Le lendemain, à cinq heures, quand Philis sonna, ce fut lui qui alla
ouvrir; car Joseph, qui n'était jamais venu le dimanche, ne venait pas
davantage maintenant.
A peine entrée, elle voulut comme d'habitude se jeter à son cou, et avec
un élan qui disait combien elle était heureuse de le voir; mais de la
main il l'arrêta.
--Qu'as-tu? demanda-t-elle paralysée et pleine de craintes.
--Rien, ou tout au moins peu de chose.
--Contre moi?
--Certes non, chère petite.
--Tu es malade?
--Non pas malade, mais j'ai des précautions à garder qui m'empêchent de
t'embrasser. Je vais t'expliquer cela. Ne n'inquiète pas, ce n'est pas
grave.
--Vite, s'écria-t-elle, en l'examinant pour tâcher de le devancer par la
pensée.
--Tu as des choses à me dire, toi?
--Oui, et de bonnes. Mais, je t'en prie, parle d'abord; ne me laisse pas
dans cette inquiétude.
--Je t'assure que tu n'as pas à t'inquiéter, et, quand je te parle
ainsi, tu sais que tu dois me croire; tu vois bien que je n'ai pas l'air
inquiet moi-même.
--C'est pour les autres que tu t'inquiètes, jamais pour toi:
--Sais-tu ce que c'est que la pelade?
--Non.
--C'est une affection spéciale du système pileux, les cheveux, la barbe,
due à la présence dans l'épiderme d'une sorte de champignon; eh bien, il
est probable que j'ai gagné cette affection.
--C'est grave?
--Ennuyeux et gênant pour un homme, mais désastreux pour une femme,
puisque avant tout traitement on doit commencer par couper les cheveux.
Tu comprends donc que si, comme je le crois, j'ai la pelade, je ne vais
pas t'exposer à te la donner en t'embrassant, car elle se transmet avec
une extrême facilité par le contact, et alors il faudrait faire pour toi
ce que je vais être obligé probablement de faire pour moi, c'est-à-dire
te couper les cheveux. Chez moi, c'est insignifiant; mais ne serait-ce
pas un meurtre de sacrifier ces belles mèches frisées qui donnent tant
de charme à la physionomie.
--Tu dis: probablement.
--C'est que je ne suis pas encore tout à fait certain d'avoir la pelade.
Il y a une quinzaine de jours, je me suis senti un léger prurit à la
tête, et naturellement je n'y ai pas prêté attention; j'avais autre
chose à faire et, d'ailleurs, je n'allais pas pour une démangeaison me
croire atteint d'une maladie parasitaire. Mais, après un certain temps,
mes cheveux sont devenus secs par plaques, ternes, et ils se sont
arrachés facilement, puis ils sont tombés spontanément. Je me suis dit
que je m'occuperais de cela; mais je n'ai pas eu le temps et les jours
se sont écoulés; d'ailleurs, dans le surmenage que m'imposaient mes
concours, il y avait des raisons plus que suffisantes pour expliquer la
chute de mes cheveux. Enfin aujourd'hui, peu de temps avant ton arrivée,
ayant un peu de liberté, j'ai voulu savoir à quoi m'en tenir et j'ai
examiné au microscope un de ces cheveux malades; si je n'avais pas été
dérangé je serais maintenant fixé.
--Reprends ton examen.
--J'ai le temps; d'ailleurs l'opération, pour être complète, ne se
fait pas en quelques minutes; après avoir étudié le cheveu, il faut
rechercher les spores dans les pellicules épidermiques. Si c'est bien la
pelade, comme j'ai lieu de le croire, demain tu me verras sans
cheveux et sans barbe; je n'hésiterai pas, malgré l'étonnement que je
provoquerai en me montrant rasé.
--Qu'est-ce que cela te fait?
--Je ne peux pas dire à tout le monde: je me suis fait couper les
cheveux et la barbe parce que je suis atteint d'une maladie parasitaire:
on sait qu'elle est contagieuse, cette maladie, bien des gens se
sauveraient.
--Les cheveux coupés, que deviendra la maladie?
--Avec un traitement énergique, elle disparaîtra rapidement; avant peu
tu pourras m'embrasser si... tu ne me trouves pas trop laid.
--Oh! cher.
--Maintenant à toi: tu viens de chez madame Dammauville?
Il n'avait pas besoin d'insister: Philis avait accepté assez bien son
histoire pour qu'il fût rassuré de son côté; ce ne serait point elle
qui s'inquiéterait; quant aux autres, l'embarras d'avouer une maladie
contagieuse serait aussi une explication suffisante, si jamais il était
obligé d'en fournir une.
