Ce ne fut pas sans émotion que, le lendemain, Saniel vit s'écouler
l'après-midi, et, bien qu'il se fût mis au travail pour employer son
temps, à chaque instant il s'interrompait pour regarder l'heure.
Parfois il trouvait qu'elle passait vite, puis tout de suite qu'elle ne
marchait pas.
Cette agitation l'exaspérait, car le calme n'avait jamais été plus
nécessaire que dans cette circonstance; qu'un danger se présentât et
ce n'était qu'en restant maître de soi qu'il pouvait se sauver: il lui
fallait le sang-froid du chirurgien dans une opération, le coup d'oeil
du général dans une bataille, et le sang-froid pas plus que le coup
d'oeil ne se trouvent chez les nerveux et les agités.
Surgirait-il, ce danger?
C'était la question qui revenait sans cesse, s'imposait, quoi qu'il fît
pour l'écarter, et le jetait dans ce trouble d'autant plus énervant
qu'il se rendait parfaitement compte de l'inanité d'un pareil examen.
A quoi bon étudier les chances qu'il y avait pour ou contre? Tout cela
était en l'air; aux mains du hasard, et par conséquent en dehors de sa
volonté.
Ou il avait réussi à se rendre méconnaissable, ou il n'y était pas
parvenu; c'était un fait auquel maintenant il ne pouvait rien.
Ce qui était humainement possible dans cet ordre d'idées, il l'avait
prévu en choisissant une heure où l'obscurité du soir mettait les
chances de son côté; pour le reste, il fallait s'en rapporter à la
Fortune.
Et allant à sa cheminée, il restait devant la glace, comparant son
visage à la photographie que madame Cormier lui avait remise, et muscle
après muscle, il s'étudiait. Ah! s'il n'avait pas eu ces yeux bleu
pâle, ces yeux d'acier, il se fût senti plus tranquille; mais dans
l'obscurité, madame Dammauville verrait-elle son regard?
Toute la journée il avait étudié le ciel, car pour le succès de sa
combinaison il importait qu'il ne fût ni trop clair ni trop sombre: trop
clair, parce que madame Dammauville pourrait le bien dévisager; trop
sombre, parce qu'on allumerait les lampes. Il devait se souvenir que
c'était précisément sous la lumière d'une lampe qu'elle l'avait vu.
Jusqu'au soir, le temps fut incertain, avec un ciel tantôt ensoleillé,
tantôt nuageux; mais à ce moment les nuages furent emportés par un vent
du nord, et le temps se mit décidément au froid, avec la clarté rose et
pâle de la fin mars quand il gèle encore.
En s'examinant bien, il eut la satisfaction de constater qu'il était
plus calme qu'au matin, et qu'à mesure que le moment de l'assaut
s'était rapproché son agitation s'apaisait: la décision, la fermeté, le
sang-froid lui étaient revenus; il se sentait maître de sa volonté et
capable de n'obéir qu'à elle.
A six heures précises, il sonnait à la porte de Balzajette, et tout de
suite ils partaient pour la rue Sainte-Anne. Heureux d'avoir un auditeur
aux oreilles complaisantes, Balzajette faisait tous les frais de
l'entretien, sans que Saniel eût à répondre de temps en temps autre
chose que oui ou non, et, bien entendu, ce n'était pas de madame
Dammauville qu'il parlait, mais d'histoires mondaines: de la première
représentation de la veille à l'Opéra-Comique, à laquelle il avait
assisté; de politique; du prochain Salon, où l'on verrait plusieurs
tableaux importants pour lesquels les peintres lui avaient demandé son
jugement, certains à l'avance que ce serait celui de l'opinion publique.
A six heures un quart juste, ils arrivaient à la maison de la rue
Sainte-Anne, où Saniel n'était pas revenu depuis la mort de Caffié.
En passant devant la loge de la vieille concierge, qui salua
respectueusement Balzajette, il fut content de lui: son coeur ne battait
pas trop vite, ses idées étaient fermes et nettes, tout au moment
présent, ni en deçà ni au delà: si un danger se présentait il se sentait
assuré de lui faire tête, sans affolement comme sans brutalité.
Au coup de sonnette tiré de main de maître par Balzajette, la porte fut
ouverte aussitôt par une femme de chambre postée évidemment dans le
vestibule pour attendre leur arrivée.
Balzajette passa le premier et Saniel le suivit, en donnant un rapide
coup d'oeil aux pièces qu'ils traversaient: une salle à manger meublée
d'acajou, et un salon en tapisserie à la main de couleur fanée; ils
étaient arrivés à une porte à laquelle Balzajette frappa deux coups.
--Entrez, répondit une voix de femme au timbre ferme.
C'était le moment décisif: le jour était à souhait, ni trop vif ni trop
obscur. Qu'allait dire le premier coup d'oeil de madame Dammauville?
