Saniel, qui était sur ses gardes et s'attendait à quelque rouerie de
la part de l'agent d'affaires, n'avait pas du tout prévu que ces
témoignages d'intérêt aboutiraient à une proposition de mariage; une
exclamation de surprise lui échappa. Mais elle se perdit dans le
tintement de la sonnette.
Caffié se leva:
--Quel ennui de n'avoir pas de clerc! dit-il.
Il mit à aller ouvrir la porte un empressement qu'il n'avait pas eu pour
Saniel, et qui prouvait que, n'étant pas seul, il n'avait plus les mêmes
craintes d'introduire quelqu'un chez lui.
Ce fut un garçon de banque qui entra.
--Vous permettez, dit Caffié, revenant dans son cabinet et s'adressant à
Saniel; c'est l'affaire d'un instant.
Sous la lampe, le garçon de banque cherchait dans son portefeuille; il
en tira une traite qu'il présenta à Caffié.
--Les fonds sont faits, dit celui-ci.
--Avec vous, monsieur Caffié, les fonds sont toujours faits.
Caffié avait tiré de la poche de son gilet une clef avec laquelle il
avait ouvert la caisse en fer placée derrière son bureau, et tournant le
dos à Saniel ainsi qu'au garçon de banque, il comptait des billets dont
ils entendaient le flat-flat. Il se redressa bientôt et, repoussant la
porte de sa caisse, il posa sous la lampe les liasses qu'il venait de
compter. A son tour, le garçon les compta, et, les ayant placées dans
son portefeuille, il salua.
--Tirez la porte en sortant, dit Caffié qui avait déjà repris son
fauteuil.
--N'ayez crainte.
Le garçon de banque parti, Caffié s'excusa pour cette interruption.
--Reprenons notre entretien si vous le voulez bien, mon cher monsieur.
Je vous disais donc qu'il n'y avait pour vous qu'un moyen d'être tiré à
jamais de vos embarras, et que ce moyen vous le trouveriez dans un
bon mariage qui mettrait _hic et nunc_ une somme raisonnable à votre
disposition.
--Mais ce serait folie à moi de me marier en ce moment, quand je n'ai
pas de position à offrir à ma femme.
--Et votre avenir, dont vous parliez tout à l'heure avec tant
d'assurance, n'y avez-vous pas foi?
--Une foi absolue, aussi ferme aujourd'hui que quand je suis entré dans
la lutte, mais plus éclairée. Cependant, comme les autres n'ont pas les
mêmes raisons que moi pour espérer et croire ce que j'espère et crois,
je trouve tout naturel qu'on doute de cet avenir: ce que vous avez fait
vous-même, à l'instant, en ne le trouvant pas bon pour garantir un
simple prêt de trois mille francs.
--Prêt et mariage ne sont pas même chose: un prêt ne vous tire
d'embarras que momentanément, en vous laissant bien des chances pour que
vous soyez obligé d'en contracter successivement plusieurs autres: ce
qui, vous en conviendrez, atténue singulièrement les garanties que vous
pouvez offrir; tandis qu'un mariage vous ouvre tout de suite la route
que votre rêve ambitieux s'est promis de parcourir.
--Je n'ai jamais pensé au mariage.
--Si vous y pensiez?
--Pour cela il faudrait tout d'abord une femme.
--Si je vous en proposais une, que diriez-vous?
--Mais....
--Vous êtes surpris, n'est-ce pas?
--Je l'avoue.
--Mon cher monsieur, je suis l'ami de mes clients et pour
plusieurs,--j'ose le dire,--un père. C'est ainsi qu'ayant beaucoup
d'affection pour une jeune dame--et la fille d'une de mes amies, j'ai
pensé, en vous voyant et en vous écoutant, que l'une ou l'autre pourrait
être la femme qu'il vous faut; toutes deux ont de la fortune; elles sont
intelligentes et elles possèdent des avantages physiques qu'un homme, un
bel homme comme vous, est en droit d'exiger. Au reste, j'ai précisément
leurs photographies, et vous pouvez voir vous-mêmes ce qu'elles sont.
