XII

--Avez-vous remarqué comme je lui ai coupé la parole? dit Balzajette

dans l'escalier. Si on écoutait les femmes, elles ne vous laisseraient

jamais partir. Du diable si je devine pourquoi elle vous a parlé de cet

homme assassiné! Et vous, vous en doutez-vous?

--Non.

--Je crois que cet assassinat lui a jusqu'à un certain point détraqué la

cervelle; en tout cas, il lui a fait prendre cette maison en horreur.

Il continua ainsi sans que Saniel écoutât ce qu'il disait; en arrivant à

la rue Neuve-des-Petits-Champs, Balzajette héla une voiture qui passait

vide.

--Vous avez eu la gentillesse de ne pas me mettre en retard, dit-il en

serrant la main de son jeune confrère; cependant je vois que je serais

obligé de marcher vite pour arriver à mon dîner, et je n'aime pas à

m'asseoir à une bonne table sans me sentir en possession de tous mes

moyens. Au revoir!

Quel débarras! Ce bavardage donnait le vertige à Saniel.

Il fallait se remettre, se reconnaître, envisager la situation et ce qui

pouvait, ce qui devait en advenir.

Elle était simple, cette situation; le cri de madame Dammauville l'avait

révélée: lorsque la lumière de la lampe l'avait frappé en plein visage,

elle avait retrouvé en lui l'homme qu'elle avait vu tirer les rideaux

de Caffié. Si, dans sa stupéfaction, elle s'était d'abord refusée à

le croire, ses questions à propos de Caffié, et les explications de

Balzajette sur les longs cheveux et la barbe frisée du jeune confrère

avaient anéanti ses hésitations et remplacé le doute par l'horreur de la

certitude: l'assassin, c'était lui, elle le savait, elle avait vu; et,

telle qu'elle venait de se révéler à lui, il ne semblait pas qu'elle fût

femme à récuser le témoignage de ses yeux et à laisser ébranler par

de simples dénégations la solidité de ses souvenirs, appuyés sur les

paroles de Balzajette.

Tout cela était d'une clarté aveuglante qui montrait jusqu'au fond

l'abîme ouvert devant lui; mais ce qu'il ne voyait pas, c'était de

quelle façon elle allait le pousser dans ce gouffre vertigineux,

c'est-à-dire à qui elle révélerait la découverte qu'elle venait de

faire; à Philis, à Balzajette, à la justice.

Ce lui fut presque un soulagement de penser que pour ce soir au moins ce

ne pourrait pas être à Philis, puisqu'en ce moment même elle devait

être chez lui, attendant son retour anxieusement; il y avait en lui

une douleur et une révolte à la pensée que, la première, elle

pouvait apprendre la vérité. Il ne voulait pas que cela fût, et il

l'empêcherait.

Cette préoccupation lui donna un but; il revint rue Louis-le-Grand,

pensant plus à Philis qu'à lui-même. Quel désastre quand elle saurait

tout! Comment supporterait-elle ce coup et quels sentiments lui

inspirerait-il, quel jugement sur celui qu'elle aimait? La pauvre fille!

Il s'attendrit sur elle. Lui, il était perdu, et c'était sa faute; il

portait la peine de sa maladresse; mais elle, ce serait la peine de son

amour qu'elle porterait: quelle blessure pour ce coeur si sensible, pour

cette âme haute et fière!

Peut-être allait-il la voir pour la dernière fois; cette heure et plus

rien.

Alors il voulut qu'elle fût douce pour elle, et lui laissât un souvenir

qui plus tard fût un allègement à sa douleur, un rayon clair et chaud

dans son deuil. Il avait été dur en ces derniers temps, fantasque,

brutal, inexplicable, et, avec cette sérénité d'humeur qui était sa

nature même, elle ne lui en avait pas voulu; quand il la bousculait de

sa main lourde, elle avait baisé cette main, en attachant sur lui ses

beaux yeux tendres, tout pleins de caresses passionnées. Il fallait

qu'elle oubliât cela, et que de leur dernière entrevue elle emportât une

impression attendrie qui la soutiendrait.

Que ferait-il bien; pour elle? Il se rappela combien elle avait été

heureuse de leurs dîners improvisés au coin du feu six mois auparavant

et il voulut lui donner ce même plaisir: il la verrait heureuse encore

et, près d'elle, sous son regard, peut-être oublierait-il le lendemain.

Il entra chez le restaurateur qui lui fournissait ses déjeuners, et

commanda deux dîners qu'on apporterait chez lui immédiatement.

