I
Saniel avait passé les premières épreuves de ses deux concours si
brillamment que les résultats n'en étaient douteux ni pour l'un ni pour
l'autre. En soutenant sa thèse pour l'agrégation, il avait forcé son
auditoire à l'admiration: tour à tour agressif, hargneux, ironique,
éloquent, il avait si bien réduit son adversaire aux abois que celui-ci,
écrasé à la fin, n'avait rien pu répondre. Dans sa leçon d'une heure
qu'il avait faite sur la mort dans les maladies du coeur, il avait
déployé tant de clarté dans la démonstration, une si belle sobriété de
paroles, une éloquence scientifique si ferme, si simple, si sûre que,
ses adversaires les plus injustes avaient dû reconnaître qu'il possédait
les qualités des grands professeurs: un brutal mais quelqu'un. Brutal,
il l'avait été aussi dans les épreuves pour le concours des hôpitaux:
comme son diagnostic était opposé à celui de ses juges, sans
ménagements, sans compliments, rien que pour l'amour du vrai, il avait
accumulé tant de preuves fortes à l'appui de son opinion, une logique si
serrée, une argumentation si entraînante, que le jury avait décidé de
retourner au lit du malade, et qu'après un nouvel examen, dans lequel il
avait reconnu son erreur, le président lui avait dit: «Quand je serai
malade, c'est vous qui me soignerez.»
Que pouvait peser la mort de Caffié mise en balance avec tous ces
résultats? Si peu, qu'elle ne comptait même pas et n'aurait tenu aucune
place dans ses préoccupations, si elle ne s'était trouvée mêlée à
l'accusation qui allait faire passer Florentin aux assises.
Dégagée de ce fait, la mort du vieil homme d'affaires ne lui passait que
rarement par l'esprit: il avait autre chose en tête, vraiment, que ce
souvenir qui ne s'imposait ni par un regret ni par un remords, et ce
n'était pas au moment où il touchait au but qu'il allait, avec Caffié,
embarrasser ou attrister son triomphe.
Un peu avant que le délai de deux mois pendant lequel la poste restante
garde les lettres fût près d'expirer, il avait été réclamer celles qui
contenaient les trente mille francs dans les divers bureaux où il les
avait adressées, et, remettant les billets sous de nouvelles enveloppes,
il les avait expédiées comme la première fois, mais en commençant par
les bureaux les derniers inscrits sur son almanach, puis il n'y avait
plus pensé.
Qu'avait-il besoin de cet argent qui, en réalité, lui était une gêne?
Depuis qu'il l'avait, ses habitudes étaient restées les mêmes, si ce
n'est qu'il ne se débattait plus contre ses créanciers. Il se fût jugé
lâche et misérable de l'employer à se donner un bien-être dont la misère
l'avait jusqu'à ce moment privé, et l'idée ne lui en était même pas
venue. Comme aux jours de détresse, il continuait à déjeuner avec la
portion de boeuf nature ou de fricandeau au jus que Joseph allait lui
chercher à la gargote du coin, et le seul changement à la tradition
était que maintenant on payait comptant et de force, car le gargotier
qui exigeait l'argent quand on ne lui en offrait point, n'en voulait
plus depuis qu'on ne demandait plus crédit: «On portera ça sur la note.»
Et ce qu'il faisait pour les choses matérielles de la vie se répétait
pour tout; non par prudence, non pour ne pas attirer l'attention, mais
simplement parce qu'il n'y avait pour lui ni désir ni nécessité de rien
changer à ce qui se faisait autrefois: son ambition était ailleurs et
plus haut que dans les petites satisfactions, très petites pour lui, que
peut donner l'argent.
Il n'eût point eu à s'occuper de Florentin que certainement il eût passé
des journées entières, peut-être même des séries de jours, sans donner
une pensée à Caffié; mais Florentin et surtout Philis lui rappelaient
que, cette tranquillité dont il jouissait maintenant, c'était à la mort
de Caffié qu'il la devait, et elle s'en trouvait relativement troublée.
Que les recherches de la justice vinssent maintenant jusqu'à lui, il ne
le croyait pas: tout se réunissait pour le confirmer dans sa sécurité.
Ce qu'il avait si laborieusement arrangé aurait réussi à souhait, et la
seule imprudence qu'un moment d'aberration lui eût fait commettre ne
paraissait pas avoir été remarquée; personne n'avait signalé sa présence
au café, en face de la maison de Caffié, et personne non plus ne s'était
étonné de son obstination à rester là à une heure si caractéristique.
Mais il ne suffisait pas qu'il fût lui-même à l'abri de ces recherches,
il fallait encore qu'il empêchât Florentin d'être injustement condamné
pour un crime dont il était innocent: c'était déjà beaucoup que le
pauvre garçon fût emprisonné et que sa soeur fût désespérée, sa mère
malade de chagrin; mais qu'il fût, en plus, envoyé à l'échafaud ou au
bagne, ce serait trop; en soi la mort de Caffié serait peu de chose:
elle devenait atroce si elle amenait un pareil dénouement.