Il ouvrit un tiroir de son bureau et en tira un paquet de photographies
dans lesquelles il se mit à chercher. Saniel, qui le suivait des yeux,
remarqua que toutes ces photographies étaient des portraits de femmes;
enfin il fit son choix et présenta deux cartes à Saniel.
L'une représentait une femme de trente-huit à quarante ans, de forte
corpulence, d'apparence robuste, toute couverte d'une quincaillerie
d'horribles bijoux dont elle s'était parée pour se faire portraiturer;
l'autre, une jeune personne d'une vingtaine d'années, assez jolie,
habillée simplement, élégamment, et dont la physionomie distinguée et
discrète contrastait avec celle du premier portrait.
Pendant que Saniel regardait ces portraits, Caffié l'examinait,
cherchant à deviner l'effet que produisaient ses deux sujets.
--Maintenant que vous les avez vues, dit-il, parlons-en un peu. Si vous
me connaissiez mieux, mon cher monsieur, vous sauriez que je suis la
franchise même et qu'en affaires j'ai pour principe de tout dire: le bon
et le mauvais, de façon que mes clients aient seuls la responsabilité de
la décision qu'ils prennent. En réalité il n'y a rien de mauvais sur ces
deux personnes, car s'il y en avait, je ne vous les proposerais pas;
mais enfin il y a des cotés que ma délicatesse m'oblige à vous signaler,
ce que je fais sans inquiétude, bien certain qu'un homme comme vous
n'est pas l'esclave d'étroits préjugés.
Il fit une grimace douloureuse et, de nouveau, se prit la mâchoire à
deux mains.
--Vous souffrez? demanda Saniel.
--Oui, des dents, cruellement, pardonnez-moi de le laisser paraître; je
sais par moi-même que rien n'est plus agaçant que le spectacle de la
douleur d'autrui.
--Pas pour les médecins, en tout cas.
--Enfin, laissons cela et revenons à mes clientes. Celle-ci,--il
présenta le portrait de la femme aux bijoux,--est, comme vous l'avez
deviné, une veuve, une très aimable veuve. Peut-être a-t-elle quelques
années de plus que vous, mais ce n'est pas là, me semble-t-il, un grief
sérieux que vous puissiez soulever, votre expérience de la vie vous
ayant assurément appris que l'homme qui veut être aimé, tendrement aimé,
choyé, caressé, gâté, doit prendre une femme plus âgée que lui, qui le
traitera en mari et en fils. Son premier mari était un commerçant habile
qui, s'il eût vécu, eût fait une belle fortune dans la boucherie,--cela
fut mâché plutôt que nettement prononcé,--mais qui, bien que mort au
moment où ses affaires se développaient, a laissé vingt belles mille
livres de rente à sa femme. Comme je dis le bon, je dois dire aussi
le regrettable. Entraîné par les fréquentations que nécessitait
son commerce, cet homme très intelligent avait pris des habitudes
d'intempérance fâcheuses que, du dehors, il avait apportées dans son
intérieur et qu'il avait en quelque sorte imposées à sa femme. J'ai tout
lieu de croire qu'elle s'en est corrigée; mais, s'il en était autrement,
vous pourriez facilement, vous médecin, l'en guérir....
--Vous croyez?
--Sans doute. Cependant, comme le contraire est possible, vous n'auriez
alors qu'à l'abandonner à son vice qui l'emporterait dans un assez
bref délai, et, comme le contrat serait réglé par moi en vue de cette
éventualité, vous vous trouveriez investi de la fortune et débarrassé de
la femme.
--Si nous passions à l'autre? dit Saniel, qui avait écouté sans
interrompre ce curieux exposé de situation que Caffié faisait avec la
plus parfaite bonhomie; si graves que fussent les circonstances, il ne
pouvait pas ne pas s'amuser de cette diplomatie cousue de fil blanc.
--J'attendais votre demande, répondit l'homme d'affaires avec un sourire
grimaçant, et, si je vous ai parlé de cette aimable veuve, c'est plutôt
par acquit de conscience que dans l'espoir de réussir: quelque dégagé de
préjugés qu'on soit, on en garde toujours quelques-uns. Je comprends les
vôtres, et je dirai plus, je les partage. Heureusement celle dont j'ai à
vous entretenir maintenant ne donne pas prise à des griefs de ce genre.