Il n'eût pas à mettre la clef dans sa serrure: Philis était derrière la

porte, écoutant. Quand elle reconnut son pas sur le palier, elle ouvrit.

--Eh bien?

--Ton frère est sauvé.

--Madame Dammauville ira à l'audience?

--Je te promets qu'il est sauvé.

--Par toi?

--Oui, par moi... précisément.

Dans son trouble de joie, elle ne remarqua pas l'accent de ces derniers

mots.

--Alors tu me pardonnes?

Il la prit dans ses bras, et l'embrassant avec une émotion grave:

--De tout mon coeur, je te jure!

--Tu vois bien qu'il était écrit que tu irais chez madame Dammauville,

malgré toi, malgré tout; c'était providentiel.

--Il est certain que ton amie la Providence ne pouvait pas intervenir

plus à propos dans mes affaires.

Cette fois elle ne put pas ne pas être frappée du ton qu'il avait mis

dans sa réponse; mais elle s'imagina que c'était uniquement cette

allusion à une intervention supérieure qui l'avait contrarié.

--C'était à nous que je pensais, dit-elle, non à toi.

--J'ai bien compris. Mais ne parlons pas de cela; tu es heureuse, je ne

veux pas assombrir ta joie; au contraire, j'ai pensé à m'y associer en

te faisant une surprise: nous allons dîner ensemble.

--Oh! cher, s'écria-t-elle frissonnante, que tu es gentil!

Mais tout de suite, s'arrêtant:

--Et maman qui attend dans l'inquiétude! Je ne peux pas la laisser se

dévorer.

--Écris-lui la bonne nouvelle, en lui disant que tu es retenue par moi,

par Nougarède, le premier prétexte venu; je donnerai ta lettre au garçon

de Colliot qui va nous monter notre dîner, et il l'enverra par un

commissionnaire.

La lettre fut vite faite.

--Maintenant, dit Philis joyeusement, je vais mettre la table; toi,

allume le feu; car il nous faut une belle flambée qui pétille dans la

cheminée, nous égaie et tienne notre dîner chaud. Qu'est-ce que tu as

commandé?

--Je ne sais pas: deux dîners.

--Tant mieux! nous aurons des surprises; nous laisserons les plats

couverts devant le feu, et nous les prendrons au hasard; peut-être

mangerons-nous le rôti avant l'entrée; mais ce ne sera que plus drôle.

Légère, vive, affairée, elle allait et venait autour de la table,

gracieuse et charmante.

Quand le garçon sonna, le couvert était mis; Philis lui donna sa lettre

et le renvoya au plus vite, car elle avait hâte d'être en tête à tête

avec Saniel.

Alors ils s'assirent à table devant le feu, en face l'un de l'autre.

--Quel bonheur d'être seuls, dit-elle, de pouvoir se parler, se regarder

librement!

C'était avec une tendresse qu'elle n'avait jamais vue dans ses yeux

qu'il la regardait, une profondeur de contemplation émue qui la

bouleversait et l'anéantissait. De temps en temps, de petits cris de

bonheur lui échappaient:

--Oh! cher, cher, murmurait-elle.

Cependant elle le connaissait trop bien pour ne pas voir que souvent un

nuage de tristesse voilait ces yeux tout pleins d'amour, et que souvent

aussi ils étaient sans aucune expression, comme s'ils regardaient en

dedans. Tout d'abord elle ne dit rien; mais, à la longue, elle ne put

pas toujours imposer silence à l'inquiétude: pourquoi cette mélancolie

en un pareil moment?

--Quelle différence entre ce dîner, dit-elle, et ceux de la fin

d'octobre! A ce moment, tu étais écrasé par les difficultés les plus

dures, en lutte avec les créanciers, menacé de tous les côtés, sans

lendemain; et maintenant tout est aplani: plus de créanciers, plus de

luttes, les ennuis que je t'imposais ont pris fin, la vie s'ouvre facile

et glorieuse, le but que tu poursuivais est atteint, tu n'as plus qu'à

marcher droit devant toi, fier et superbe. Et pourtant il y a dans ta

physionomie une tristesse qui me tourmente. Qu'as tu? Parle, je t'en

prie. A qui te confesseras-tu, si ce n'est à celle qui t'adore.

Il la regarda longuement sans répondre, se demandant si, pour le repos

de son coeur, cette confession ne vaudrait pas mieux que le silence,

mais le courage lui manqua, l'orgueil ferma ses lèvres.

