VII

Le lendemain, à cinq heures, quand Philis sonna, ce fut lui qui alla

ouvrir; car Joseph, qui n'était jamais venu le dimanche, ne venait pas

davantage maintenant.

A peine entrée, elle voulut comme d'habitude se jeter à son cou, et avec

un élan qui disait combien elle était heureuse de le voir; mais de la

main il l'arrêta.

--Qu'as-tu? demanda-t-elle paralysée et pleine de craintes.

--Rien, ou tout au moins peu de chose.

--Contre moi?

--Certes non, chère petite.

--Tu es malade?

--Non pas malade, mais j'ai des précautions à garder qui m'empêchent de

t'embrasser. Je vais t'expliquer cela. Ne n'inquiète pas, ce n'est pas

grave.

--Vite, s'écria-t-elle, en l'examinant pour tâcher de le devancer par la

pensée.

--Tu as des choses à me dire, toi?

--Oui, et de bonnes. Mais, je t'en prie, parle d'abord; ne me laisse pas

dans cette inquiétude.

--Je t'assure que tu n'as pas à t'inquiéter, et, quand je te parle

ainsi, tu sais que tu dois me croire; tu vois bien que je n'ai pas l'air

inquiet moi-même.

--C'est pour les autres que tu t'inquiètes, jamais pour toi:

--Sais-tu ce que c'est que la pelade?

--Non.

--C'est une affection spéciale du système pileux, les cheveux, la barbe,

due à la présence dans l'épiderme d'une sorte de champignon; eh bien, il

est probable que j'ai gagné cette affection.

--C'est grave?

--Ennuyeux et gênant pour un homme, mais désastreux pour une femme,

puisque avant tout traitement on doit commencer par couper les cheveux.

Tu comprends donc que si, comme je le crois, j'ai la pelade, je ne vais

pas t'exposer à te la donner en t'embrassant, car elle se transmet avec

une extrême facilité par le contact, et alors il faudrait faire pour toi

ce que je vais être obligé probablement de faire pour moi, c'est-à-dire

te couper les cheveux. Chez moi, c'est insignifiant; mais ne serait-ce

pas un meurtre de sacrifier ces belles mèches frisées qui donnent tant

de charme à la physionomie.

--Tu dis: probablement.

--C'est que je ne suis pas encore tout à fait certain d'avoir la pelade.

Il y a une quinzaine de jours, je me suis senti un léger prurit à la

tête, et naturellement je n'y ai pas prêté attention; j'avais autre

chose à faire et, d'ailleurs, je n'allais pas pour une démangeaison me

croire atteint d'une maladie parasitaire. Mais, après un certain temps,

mes cheveux sont devenus secs par plaques, ternes, et ils se sont

arrachés facilement, puis ils sont tombés spontanément. Je me suis dit

que je m'occuperais de cela; mais je n'ai pas eu le temps et les jours

se sont écoulés; d'ailleurs, dans le surmenage que m'imposaient mes

concours, il y avait des raisons plus que suffisantes pour expliquer la

chute de mes cheveux. Enfin aujourd'hui, peu de temps avant ton arrivée,

ayant un peu de liberté, j'ai voulu savoir à quoi m'en tenir et j'ai

examiné au microscope un de ces cheveux malades; si je n'avais pas été

dérangé je serais maintenant fixé.

--Reprends ton examen.

--J'ai le temps; d'ailleurs l'opération, pour être complète, ne se

fait pas en quelques minutes; après avoir étudié le cheveu, il faut

rechercher les spores dans les pellicules épidermiques. Si c'est bien la

pelade, comme j'ai lieu de le croire, demain tu me verras sans

cheveux et sans barbe; je n'hésiterai pas, malgré l'étonnement que je

provoquerai en me montrant rasé.

--Qu'est-ce que cela te fait?

--Je ne peux pas dire à tout le monde: je me suis fait couper les

cheveux et la barbe parce que je suis atteint d'une maladie parasitaire:

on sait qu'elle est contagieuse, cette maladie, bien des gens se

sauveraient.

--Les cheveux coupés, que deviendra la maladie?

--Avec un traitement énergique, elle disparaîtra rapidement; avant peu

tu pourras m'embrasser si... tu ne me trouves pas trop laid.

--Oh! cher.

--Maintenant à toi: tu viens de chez madame Dammauville?

Il n'avait pas besoin d'insister: Philis avait accepté assez bien son

histoire pour qu'il fût rassuré de son côté; ce ne serait point elle

qui s'inquiéterait; quant aux autres, l'embarras d'avouer une maladie

contagieuse serait aussi une explication suffisante, si jamais il était

obligé d'en fournir une.