Prenez sa photographie, mon cher monsieur, et regardez-la pendant que je
parle. Physionomie charmante, n'est-il pas vrai? Éducation supérieure,
faite dans un couvent à la mode. En un mot, une perle dont vous vous
parerez. Maintenant, je vais aller à la paille, car il y en a une.
Qui n'en a pas? Fille de comédienne, d'une de nos plus gracieuses
comédiennes de genre. A sa sortie du couvent, la jeune fille a vécu chez
sa mère. C'est là, dans ce milieu... hem! hem! je dirai capiteux, si
vous voulez bien... qu'il lui est arrivé un accident. Bref, un enfant,
un délicieux petit garçon, que le père aurait sûrement reconnu, tant il
estimait la mère, si lui-même n'avait été marié. Au moins a-t-il assuré
son sort par une donation de 200,000 francs, de sorte que celui qui
épousera la mère et légitimera l'enfant par mariage subséquent aura la
jouissance légale de ces deux cent-mille francs jusqu'à la majorité du
gamin... si celui-ci y arrive: ces petits êtres sont si fragiles! vous,
médecin, vous le savez mieux que personne. Dans le cas d'un malheur, le
père hériterait de son fils pour moitié; et, s'il est cruel pour un vrai
père d'hériter de son vrai fils, la situation change du tout au tout
quand c'est d'un étranger qu'on reçoit une fortune. Voilà l'affaire,
mon cher monsieur, nette et franche, et je ne vous fais pas l'injure de
supposer que vous n'en voyez pas les avantages sans qu'il soit besoin
d'insister. Si je ne me suis pas plus clairement expliqué....
--Mais rien n'est plus clair.
--....La faute en est à cette fluxion qui me paralyse.
Il se prit la mâchoire en geignant.
--Vous avez une dent qui vous fait souffrir? demanda Saniel sur le ton
d'un médecin qui interroge un malade.
--Toutes les dents me font souffrir. A vrai dire, elles m'abandonnent.
--Vous avez consulté un médecin?
--Ni médecin, ni dentiste. Certainement je crois à la médecine; mais;
quand je me suis adressé à des médecins, ce qui ne m'est arrivé que
rarement, j'ai remarqué qu'ils pensaient à leurs propres affaires
beaucoup plus qu'à ce que je leur disais, et cela m'a éloigné d'eux;
moi, mon cher monsieur, quand un client me consulte, je me mets à sa
place et j'entre dans sa peau.
Pendant qu'il parlait, Saniel l'examinait, ce qu'il n'avait pas
fait jusqu'à ce moment, et il constatait en lui des signes d'un
amaigrissement rapide tout à fait caractéristiques; il flottait dans
ses vêtements, faits pour un homme moitié plus gros qu'il ne l'était
maintenant; son visage était rouge et luisant comme s'il eût été
recouvert d'une couche de sucre de cerise.
--Voulez-vous me montrer vos dents? demanda Saniel; il serait peut-être
possible de soulager vos douleurs.
--Vous croyez....
Son examen ne fut pas long.
--Vous avez la bouche sèche bien souvent, n'est-ce pas? demanda-t-il.
--Oui.
--Votre soif est vive?
--Vraiment gênante.
--Dormez-vous bien?
--Non.
--Vous avez des troubles dans la vue?
--Oui.
--Ne vous êtes-vous pas aperçu que vous mettiez des taches poisseuses à
votre linge?
--Sans doute; mais je n'y ai pas attaché d'importance.
--Mangez-vous bien?
--Je dévore; et, plus je mange, plus je maigris; je tourne au squelette.
--Je vois que vous gardez à la nuque des cicatrices de furoncles.
--Ils m'ont fait assez souffrir, les coquins; mais ils sont partis comme
ils étaient venus. Dame! on n'est plus jeune à soixante et onze ans, on
a ses petits ennuis; car ce ne sont que des ennuis, n'est-ce pas?
