XI

Ce ne fut pas sans émotion que, le lendemain, Saniel vit s'écouler

l'après-midi, et, bien qu'il se fût mis au travail pour employer son

temps, à chaque instant il s'interrompait pour regarder l'heure.

Parfois il trouvait qu'elle passait vite, puis tout de suite qu'elle ne

marchait pas.

Cette agitation l'exaspérait, car le calme n'avait jamais été plus

nécessaire que dans cette circonstance; qu'un danger se présentât et

ce n'était qu'en restant maître de soi qu'il pouvait se sauver: il lui

fallait le sang-froid du chirurgien dans une opération, le coup d'oeil

du général dans une bataille, et le sang-froid pas plus que le coup

d'oeil ne se trouvent chez les nerveux et les agités.

Surgirait-il, ce danger?

C'était la question qui revenait sans cesse, s'imposait, quoi qu'il fît

pour l'écarter, et le jetait dans ce trouble d'autant plus énervant

qu'il se rendait parfaitement compte de l'inanité d'un pareil examen.

A quoi bon étudier les chances qu'il y avait pour ou contre? Tout cela

était en l'air; aux mains du hasard, et par conséquent en dehors de sa

volonté.

Ou il avait réussi à se rendre méconnaissable, ou il n'y était pas

parvenu; c'était un fait auquel maintenant il ne pouvait rien.

Ce qui était humainement possible dans cet ordre d'idées, il l'avait

prévu en choisissant une heure où l'obscurité du soir mettait les

chances de son côté; pour le reste, il fallait s'en rapporter à la

Fortune.

Et allant à sa cheminée, il restait devant la glace, comparant son

visage à la photographie que madame Cormier lui avait remise, et muscle

après muscle, il s'étudiait. Ah! s'il n'avait pas eu ces yeux bleu

pâle, ces yeux d'acier, il se fût senti plus tranquille; mais dans

l'obscurité, madame Dammauville verrait-elle son regard?

Toute la journée il avait étudié le ciel, car pour le succès de sa

combinaison il importait qu'il ne fût ni trop clair ni trop sombre: trop

clair, parce que madame Dammauville pourrait le bien dévisager; trop

sombre, parce qu'on allumerait les lampes. Il devait se souvenir que

c'était précisément sous la lumière d'une lampe qu'elle l'avait vu.

Jusqu'au soir, le temps fut incertain, avec un ciel tantôt ensoleillé,

tantôt nuageux; mais à ce moment les nuages furent emportés par un vent

du nord, et le temps se mit décidément au froid, avec la clarté rose et

pâle de la fin mars quand il gèle encore.

En s'examinant bien, il eut la satisfaction de constater qu'il était

plus calme qu'au matin, et qu'à mesure que le moment de l'assaut

s'était rapproché son agitation s'apaisait: la décision, la fermeté, le

sang-froid lui étaient revenus; il se sentait maître de sa volonté et

capable de n'obéir qu'à elle.

A six heures précises, il sonnait à la porte de Balzajette, et tout de

suite ils partaient pour la rue Sainte-Anne. Heureux d'avoir un auditeur

aux oreilles complaisantes, Balzajette faisait tous les frais de

l'entretien, sans que Saniel eût à répondre de temps en temps autre

chose que oui ou non, et, bien entendu, ce n'était pas de madame

Dammauville qu'il parlait, mais d'histoires mondaines: de la première

représentation de la veille à l'Opéra-Comique, à laquelle il avait

assisté; de politique; du prochain Salon, où l'on verrait plusieurs

tableaux importants pour lesquels les peintres lui avaient demandé son

jugement, certains à l'avance que ce serait celui de l'opinion publique.

A six heures un quart juste, ils arrivaient à la maison de la rue

Sainte-Anne, où Saniel n'était pas revenu depuis la mort de Caffié.

En passant devant la loge de la vieille concierge, qui salua

respectueusement Balzajette, il fut content de lui: son coeur ne battait

pas trop vite, ses idées étaient fermes et nettes, tout au moment

présent, ni en deçà ni au delà: si un danger se présentait il se sentait

assuré de lui faire tête, sans affolement comme sans brutalité.

Au coup de sonnette tiré de main de maître par Balzajette, la porte fut

ouverte aussitôt par une femme de chambre postée évidemment dans le

vestibule pour attendre leur arrivée.

Balzajette passa le premier et Saniel le suivit, en donnant un rapide

coup d'oeil aux pièces qu'ils traversaient: une salle à manger meublée

d'acajou, et un salon en tapisserie à la main de couleur fanée; ils

étaient arrivés à une porte à laquelle Balzajette frappa deux coups.

--Entrez, répondit une voix de femme au timbre ferme.

C'était le moment décisif: le jour était à souhait, ni trop vif ni trop

obscur. Qu'allait dire le premier coup d'oeil de madame Dammauville?

--Mon confrère le docteur Saniel, annonça Balzajette en allant à madame

Dammauville pour lui serrer la main.