--Que t'a-t-elle dit? demanda-t-il.

--Pour commencer, de bonnes et gracieuses paroles qui montrent bien

quelle excellente femme elle est. Après m'être présentée deux fois chez

elle hier, tu comprends que je n'étais pas à mon aise en lui demandant

aujourd'hui de me recevoir encore. Comme je tâchais de m'en excuser,

elle m'interrompit: «Je suis heureuse de voir votre dévouement pour

votre frère, et vous n'aurez jamais à vous excuser de me demander

mon concours; il vous est acquis dans tout ce que je pourrai.» Ainsi

encouragée, je lui expliquai ce que nous désirions d'elle; mais,

contrairement à la promesse qu'elle venait de me faire, elle parut peu

disposée à nous accorder ce concours. «Quelle singulière procédure!»

répéta-t-elle plusieurs fois. Sans pouvoir lui donner les raisons de

M. Nougarède, je lui dis que nous étions obligés de nous conformer aux

conseils de ceux qui dirigeaient l'affaire, et que je la suppliais

de nous aider. Enfin, elle se laissa gagner, mais à regret et en

protestant. «Je ferai ce que vous voudrez, me dit-elle; mais je ne puis

pas vous assurer que les personnes de mon entourage et les gens à mon

service n'ont pas parlé; de même je ne peux pas vous promettre de

quitter ce lit pour me rendre à la cour d'assises le jour de l'audience;

il y a un an que je garde la chambre: on me promet un mieux prochain...»

--Elle compte se lever bientôt? interrompit Saniel.

--Je te répète ses paroles, auxquelles j'ai prêté assez d'attention

pour ne pas les oublier: «On me promet un mieux prochain, mais se

réalisera-t-il? Je vais presser mon médecin pour qu'il me donne une

réponse, et, quand vous reviendrez me voir, je vous la communiquerai.»

Profitant de la porte qu'elle m'ouvrait, je mis l'entretien sur ce

médecin: il me semble, mais je n'en suis pas certaine, qu'elle n'a en

lui qu'une confiance relative; il était le camarade de classe de son

mari ainsi que de son beau-frère le notaire, il est le parent ou l'ami

de toutes les personnes qu'elle voit, il marie les filles, rompt les

liaisons compromettantes des garçons, raccommode les ménages qui vont

mal, confesse les femmes, distrait les maris, choisit les domestiques

et, par-dessus le marché, quand l'occasion s'en présente, il soigne ceux

qui sont malades, les guérit quand ça se trouve ou les laisse mourir au

hasard; tu vois quelle catégorie de médecins il appartient.

--Je t'ai dit que je le connaissais.

--Vois si je me suis trompée, et à ce que je te rapporte ajoute ce que

tu sais déjà. Effrayée de voir en quelles mains se trouvait madame

Dammauville, j'ai pris tous les chemins détournés que j'ai pu m'ouvrir

et j'ai fini par savoir--sans le lui avoir demandé directement--qu'elle

n'avait pas vu d'autre médecin depuis un an: au moment où la paralysie

s'est déclarée, il y a eu une consultation, et depuis elle s'est

contentée du docteur Balzajette; non pas tant par indifférence ou

par incrédulité, par désespérance ou par apathie, que pour ne pas le

contrarier: «C'est un si brave homme! m'a-t-elle dit; pourquoi lui faire

de la peine? Ma maladie a été établie par la consultation: il la soigne

aussi bien que le ferait un autre.»

Saniel trouva l'occasion bonne pour revenir sur la maladresse qu'il

avait commise en exprimant franchement son opinion sur le solennel

Balzajette:

--C'est probable, dit-il.

--Est-ce certain? Crois-tu que depuis un an il ne se soit rien présenté

dans la maladie de madame Dammauville qui aurait exigé un traitement

nouveau, que le solennel Balzajette était incapable de trouver, à lui

tout seul?

--Il n'est pas si nul que tu supposes.

--C'est toi qui parles de nullité.

--Diagnostiquer une maladie et la traiter sont deux choses; c'est

la consultation dont tu parles qui a établi la maladie de madame

Dammauville et institué le traitement que Balzajette n'a qu'à appliquer,

et sa capacité, je te l'assure, suffit à cette tâche.