--Assurément; avec quelques précautions et un régime que je vous
indiquerai, si vous le voulez bien, vous vous en débarrasserez
facilement. Je vais toujours vous faire une ordonnance pour calmer vos
douleurs de dents.
--Nous reparlerons du reste, car nous allons avoir occasion de nous
revoir si, comme je le présume, vous appréciez les avantages de la
proposition que je vous ai faite.
--Je voudrais y réfléchir,
--Rien de plus juste; d'ailleurs il n'y a pas urgence.
--Où il y a urgence, c'est avec moi; car, si je ne paye pas Jardine,
je me trouve dans la rue, ce qui n'est pas une position à offrir à une
femme.
--Dans la rue, dans la rue! Les choses n'iront pas aussi vite que cela.
Où en sont les poursuites?
--Elles vont commencer; Jardine m'en a menacé.
--Elles vont commencer; elles ne sont pas commencées. Si, comme je le
présume, il procède par une saisie-revendication, nous aurons du temps
avant le jugement. Devez-vous quelque chose à votre propriétaire?
--Le terme échu le 15.
--Ne le payez pas.
--Cela est facile; il n'y a même que cela qui me soit facile.
--C'est un obstacle dans les jambes de votre Jardine et qui peut
l'arrêter un moment. Nous pourrons ainsi manoeuvrer plus aisément.
L'essentiel est de m'avertir aussitôt que le feu commencera. Au revoir
donc, cher monsieur.
V
Bien que Saniel n'eût aucune expérience des affaires, il n'était pas
assez naïf pour ne pas comprendre que Caffié, en lui refusant ce prêt,
voulait le tenir dans une dépendance étroite.
--Le calcul est simple, se dit-il, en descendant l'escalier; il se
charge de ma défense et la conduit de telle sorte qu'un beau jour, qui
n'est pas loin, je ne peux me sauver qu'en tendant la main à la jeune
fille charmante. Quel gredin!
Cependant, telle était la situation, qu'il devait se trouver heureux
d'obtenir le concours de ce gredin: au moins, c'était du temps gagné, et
Jardine, en voyant qu'il n'avait plus devant lui un mouton disposé à se
laisser égorger, accepterait peut-être un arrangement raisonnable;
le tout était de manoeuvrer de façon que Caffié n'empêchât pas cet
arrangement.
Par malheur, il se sentait peu propre à cette manoeuvre, ayant toujours
été droit devant lui, l'oeil fixé sur son but, ne pensant qu'au travail
qui le lui ferait atteindre;--et voilà que maintenant il fallait qu'il
s'improvisât diplomate; en se pliant à des finesses, à des roueries qui
n'étaient pas du tout dans sa nature brutale: il avait commencé en ne
disant pas tout de suite à Caffié ce qu'il pensait de ses propositions;
mais il est plus difficile d'agir que de se contenir, de parler que de
se taire.
Que dirait-il, que ferait-il, quand le moment de l'action serait venu?
Il arriva chez lui sans avoir rien trouvé, et, comme il passait devant
la loge du concierge, absorbé dans sa préoccupation, il entendit qu'on
l'appelait:
--Monchieur le docteur, voulez-vous bien entrer un moment, je vous prie?
Il pensa que c'était quelque consultation qu'on voulait lui demander, un
pays qui attendait son retour comme cela se produisait si souvent, et,
bien qu'il ne fût pas en disposition d'écouter patiemment des bavardages
imbéciles, il revint sur ses pas et entra dans la loge.
--C'est cha qu'on a apporté, dit le concierge en lui tendant une feuille
de papier timbré couverte d'une écriture courue.
Cha, c'était le commencement du feu dont Caffié avait parlé. Sans la
lire jusqu'au bout Saniel la mit dans sa poche et se prépara à sortir;
mais le concierge le retint.
--Je voudrais dire deux mots à monchieur le docteur relativement à ce
papier.
--Vous l'avez lu?
--Pour cha non, mais j'ai causé avec le clerc d'huissier qui me l'a
remis «parlant à ma perchonne» et il m'a expliqué la situation. C'est-y
malheureux, monchieur le docteur!