--Mon confrère le docteur Saniel, annonça Balzajette en allant à madame
Dammauville pour lui serrer la main.
Elle était étendue sur le petit lit dont avait parlé Philis, mais non
contre les fenêtres, plutôt au milieu de la chambre, placé là évidemment
d'après l'expérience d'une malade qui sait qu'on devra tourner autour
d'elle pour l'examiner.
Profitant de cette disposition, Saniel passa tout de suite entre le lit
et les fenêtres, de façon que le jour le frappât de dos et laissât, par
conséquent, son visage dans l'ombre; cela se fit naturellement, sans
aucune affectation, et il sembla qu'il n'avait pris ce côté du lit que
parce que Balzajette avait pris l'autre.
L'examen commença, dirigé par Saniel, avec une netteté et une précision
qui firent plaisir à Balzajette: il ne se perdait pas dans des paroles
oiseuses, le jeune confrère, pas plus que dans des détails inutiles; il
allait droit au but, ne demandant, ne cherchant que l'indispensable, et,
comme les réponses de madame Dammauville étaient aussi précises que les
questions de Saniel, tout en écoutant et en plaçant un mot bref de temps
en temps, il se disait que son dîner ne serait pas retardé, ce qui était
le point principal de sa préoccupation. Décidément, il comprenait la
vie, le jeune confrère, on pourrait l'appeler en consultation; c'était
un garçon à protéger, à lancer: avec sa tournure lourde, son allure
brutale, sa tenue négligée, on, n'aurait pas de rivalité à craindre;
avant qu'il eût pris les manières et la correction d'un homme du monde,
s'il les prenait jamais, il s'écoulerait du temps.
Cependant quand madame Dammauville en vint à se plaindre du froid
qu'elle éprouvait, Balzajette trouva que Saniel la laissait se perdre
dans des détails un peu minutieux.
--Vous avez toujours été frileuse?
--Oui et avec une fâcheuse disposition à m'enrhumer pour un abaissement
de température d'un ou deux degrés.
--Faisiez-vous de l'exercice en plein air?
--Très peu.
--On ne vous a jamais conseillé les affusions d'eau froide?
--Je ne les aurais pas supportées.
--Il faut vous dire, interrompit Balzajette, qu'avant d'habiter cette
maison, cette vieille maison qui lui appartient, madame Dammauville
occupait un appartement plus moderne, où elle était chauffée au
calorifère, et où, par conséquent, il lui était facile de maintenir une
température douce et uniforme à laquelle elle s'était habituée.
--En venant m'installer dans cette maison, où il n'était pas possible
d'établir un calorifère, continua madame Dammauville, j'ai employé tous
les moyens pour me mettre à l'abri du froid qui, j'en suis certaine,
est mon grand ennemi: vous pouvez voir que j'ai fait poser de doubles
bourrelets aux portes comme aux fenêtres.
Malgré cette invitation et le geste qui l'accompagnait, Saniel se garda
bien de tourner la tête du côté de la fenêtre; il maintint son visage
dans l'ombre, se contentant de regarder la porte qui lui faisait face.
--En même temps, continua madame Dammauville, j'ai appliqué des tentures
sur les murs, des tapis sur le parquet, d'épais rideaux aux fenêtres,
des portières aux portes, et malgré les grands feux que j'entretiens
dans ma cheminée, bien souvent je n'arrive pas à me réchauffer.
--Est-ce que vous allumez aussi ce poêle? demanda Saniel en montrant un
petit poêle mobile placé au coin de la cheminée.
--La nuit seulement, afin que mes domestiques n'aient pas à se relever
d'heure en heure pour entretenir le feu de la cheminée: on le charge
le soir avant que je m'endorme, on place le tuyau dans la cheminée, et
jusqu'au matin il maintient une chaleur à peu près suffisante.
--J'estime qu'il conviendra de supprimer ce mode de chauffage, qui peut
avoir de graves inconvénients, dit Saniel, et, mon confrère et moi, nous
examinerons tout à l'heure la question de savoir s'il ne serait pas
possible de vous donner la chaleur qu'il vous faut, rien qu'avec cette
seule cheminée, sans fatiguer vos domestiques et sans vous réveiller
trop souvent pour charger le feu. Mais continuons.
Quand il fut arrivé au bout de ses questions, il se leva pour examiner
la malade sur son lit, mais sans tourner autour d'elle, et de façon à
rester à contre-jour.
Comme peu à peu la réverbération du soleil couchant restée au ciel
s'était affaiblie, Balzajette proposa de demander des lampes; sans
mettre trop de hâte dans sa réponse, Saniel refusa: inutile, le jour
suffisait.
Ils passèrent dans le salon, où ils se mirent d'autant plus vite
d'accord, qu'à tout ce que Saniel disait Balzajette répondait:
--Je suis heureux de constater que vous partagez ma manière de voir;
c'est cela, c'est bien cela!