Comme elle se montrait peu rassurée, il crut devoir insister; car

c'était une imprudence de laisser Philis férue de l'idée que, s'il

soignait madame Dammauville, sûrement il la guérirait, fallût-il pour

cela un miracle:

--Nous avons un certain temps devant nous, puisque l'ordonnance de

renvoi devant les assises n'est pas encore rendue; d'autre part, madame

Dammauville t'a promis de presser son médecin pour savoir s'il espère la

mettre en état de quitter son lit bientôt; attendons donc.

--Ne vaudrait-il pas mieux agir qu'attendre?

--Au moins, attendons la réponse de Balzajette à la demande de sa

malade; ou elle sera satisfaisante, et alors nous n'aurons rien à faire;

ou elle ne le sera pas, et alors je te promets de voir Balzajette. Je le

connais assez pour pouvoir lui parler de ta cliente, alors surtout

qu'il m'est permis, en faisant intervenir ton frère, de m'intéresser

ouvertement à son rétablissement.

--Oh! cher, cher, murmura-t-elle dans un élan de reconnaissance émue.

--Tu ne peux pas douter de mon dévouement, à toi d'abord, et à ton

pauvre frère ensuite. Tu m'as demandé une chose impossible que j'ai dû

à mon grand regret te refuser, précisément par cela qu'elle était

impossible; mais, tu le sais bien, je suis à toi et aux tiens

entièrement.

--Pardonne-moi.

--Je n'ai rien à te pardonner; à ta place, je penserais comme toi, mais

je crois qu'à la mienne tu agirais comme moi.

--Sois certain que je n'ai jamais eu dans le coeur une idée de blâme

pour ce qui est chez toi affaire de dignité; c'est parce que tu es haut

et fier que je t'aime si passionnément.

Elle se leva.

--Tu pars, dit-il.

--Je voudrais porter à maman les bonnes paroles de madame Dammauville:

tu sens avec quelle angoisse elle m'attend.

--Partons; je te quitterai au boulevard pour monter chez Nougarède.

L'entrevue avec l'avocat fut courte.

--Vous voyez, cher ami, que mon plan est bon; amenez-moi madame

Dammauville à l'audience et nous passerons quelques instants agréables.

Cette fois, Saniel n'eut pas les hésitations de la veille et il entra

dans la première boutique de coiffeur qu'il trouva sur son chemin.

--Monsieur veut une frisure? demanda le garçon en le faisant asseoir

dans un fauteuil.

--Non, coupez-moi les cheveux à la tondeuse, et rasez-moi.

--Ah! par exemple!

Quand Saniel rentra chez lui, il alluma deux bougies et, les posant sur

sa cheminée, il se regarda dans la glace.

La coquetterie n'avait jamais été son péché, et il lui était souvent

arrivé de passer des séries de semaines sans arrêter ses yeux sur une

glace: un débarbouillage avec un torchon rude, un coup de peigne à ses

cheveux, un fort brossage à sa barbe, sa cravate nouée à la diable, et

c'était toute sa toilette, pour laquelle les miroirs ne lui servaient

à rien. Cependant quand il était jeune garçon, avant que la barbe lui

poussât, il était quelquefois resté devant la petite glace de son lavabo

à s'étudier avec curiosité, se demandant ce qu'il était et ce qu'il

deviendrait, de même que réfléchissant à son avenir et sondant son

intelligence, il s'était demandé à quoi il serait bon et quel homme

la vie ferait de lui; et de cette époque il se rappelait un visage

énergique aux traits nettement dessinés, à la physionomie ouverte et

franche qui, sans être ce qu'on appelle jolie, n'était cependant pas

désagréable. Depuis, la barbe, en poussant, avait caché quelques-uns de

ses traits et changé cette physionomie; mais, maintenant qu'elle était

tombée, il se disait sans trop réfléchir qu'il allait sans doute

retrouver le jeune garçon dont il avait gardé l'image dans sa mémoire.

Ce qu'il trouva devant la glace, ce fut un front plissé

transversalement, des sourcils obliques, relevés à l'extrémité interne,

et une bouche aux lèvres serrées, abaissées aux coins; des sillons

étaient creusés dans les joues, et toute la physionomie, heurtée,

ravagée, exprimait la dureté.

Qu'était devenue celle du jeune homme d'autrefois? Il avait devant lui

l'homme que la vie avait fait et dont les violentes contractions des

muscles de la face avaient modelé le visage.

--Voilà bien vraiment une gueule d'assassin! murmura-t-il.

Puis, regardant sa tête rasée, il ajouta avec un triste sourire:

--Et peut-être celle d'un condamné à mort dont la toilette vient d'être

faite pour la guillotine.

Conscience(#13400) · 第 31 / 48 题