Il ne manquait plus à Saniel que d'être plaint par son concierge.
--Elle n'est pas ce qu'on vous a dit, répliqua-t-il avec hauteur.
--Allons, tant mieux! j'en suis bien content, pour vous et pour moi.
Vous pourrez me payer ma petite note.
--Vous me la donnerez.
--Je vous l'ai déjà donnée deux fois, mais je l'ai refaite; la voilà.
La réclamation d'un créancier paralysait Saniel ou bien il restait
bouche béante, étouffé par l'humiliation, ou bien il ne trouvait à
répondre que des maladresses. Prenant la note que le concierge lui
tendait, il la mit dans sa poche en balbutiant quelques mots.
--Voyez-vous, monchieur le docteur, faut que je vous dise ce que j'ai
sur le coeur depuis longtemps. Vous êtes mon pays et je vous estime trop
pour ne pas parler. En prenant votre appartement, en vous engageant
avec votre tapissier vous avez fait plus que force: vous vous épuisez;
quittez cet appartement, prenez celui d'en face qui coûte moitié moins,
et ça ira. Vous ne serez pas forcé d'abandonner le quartier. Qu'est-ce
que deviendraient les pays si vous nous quittiez? Vous êtes un bon
médecin, tout le monde le reconnaît et le dit, les pays s'entend.
Maintenant, pour ma petite note, il est convenu que je passerai le
premier, n'est-ce pas, comme de juste?
--Aussitôt que j'aurai de l'argent, je vous payerai.
--C'est dit?
--Je vous le promets.
--Je vous remercie bien. Si ça pouvait être demain, cha ferait mon
affaire; je ne suis pas riche, vous savez, et pourtant j'ai toujours
payé le gaz de vos expériences.
Son papier timbré dans sa poche, Saniel retourna chez Caffié qu'il
rencontra sous sa porte cochère, où il lui remit l'exploit de
l'huissier.
--Je verrai ça ce soir, dit l'homme d'affaires; pour le moment, je vais
dîner. Mais soyez tranquille, je ferai dès demain matin le nécessaire.
Bonsoir; je meurs de faim.
Si Saniel ne mourait pas de faim, il eût cependant, lui aussi, dîné
volontiers, mais trois jours auparavant il s'était saigné à blanc pour
adoucir son tapissier par un acompte aussi fort qu'il avait pu le faire,
ne gardant que cinq francs pour lui, et ce n'était pas avec les quelques
sous qui lui restaient qu'il pouvait entrer dans un restaurant ni même
dans une gargote, si misérable qu'elle fût. Il n'avait qu'à acheter un
pain dont il souperait en travaillant comme cela lui était si souvent
arrivé.
Mais en rentrant, il ne put pas, comme il le voulait, se mettre à
l'article qu'il devait écrire et et livrer le soir même. Parmi les
besognes dont il s'était chargé, il y en avait une, et non la moins
fastidieuse; qui consistait à donner, par correspondance, des
consultations aux abonnés d'un journal de modes ou, plus justement,
à recommander, en empruntant la forme de conseils médicaux, tous les
cosmétiques,--pâtes épilatoires, élixirs, eaux aromatiques, teintures,
essences, huiles, vinaigres, laits, crèmes, savons, opiats, pommades,
glycérines, vaselines, sachets, pastilles, dentifrices, fards; et aussi
toutes les spécialités pharmaceutiques--vins fortifiants, pilules
régénératrices, pâtes pectorales, goudrons, fers, sirops, purgatifs,
auxquels leurs inventeurs voulaient donner une autorité que le public,
qui se croit malin, refuse à l'annonce toute simple de la dernière page.
Avec l'ambition qui était sienne et la carrière qu'il voulait suivre,
il n'aurait jamais consenti à faire sous son nom cette correspondance;
aussi pour ce travail n'était-il que le secrétaire d'un de ses confrères
qui, simple médecin de quartier, n'avait pas les mêmes ménagements à
garder et signait bravement ces consultations, trouvant que les clients
comme l'argent étaient toujours bons à prendre, d'où qu'ils vinssent.