Il ne fallait pas, il ne voulait pas que cela fût; et il devait tout
faire, non seulement pour que la condamnation n'eût pas lieu, mais
encore pour que la détention ne se prolongeât pas.
C'était à ce sentiment qu'il avait obéi en allant expliquer au juge
d'instruction que les charges contre Florentin résultant de la
trouvaille du bouton ne reposaient sur rien, puisqu'il n'y avait pas eu
lutte; mais la façon dont on avait accueilli son intervention, en lui
montrant que la justice n'était pas disposée à laisser déranger son
hypothèse par une simple démonstration médicale, l'avait jeté dans
l'inquiétude et la perplexité.
Sans doute, un autre à sa place eût laissé les choses continuer leur
cours et, puisque la justice avait un coupable dont elle se contentait,
n'eût rien fait pour le lui enlever; tandis qu'elle suivait son
hypothèse pour prouver la culpabilité de celui qu'elle tenait, elle
ne cherchait point ailleurs; quand elle l'aurait fait condamner, tout
serait fini; enterrée, l'affaire Caffié, comme Caffié était lui-même
enterré; le silence se faisait avec l'oubli et pour lui la sécurité. Le
crime était puni, la conscience publique satisfaite ne réclamait plus
rien, pas même de savoir si la dette avait été acquittée par celui qui
la devait réellement, il y avait eu payement, cela suffisait. Mais il
n'était pas cet autre, et, s'il trouvait légitime la mort de ce vieux
coquin, c'était à condition qu'on ne la fît pas payer à Florentin, à qui
elle n'avait profité en rien.
Il fallait donc que Florentin fût relâché au plus vite, et c'était son
devoir de s'y employer, son devoir impérieux,--non seulement envers
Philis, mais encore envers lui-même.
Telle que l'affaire s'était trouvée engagée après la démarche auprès
du juge d'instruction, il avait compris et il avait fait comprendre à
Philis éperdue que, jusqu'au jour de la comparution de Florentin devant
les jurés, il ne pouvait plus rien ou presque rien directement. Ce
jour-là, il est vrai, il reprendrait son autorité, et, en parlant au nom
de la science, il prouverait aux jurés que l'histoire du bouton était
une invention de policiers aux abois qui ne supportait pas l'examen:
mais jusque-là, le pauvre garçon restait à Mazas, et, si assuré qu'on
pût être d'un acquittement à ce moment, mieux valait une ordonnance de
non-lieu immédiate, si on pouvait l'obtenir.
Pour cela l'intervention et la direction d'un médecin étaient de peu
d'utilité; c'était celle d'un avocat qu'il fallait.
Lequel prendre? Philis aurait voulu qu'on s'adressât au plus illustre,
à celui qui, par son talent, son autorité, ses succès, devait gagner
toutes ses causes. Mais il lui avait représenté que ces faiseurs de
miracles n'existaient probablement pas plus au barreau qu'en médecine,
où l'on ne pouvait appeler un médecin qui ne perdît pas de malades, et
que, existât-il d'ailleurs, ni elle ni lui ne possédaient la grosse
somme dont il faudrait le payer. A la vérité, il eût volontiers
abandonné les trente mille francs que la poste restante gardait, ou une
forte partie de cette somme, pour que Florentin fût mis en liberté;
mais, outre qu'il eût été imprudent de tirer les billets de leur
cachette en ce moment, il ne pouvait pas avouer qu'il avait trente mille
francs ni même dix mille: comment se les serait-il procurés? Du plus
illustre des avocats, ils avaient donc dû descendre à un modeste,
et comme, pour faire ce choix, Saniel ne se reconnaissait aucune
compétence, il avait décidé avec Philis de consulter Brigard, qui, mieux
que personne, après avoir fabriqué depuis trente ans toute une armée
d'avocats, avait qualité pour en trouver et en indiquer un bon.
Un mercredi, il était donc retourné à la parlotte de la rue Vaugirard,
où il n'avait pas remis les pieds depuis sa tentative auprès de Glady;
comme à l'ordinaire, il avait été reçu affectueusement par Crozat, qui
l'avait grondé de se faire si rare, et, comme à l'ordinaire aussi, pour
ne pas troubler la discussion engagée par une entrée bruyante, il était
resté debout près de la porte: la réunion finie, il entretiendrait
Brigard en particulier.