--Que veux-tu que j'aie? dit-il. Si ma physionomie est chagrine, c'est

qu'elle ne traduit pas fidèlement ce que je ressens; car ce que je

ressens en ce moment c'est un ineffable sentiment de tendresse pour toi,

une inexprimable reconnaissance pour ton amour et pour le bonheur que tu

m'as donné. Si j'ai été heureux dans ma vie rude et cahotée, ç'a été par

toi; ce que j'ai eu de bon: joie, confiance, espoir, souvenirs, c'est à

toi que je l'ai dû; et, si nous ne nous étions pas rencontrés, j'aurais

le droit de dire que j'ai été le plus misérable des malheureux. Quoi

qu'il arrive de nous, garde ces paroles, ma mignonne, et descends-les

au plus profond de ton coeur, où tu les retrouveras un jour quand tu

voudras me juger.

--Te juger, moi!

--Tu m'aimes, tu ne me connais pas; mais il viendra une heure où tu

voudras justement connaître celui que tu as aimé: alors souviens-toi de

cette soirée.

--Elle est trop radieuse pour que je l'oublie.

--Quelle qu'elle soit, rappelle-la toi: c'est chose si fragile et si

éphémère que la vie, qu'il est beau de pouvoir la concentrer, la résumer

par le souvenir, dans une heure qui la marque et lui donne sa portée:

cette heure, c'est celle qui s'écoule en ce moment où je te parle avec

cette sincérité émue.

Philis n'était point habituée à ces élans, car dans les rares

épanchements auxquels il s'était parfois abandonné, Saniel avait

toujours observé une certaine réserve, comme s'il craignait de se livrer

et de laisser lire au fond de sa nature. Que de fois l'avait-il raillée

lorsqu'elle sentimentalisait, comme il disait, et «chantait sa romance»;

et voilà que lui-même la chantait, cette romance d'amour.

Si grand que fût son bonheur à l'écouter, elle ne pouvait pas se

défendre cependant d'un étonnement inquiet, et de se demander sous

quelle impression mélancolique il se trouvait en ce moment.

Il savait trop bien lire en elle pour ne pas deviner cette inquiétude;

alors, ne voulant pas se trahir, il amena un sourire dans ses yeux:

--Tu ne me reconnais pas, n'est-ce pas? dit-il, et je suis sûr que tu te

demandes si je ne suis pas malade.

--Oh! cher, ne raille point et ne te raidis pas contre le sentiment

qui met une si douce musique sur tes lèvres: heureuse, si heureuse de

t'entendre parler ainsi que je voudrais voir ton bonheur égal au

mien, dissiper le nuage assombri dont ton regard est voilé. Ne

t'abandonneras-tu jamais? A cette heure surtout où tout chante et rit en

nous comme autour de nous! Que tu fusses chagrin il y a six mois, rien

n'était plus légitime: c'était désespéré que tu aurais pu être en face

du lendemain; mais aujourd'hui que te manque-t-il pour être heureux?

--Rien, c'est vrai.

--Ce présent n'est-il pas le matin radieux d'un avenir superbe?

--Que veux-tu! il y a des physionomies chagrines, comme il y en a

d'heureuses: la mienne n'est pas la tienne mais ne parlons plus de cela,

ni de passé, ni d'avenir: soyons au présent.

Il se leva et, la prenant dans ses bras, il la fit asseoir près de lui

sur le divan.

Le tintement de la sonnette de l'entrée fit sursauter Saniel comme s'il

avait reçu une forte commotion électrique.

--Tu ne vas pas ouvrir? dit Philis. Qu'on ne nous prenne pas notre

soirée.

Mais bientôt une nouvelle sonnerie, plus ferme, le mit sur ses jambes.

--Le mieux est de savoir, dit-il, et il alla ouvrir la porte, laissant

Philis dans son cabinet.

Une femme de chambre lui tendit une lettre:

--De la part de madame Dammauville, lui dit-elle; il y a une réponse.

Il la laissa dans le vestibule, éclairé par la porte ouverte sur le

palier, et rentra dans son cabinet pour lire la lettre: le rêve

n'avait pas duré longtemps, la réalité le ressaisissait de ses mains

impitoyables; cette lettre à coup sûr allait annoncer le coup qui le

menaçait.

«Si M. le docteur Saniel est libre, je le prie de venir me voir ce soir

pour affaire urgente; je l'attendrai jusqu'à dix heures; sinon je compte

sur lui demain matin à partir de neuf heures.

Conscience(#13400) · 第 35 / 48 题