Pour ça peine. Saniel remplaçait ce confrère les dimanches d'été, et de
temps en temps recevait à titre gracieux une caisse de parfumerie ou de
produits pharmaceutiques, qu'il vendait au rabais quand l'occasion s'en
présentait.
Toutes les semaines, on lui donnait la liste des cosmétiques et des
spécialités qui devaient figurer dans sa correspondance, et n'importe
comment il fallait les recommander, soit en répondant aux lettres qui
lui étaient réellement adressées, soit en inventant des questions lui
permettant de les introduire plus ou moins à propos.
Il commençait à consulter cette liste et la liasse de lettres des
abonnés que le journal lui avait envoyées, quand la sonnette de la
porte d'entrée tinta; c'était peut-être un malade, le bon malade qu'il
attendait vainement depuis quatre ans: il quitta son bureau pour aller
ouvrir.
C'était son charbonnier qui venait pour sa petite note.
--Je passerai un de ces jours chez vous, dit Saniel; ce soir, je suis
pressé.
--C'est que, moi aussi, je suis pressé: j'ai une échéance demain et j'ai
compté sur M. le docteur.
--Je n'ai pas d'argent ici.
--Que M. le docteur me donne seulement un acompte.
--Je vous dis que je n'ai pas d'argent ici.
--Alors c'est donc vrai ce qu'on raconte que M. le docteur va être
poursuivi par les huissiers, qu'on va le vendre, ou lui reprendre ses
meubles. Il ne voudra pas me faire perdre mon argent; je suis un père de
famille.
Saniel ne le savait que trop, qu'il était père de famille, ayant eu à
soigner depuis quatre ans cette famille, composée d'une mère et de trois
enfants constamment malades, sans qu'il eût jamais été question de lui
payer ses visites.
Tant bien que mal, après une interminable discussion, il parvint à
renvoyer le charbonnier, et rentra dans son bureau pour se mettre à son
article.
La première lettre qu'il prit, signée: «Parfum de cyclamen», demandait
des conseils pour les dents; il répondit:
«Parfum de cyclamen.--Abandonnez votre dentifrice, qui est dangereux et
vous ferait perdre toutes vos dents avant cinq ans, adoptez celui de la
pharmacie Durand, 215, rue Richelieu, dont je vous garantis les bons
effets....
»Jeune femme pâle.--L'opération est radicale, sans danger pour la peau
et pour la santé; mais elle doit être faite par une main habile à manier
l'électricité. Adressez-vous à moi, 117, Chaussée d'Antin, de deux à
quatre heures; j'aurai grand plaisir à vous voir.»
Moi, ce n'était pas lui Saniel, mais bien son confrère, celui qui
signait cette correspondance et qui, par ces amorces, pêchait ainsi
quelques clients.
Il allait passer à la troisième, signée: «Une affligée de vingt ans»,
lorsque la sonnette retentit de nouveau. Cette fois, il n'ouvrirait pas:
encore un créancier sans doute. Et il écrivit son conseil.
Pourtant? Depuis quatre ans, il attendait que la chance tirât pour lui
un bon billet à la loterie de la vie: une malade riche, atteinte d'un
kyste ou d'une tumeur qu'il conduisait chez un chirurgien à la mode,
lequel partageait avec lui les dix ou quinze mille francs, prix de
l'opération. Alors il était sauvé.
Il courut à sa porte. La malade au kyste se présenta sous la forme d'un
petit homme barbu, à la trogne allumée, portant par-dessus sa veste le
tablier en grosse toile noire des marchands de vin. C'était en effet
le marchand de vin du coin qui ayant, lui aussi, appris la vérité de
l'huissier, venait toucher sa petite note pour fournitures de vin et de
portions faites depuis trois mois pour les déjeuners de M. le docteur.
La scène qui s'était passée avec le charbonnier recommença plus vive,
plus violente, et il fallut que Saniel se fâchât, menaçât, pour mettre à
la porte le marchand de vin, qui ne partit qu'en promettant de revenir
le lendemain avec son huissier.