Ce soir-là, c'était une phrase de Chateaubriand qui servait de thème aux
discours: «Le tigre tue et dort; l'homme tue et veille», et, en écoutant
les développements auxquels elle prêtait, Saniel se disait tout bas que
c'était vraiment dommage de ne pouvoir pas répondre par un simple fait
d'expérience personnelle à toute cette rhétorique: jamais il n'avait si
bien dormi, si tranquillement, que depuis que, par la mort de Caffié, il
s'était débarrassé de tous les soucis qui en ces derniers mois, avaient
tant tourmenté et abrégé son sommeil. Glady s'était particulièrement
distingué et, du choc de cette antithèse, il avait fait jaillir des
images qui avaient été chaudement applaudies ou soulignées par de petits
cris d'admiration dont Brigard donnait le signal. A travers la fumée,
Saniel avait cherché Nougarède, pour voir quel effet produisait sur lui
ce succès de son rival, mais il ne l'avait pas trouvé.
A la fin, Brigard avait résumé la discussion en constatant que rien
ne prouvait mieux la puissance de la conscience humaine que cette
différence entre l'homme et la bête; puis, après que les cruchons de
bière avaient été vidés, on s'était retiré: Glady le premier, la peur
d'avoir à subir un nouvel assaut de Saniel faisant passer avant la joie,
de goûter son triomphe celle d'échapper à un emprunt.
Alors Saniel, restant seul avec Brigard et Crozat, avait exposé sa
demande.
--Mais c'est l'affaire Caffié?
--Précisément.
Et longuement il avait expliqué l'intérét qu'il portait à Florentin,
fils d'une de ses clientes, ainsi que la situation de cette cliente.
--Eh bien, mon cher, le conseil que j'ai à vous donner, c'est de confier
l'affaire à Nougarède. Vous me direz: Nougarède, est ceci et cela.
Tout ce que vous voudrez, si vos objections remontent à deux ans; à ce
moment, j'en conviens, elles étaient fondées: un peu creux et vide,
c'est vrai. Mais depuis il s'est formé; sa parole n'a rien perdu de son
charme entraînant, et son esprit s'est affermi; il a gagné en étendue
autant qu'en profondeur; enfin, selon moi, c'est l'homme qu'il vous
faut. Je l'ai entendu, dans ses deux dernières affaires aux assises;
avec sa faconde méridionale, ses manières séduisantes et câlines, la
sympathie qu'il inspire à première vue, la chaleur, l'émotion, la
tendresse dont il use sans en abuser, il a enlevé le jury. Sans doute,
ce n'est pas un maître; mais votre cliente peut-elle se payer un maître,
et ce maître, occupé de cinquante affaires importantes, se donnerait-il
à la vôtre comme le fera Nougarède? Sans compter que Nougarède subira
votre influence, la mienne, et, qu'il s'emploiera à obtenir une
ordonnance de non-lieu si c'est possible, ce qui vaudra mieux qu'un
acquittement.
Crozat avait appuyé dans ce sens, en recommandant d'aller voir Nougarède
dès le lendemain:
--Le matin, n'est-ce pas? parce qu'après le Palais Nougarède est tout à
son mariage, qui, comme vous le voyez, l'a empêché de venir ce soir.
--Comment! Nougarède se marie? s'était écrié Saniel, surpris que le
disciple préféré donnât ce démenti à la doctrine et aux exemples du
maître.
--Mon Dieu, oui; il ne faut pas trop lui en vouloir. Il subit les
fatalités d'un milieu spécial. Sans que nous le sachions, Nougarède, on
peut le dire maintenant et même on doit le dire, était l'amant heureux
d'une jeune personne charmante, fille d'une de nos plus gracieuses
comédiennes de genre et élevée dans un couvent à la mode; vous voyez
la situation. De cette liaison était né un enfant, un délicieux petit
garçon. Il semblait tout naturel, n'est-ce pas, qu'ils vécussent en
union libre, puisqu'ils s'aimaient, et n'affaiblissent point par des
liens légaux, la force de ceux qui les attachaient à cet enfant. Mais
il y avait la mère, comédienne comme je vous l'ai dit, et qui en cette
qualité, pour son passé, pour son milieu, voulait que sa fille reçût
tous les sacrements que la loi--et l'Eglise peuvent conférer. Elle a si
bien manoeuvré que le pauvre Nougarède a cédé; il va à la mairie, il va
à l'église, il légitime l'enfant, et même il accepte une dot de deux
cent mille francs. Je le plains, le malheureux; mais j'avoue que j'ai la
faiblesse de ne pas le condamner comme il le mériterait sil se mariait
dans un milieu honnête.
Saniel avait été un peu surpris de ces points de ressemblance avec la
jeune personne charmante que Caffié lui avait proposée. Fille d'une de
nos plus gracieuses comédiennes de genre, élevée dans un couvent à la
mode, mère d'un délicieux petit garçon, dotée de deux cent mille francs:
la rencontre était pour le moins curieuse; mais, s'il s'agissait d'une
seule et même femme, il n'était pas fâché de voir que Nougarède avait
été moins difficile que lui.