Elle était étendue sur le petit lit dont avait parlé Philis, mais non

contre les fenêtres, plutôt au milieu de la chambre, placé là évidemment

d'après l'expérience d'une malade qui sait qu'on devra tourner autour

d'elle pour l'examiner.

Profitant de cette disposition, Saniel passa tout de suite entre le lit

et les fenêtres, de façon que le jour le frappât de dos et laissât, par

conséquent, son visage dans l'ombre; cela se fit naturellement, sans

aucune affectation, et il sembla qu'il n'avait pris ce côté du lit que

parce que Balzajette avait pris l'autre.

L'examen commença, dirigé par Saniel, avec une netteté et une précision

qui firent plaisir à Balzajette: il ne se perdait pas dans des paroles

oiseuses, le jeune confrère, pas plus que dans des détails inutiles; il

allait droit au but, ne demandant, ne cherchant que l'indispensable, et,

comme les réponses de madame Dammauville étaient aussi précises que les

questions de Saniel, tout en écoutant et en plaçant un mot bref de temps

en temps, il se disait que son dîner ne serait pas retardé, ce qui était

le point principal de sa préoccupation. Décidément, il comprenait la

vie, le jeune confrère, on pourrait l'appeler en consultation; c'était

un garçon à protéger, à lancer: avec sa tournure lourde, son allure

brutale, sa tenue négligée, on, n'aurait pas de rivalité à craindre;

avant qu'il eût pris les manières et la correction d'un homme du monde,

s'il les prenait jamais, il s'écoulerait du temps.

Cependant quand madame Dammauville en vint à se plaindre du froid

qu'elle éprouvait, Balzajette trouva que Saniel la laissait se perdre

dans des détails un peu minutieux.

--Vous avez toujours été frileuse?

--Oui et avec une fâcheuse disposition à m'enrhumer pour un abaissement

de température d'un ou deux degrés.

--Faisiez-vous de l'exercice en plein air?

--Très peu.

--On ne vous a jamais conseillé les affusions d'eau froide?

--Je ne les aurais pas supportées.

--Il faut vous dire, interrompit Balzajette, qu'avant d'habiter cette

maison, cette vieille maison qui lui appartient, madame Dammauville

occupait un appartement plus moderne, où elle était chauffée au

calorifère, et où, par conséquent, il lui était facile de maintenir une

température douce et uniforme à laquelle elle s'était habituée.

--En venant m'installer dans cette maison, où il n'était pas possible

d'établir un calorifère, continua madame Dammauville, j'ai employé tous

les moyens pour me mettre à l'abri du froid qui, j'en suis certaine,

est mon grand ennemi: vous pouvez voir que j'ai fait poser de doubles

bourrelets aux portes comme aux fenêtres.

Malgré cette invitation et le geste qui l'accompagnait, Saniel se garda

bien de tourner la tête du côté de la fenêtre; il maintint son visage

dans l'ombre, se contentant de regarder la porte qui lui faisait face.

--En même temps, continua madame Dammauville, j'ai appliqué des tentures

sur les murs, des tapis sur le parquet, d'épais rideaux aux fenêtres,

des portières aux portes, et malgré les grands feux que j'entretiens

dans ma cheminée, bien souvent je n'arrive pas à me réchauffer.

--Est-ce que vous allumez aussi ce poêle? demanda Saniel en montrant un

petit poêle mobile placé au coin de la cheminée.

--La nuit seulement, afin que mes domestiques n'aient pas à se relever

d'heure en heure pour entretenir le feu de la cheminée: on le charge

le soir avant que je m'endorme, on place le tuyau dans la cheminée, et

jusqu'au matin il maintient une chaleur à peu près suffisante.

--J'estime qu'il conviendra de supprimer ce mode de chauffage, qui peut

avoir de graves inconvénients, dit Saniel, et, mon confrère et moi, nous

examinerons tout à l'heure la question de savoir s'il ne serait pas

possible de vous donner la chaleur qu'il vous faut, rien qu'avec cette

seule cheminée, sans fatiguer vos domestiques et sans vous réveiller

trop souvent pour charger le feu. Mais continuons.

Quand il fut arrivé au bout de ses questions, il se leva pour examiner

la malade sur son lit, mais sans tourner autour d'elle, et de façon à

rester à contre-jour.

Comme peu à peu la réverbération du soleil couchant restée au ciel

s'était affaiblie, Balzajette proposa de demander des lampes; sans

mettre trop de hâte dans sa réponse, Saniel refusa: inutile, le jour

suffisait.

Ils passèrent dans le salon, où ils se mirent d'autant plus vite

d'accord, qu'à tout ce que Saniel disait Balzajette répondait:

--Je suis heureux de constater que vous partagez ma manière de voir;

c'est cela, c'est bien cela!