--Que t'a-t-elle dit? demanda-t-il.
--Pour commencer, de bonnes et gracieuses paroles qui montrent bien
quelle excellente femme elle est. Après m'être présentée deux fois chez
elle hier, tu comprends que je n'étais pas à mon aise en lui demandant
aujourd'hui de me recevoir encore. Comme je tâchais de m'en excuser,
elle m'interrompit: «Je suis heureuse de voir votre dévouement pour
votre frère, et vous n'aurez jamais à vous excuser de me demander
mon concours; il vous est acquis dans tout ce que je pourrai.» Ainsi
encouragée, je lui expliquai ce que nous désirions d'elle; mais,
contrairement à la promesse qu'elle venait de me faire, elle parut peu
disposée à nous accorder ce concours. «Quelle singulière procédure!»
répéta-t-elle plusieurs fois. Sans pouvoir lui donner les raisons de
M. Nougarède, je lui dis que nous étions obligés de nous conformer aux
conseils de ceux qui dirigeaient l'affaire, et que je la suppliais
de nous aider. Enfin, elle se laissa gagner, mais à regret et en
protestant. «Je ferai ce que vous voudrez, me dit-elle; mais je ne puis
pas vous assurer que les personnes de mon entourage et les gens à mon
service n'ont pas parlé; de même je ne peux pas vous promettre de
quitter ce lit pour me rendre à la cour d'assises le jour de l'audience;
il y a un an que je garde la chambre: on me promet un mieux prochain...»
--Elle compte se lever bientôt? interrompit Saniel.
--Je te répète ses paroles, auxquelles j'ai prêté assez d'attention
pour ne pas les oublier: «On me promet un mieux prochain, mais se
réalisera-t-il? Je vais presser mon médecin pour qu'il me donne une
réponse, et, quand vous reviendrez me voir, je vous la communiquerai.»
Profitant de la porte qu'elle m'ouvrait, je mis l'entretien sur ce
médecin: il me semble, mais je n'en suis pas certaine, qu'elle n'a en
lui qu'une confiance relative; il était le camarade de classe de son
mari ainsi que de son beau-frère le notaire, il est le parent ou l'ami
de toutes les personnes qu'elle voit, il marie les filles, rompt les
liaisons compromettantes des garçons, raccommode les ménages qui vont
mal, confesse les femmes, distrait les maris, choisit les domestiques
et, par-dessus le marché, quand l'occasion s'en présente, il soigne ceux
qui sont malades, les guérit quand ça se trouve ou les laisse mourir au
hasard; tu vois quelle catégorie de médecins il appartient.
--Je t'ai dit que je le connaissais.
--Vois si je me suis trompée, et à ce que je te rapporte ajoute ce que
tu sais déjà. Effrayée de voir en quelles mains se trouvait madame
Dammauville, j'ai pris tous les chemins détournés que j'ai pu m'ouvrir
et j'ai fini par savoir--sans le lui avoir demandé directement--qu'elle
n'avait pas vu d'autre médecin depuis un an: au moment où la paralysie
s'est déclarée, il y a eu une consultation, et depuis elle s'est
contentée du docteur Balzajette; non pas tant par indifférence ou
par incrédulité, par désespérance ou par apathie, que pour ne pas le
contrarier: «C'est un si brave homme! m'a-t-elle dit; pourquoi lui faire
de la peine? Ma maladie a été établie par la consultation: il la soigne
aussi bien que le ferait un autre.»
Saniel trouva l'occasion bonne pour revenir sur la maladresse qu'il
avait commise en exprimant franchement son opinion sur le solennel
Balzajette:
--C'est probable, dit-il.
--Est-ce certain? Crois-tu que depuis un an il ne se soit rien présenté
dans la maladie de madame Dammauville qui aurait exigé un traitement
nouveau, que le solennel Balzajette était incapable de trouver, à lui
tout seul?
--Il n'est pas si nul que tu supposes.
--C'est toi qui parles de nullité.
--Diagnostiquer une maladie et la traiter sont deux choses; c'est
la consultation dont tu parles qui a établi la maladie de madame
Dammauville et institué le traitement que Balzajette n'a qu'à appliquer,
et sa capacité, je te l'assure, suffit à cette tâche.