Tous deux d'ailleurs avaient leurs raisons pour se hâter: Saniel,
la peur des lampes; Balzajette, le souci de son dîner. Diagnostic,
traitement à suivre, tout fut rapidement arrêté; Saniel proposait,
Balzajette approuvait.
--C'est cela, c'est bien cela!
La question de la suppression du poêle mobile fut de même décidée en
deux mots: pour la nuit, on installerait une grille dans la cheminée, on
l'emplirait de charbon de terre qu'on couvrirait de poussier mouillé, et
avec ce système, employé dans beaucoup de petites gares de chemins de
fer, on aurait du feu jusqu'au matin.
--Rentrons, dit Balzajette, qui avait de l'initiative et de la décision
pour toutes les choses matérielles.
Saniel, qui avait tenu ses yeux sur les fenêtres, était tranquille:
il faisait encore assez jour pour qu'on n'eût pas besoin de lampes;
d'ailleurs, pendant leur tête-à-tête, aucune domestique n'avait traversé
le salon pour entrer chez madame Dammauville.
Mais, lorsque Balzajette ouvrit la porte de la chambre pour revenir
auprès de la malade, un flot de lumière emplit le salon et les
enveloppa: une lampe à abat-jour était posée sur une petite table auprès
du lit; deux autres lampes avec des globes étaient allumées sur la
cheminée, reflétant leur lumière dans la glace.
Comment n'avait-il pas prévu qu'il y avait, pour entrer dans la chambre
de madame Dammauville, d'autre porte que celle du salon? Mais quand
il l'aurait prévu, quand il aurait aperçu cette porte cachée par la
tenture, cela n'eût atténué en rien le danger de sa situation. Il eut
trouvé le temps de se préparer; voilà tout. Mais à quoi se préparer?
Ou entrer dans la chambre et faire tête à ce danger, ou se sauver. Il
entra.
--Voici ce que nous avons décidé, dit Balzajette, qui ne perdait jamais
une occasion de se mettre en avant et de prendre la parole.
Pendant qu'il parlait, madame Dammauville ne paraissait pas l'écouter;
elle avait attaché ses yeux sur Saniel, placé entre elle et la cheminée
de manière à tourner le dos aux lampes, et elle le regardait avec une
fixité caractéristique.
Balzajette, qui s'écoutait parler, ne remarquait rien; mais Saniel, qui
savait ce qu'il y avait derrière ce regard, ne pouvait pas n'en pas être
frappé; heureusement pour lui il n'avait qu'à laisser aller Balzajette,
ce qui lui permettait de ne pas se trahir par le frémissement de la
voix.
Cependant Balzajette semblait prêt d'arriver au bout de ses
explications: tout à coup Saniel vit madame Dammauville étendre la main
vers la lampe posée sur la table et soulever l'abat-jour en l'abaissant
vers elle de façon à former un réflecteur qui projetât la lumière sur
lui; en même temps il recevait un rayon lumineux en plein visage.
Madame Dammauville poussa un petit cri étouffé.
Balzajette s'arrêta, puis ses yeux étonnés allèrent de madame
Dammauville à Saniel, et de Saniel à madame Dammauville.
--Vous n'êtes pas souffrante? dit-il.
--Pas du tout.
Que se passait-il donc? Mais il était rare qu'il demandât l'explication
d'une chose qui le surprenait, aimant mieux la deviner et l'expliquer
lui-même.
--Ah! j'y suis, dit-il avec un sourire satisfait: la jeunesse de mon
jeune confrère vous étonne. C'est sa faute; pourquoi diable a-t-il fait
couper ses longs cheveux et sa barbe fauve frisée.
Si madame Dammauville n'avait pas lâché l'abat-jour, elle aurait vu le
visage de Saniel se décolorer et ses lèvres frémir.
--Mais voilà! continua Balzajette; il a fait ce sacrifice à ses
nouvelles fonctions: l'étudiant a disparu devant le professeur.
Il eût pu continuer longtemps: ni madame Dammauville ni Saniel ne
l'écoutaient; mais, pensant à son dîner, il n'allait pas se lancer dans
un discours qu'à tout autre moment il n'eût pas manqué de placer; il se
leva pour se retirer.
Comme Saniel saluait, madame Dammauville l'arrêta d'un mouvement de
main.
--Ne connaissiez-vous pas ce malheureux qui a été assassiné en face?
dit-elle en montrant ses fenêtres.
Si grave que fût un aveu, Saniel ne pouvait pas répondre par une
négation.
--J'ai été appelé pour constater sa mort, dit-il.
Et il fit quelques pas vers la porte; mais elle le retint encore:
--Étiez-vous en relations avec lui? demanda-telle.
--Je l'avais vu quelquefois.
Balzajette coupa court à cette conversation, oiseuse pour lui:
--Bonsoir, chère madame. Je vous reverrai demain, mais pas le matin, car
je pars à six heures pour la campagne et ne reviendrai qu'à midi.