel est libre, je le prie de venir me voir ce soir
pour affaire urgente; je l'attendrai jusqu'à dix heures; sinon je compte
sur lui demain matin à partir de neuf heures.