Comme elle se montrait peu rassurée, il crut devoir insister; car
c'était une imprudence de laisser Philis férue de l'idée que, s'il
soignait madame Dammauville, sûrement il la guérirait, fallût-il pour
cela un miracle:
--Nous avons un certain temps devant nous, puisque l'ordonnance de
renvoi devant les assises n'est pas encore rendue; d'autre part, madame
Dammauville t'a promis de presser son médecin pour savoir s'il espère la
mettre en état de quitter son lit bientôt; attendons donc.
--Ne vaudrait-il pas mieux agir qu'attendre?
--Au moins, attendons la réponse de Balzajette à la demande de sa
malade; ou elle sera satisfaisante, et alors nous n'aurons rien à faire;
ou elle ne le sera pas, et alors je te promets de voir Balzajette. Je le
connais assez pour pouvoir lui parler de ta cliente, alors surtout
qu'il m'est permis, en faisant intervenir ton frère, de m'intéresser
ouvertement à son rétablissement.
--Oh! cher, cher, murmura-t-elle dans un élan de reconnaissance émue.
--Tu ne peux pas douter de mon dévouement, à toi d'abord, et à ton
pauvre frère ensuite. Tu m'as demandé une chose impossible que j'ai dû
à mon grand regret te refuser, précisément par cela qu'elle était
impossible; mais, tu le sais bien, je suis à toi et aux tiens
entièrement.
--Pardonne-moi.
--Je n'ai rien à te pardonner; à ta place, je penserais comme toi, mais
je crois qu'à la mienne tu agirais comme moi.
--Sois certain que je n'ai jamais eu dans le coeur une idée de blâme
pour ce qui est chez toi affaire de dignité; c'est parce que tu es haut
et fier que je t'aime si passionnément.
Elle se leva.
--Tu pars, dit-il.
--Je voudrais porter à maman les bonnes paroles de madame Dammauville:
tu sens avec quelle angoisse elle m'attend.
--Partons; je te quitterai au boulevard pour monter chez Nougarède.
L'entrevue avec l'avocat fut courte.
--Vous voyez, cher ami, que mon plan est bon; amenez-moi madame
Dammauville à l'audience et nous passerons quelques instants agréables.
Cette fois, Saniel n'eut pas les hésitations de la veille et il entra
dans la première boutique de coiffeur qu'il trouva sur son chemin.
--Monsieur veut une frisure? demanda le garçon en le faisant asseoir
dans un fauteuil.
--Non, coupez-moi les cheveux à la tondeuse, et rasez-moi.
--Ah! par exemple!
Quand Saniel rentra chez lui, il alluma deux bougies et, les posant sur
sa cheminée, il se regarda dans la glace.
La coquetterie n'avait jamais été son péché, et il lui était souvent
arrivé de passer des séries de semaines sans arrêter ses yeux sur une
glace: un débarbouillage avec un torchon rude, un coup de peigne à ses
cheveux, un fort brossage à sa barbe, sa cravate nouée à la diable, et
c'était toute sa toilette, pour laquelle les miroirs ne lui servaient
à rien. Cependant quand il était jeune garçon, avant que la barbe lui
poussât, il était quelquefois resté devant la petite glace de son lavabo
à s'étudier avec curiosité, se demandant ce qu'il était et ce qu'il
deviendrait, de même que réfléchissant à son avenir et sondant son
intelligence, il s'était demandé à quoi il serait bon et quel homme
la vie ferait de lui; et de cette époque il se rappelait un visage
énergique aux traits nettement dessinés, à la physionomie ouverte et
franche qui, sans être ce qu'on appelle jolie, n'était cependant pas
désagréable. Depuis, la barbe, en poussant, avait caché quelques-uns de
ses traits et changé cette physionomie; mais, maintenant qu'elle était
tombée, il se disait sans trop réfléchir qu'il allait sans doute
retrouver le jeune garçon dont il avait gardé l'image dans sa mémoire.
Ce qu'il trouva devant la glace, ce fut un front plissé
transversalement, des sourcils obliques, relevés à l'extrémité interne,
et une bouche aux lèvres serrées, abaissées aux coins; des sillons
étaient creusés dans les joues, et toute la physionomie, heurtée,
ravagée, exprimait la dureté.
Qu'était devenue celle du jeune homme d'autrefois? Il avait devant lui
l'homme que la vie avait fait et dont les violentes contractions des
muscles de la face avaient modelé le visage.
--Voilà bien vraiment une gueule d'assassin! murmura-t-il.
Puis, regardant sa tête rasée, il ajouta avec un triste sourire:
--Et peut-être celle d'un condamné à mort dont la toilette vient d'être
faite pour la guillotine.