Tous deux d'ailleurs avaient leurs raisons pour se hâter: Saniel,

la peur des lampes; Balzajette, le souci de son dîner. Diagnostic,

traitement à suivre, tout fut rapidement arrêté; Saniel proposait,

Balzajette approuvait.

--C'est cela, c'est bien cela!

La question de la suppression du poêle mobile fut de même décidée en

deux mots: pour la nuit, on installerait une grille dans la cheminée, on

l'emplirait de charbon de terre qu'on couvrirait de poussier mouillé, et

avec ce système, employé dans beaucoup de petites gares de chemins de

fer, on aurait du feu jusqu'au matin.

--Rentrons, dit Balzajette, qui avait de l'initiative et de la décision

pour toutes les choses matérielles.

Saniel, qui avait tenu ses yeux sur les fenêtres, était tranquille:

il faisait encore assez jour pour qu'on n'eût pas besoin de lampes;

d'ailleurs, pendant leur tête-à-tête, aucune domestique n'avait traversé

le salon pour entrer chez madame Dammauville.

Mais, lorsque Balzajette ouvrit la porte de la chambre pour revenir

auprès de la malade, un flot de lumière emplit le salon et les

enveloppa: une lampe à abat-jour était posée sur une petite table auprès

du lit; deux autres lampes avec des globes étaient allumées sur la

cheminée, reflétant leur lumière dans la glace.

Comment n'avait-il pas prévu qu'il y avait, pour entrer dans la chambre

de madame Dammauville, d'autre porte que celle du salon? Mais quand

il l'aurait prévu, quand il aurait aperçu cette porte cachée par la

tenture, cela n'eût atténué en rien le danger de sa situation. Il eut

trouvé le temps de se préparer; voilà tout. Mais à quoi se préparer?

Ou entrer dans la chambre et faire tête à ce danger, ou se sauver. Il

entra.

--Voici ce que nous avons décidé, dit Balzajette, qui ne perdait jamais

une occasion de se mettre en avant et de prendre la parole.

Pendant qu'il parlait, madame Dammauville ne paraissait pas l'écouter;

elle avait attaché ses yeux sur Saniel, placé entre elle et la cheminée

de manière à tourner le dos aux lampes, et elle le regardait avec une

fixité caractéristique.

Balzajette, qui s'écoutait parler, ne remarquait rien; mais Saniel, qui

savait ce qu'il y avait derrière ce regard, ne pouvait pas n'en pas être

frappé; heureusement pour lui il n'avait qu'à laisser aller Balzajette,

ce qui lui permettait de ne pas se trahir par le frémissement de la

voix.

Cependant Balzajette semblait prêt d'arriver au bout de ses

explications: tout à coup Saniel vit madame Dammauville étendre la main

vers la lampe posée sur la table et soulever l'abat-jour en l'abaissant

vers elle de façon à former un réflecteur qui projetât la lumière sur

lui; en même temps il recevait un rayon lumineux en plein visage.

Madame Dammauville poussa un petit cri étouffé.

Balzajette s'arrêta, puis ses yeux étonnés allèrent de madame

Dammauville à Saniel, et de Saniel à madame Dammauville.

--Vous n'êtes pas souffrante? dit-il.

--Pas du tout.

Que se passait-il donc? Mais il était rare qu'il demandât l'explication

d'une chose qui le surprenait, aimant mieux la deviner et l'expliquer

lui-même.

--Ah! j'y suis, dit-il avec un sourire satisfait: la jeunesse de mon

jeune confrère vous étonne. C'est sa faute; pourquoi diable a-t-il fait

couper ses longs cheveux et sa barbe fauve frisée.

Si madame Dammauville n'avait pas lâché l'abat-jour, elle aurait vu le

visage de Saniel se décolorer et ses lèvres frémir.

--Mais voilà! continua Balzajette; il a fait ce sacrifice à ses

nouvelles fonctions: l'étudiant a disparu devant le professeur.

Il eût pu continuer longtemps: ni madame Dammauville ni Saniel ne

l'écoutaient; mais, pensant à son dîner, il n'allait pas se lancer dans

un discours qu'à tout autre moment il n'eût pas manqué de placer; il se

leva pour se retirer.

Comme Saniel saluait, madame Dammauville l'arrêta d'un mouvement de

main.

--Ne connaissiez-vous pas ce malheureux qui a été assassiné en face?

dit-elle en montrant ses fenêtres.

Si grave que fût un aveu, Saniel ne pouvait pas répondre par une

négation.

--J'ai été appelé pour constater sa mort, dit-il.

Et il fit quelques pas vers la porte; mais elle le retint encore:

--Étiez-vous en relations avec lui? demanda-telle.

--Je l'avais vu quelquefois.

Balzajette coupa court à cette conversation, oiseuse pour lui:

--Bonsoir, chère madame. Je vous reverrai demain, mais pas le matin, car

je pars à six heures pour la campagne et ne reviendrai qu'à midi.

Conscience(#13400) · 第 34 / 48 题