ANIMAUX RÉCEMMENT ARRIVÉS.

Le 17 du mois dernier, est arrivé à la Ménagerie Rogers, un jeune

éléphant de l'Inde, dont l'âge parait être de onze à douze ans, si on en

juge par sa taille, qui atteint à peine six pieds. Peu de jours avant,

le Muséum avait reçu de Clot-Bey, médecin français du vice-roi d'Égypte,

un envoi de plusieurs animaux, savoir:--En mammifères, 1º un jeune lion

de Nubie; 2º un guépard d'Abyssinie; 3º deux civettes; 4º une genette;

5º deux paradoxures; 6º deux gazelles.--En oiseaux: 1° deux autruches;

2º deux demoiselles de Numidie; 3º deux poules sultanes; 4º deux oies

d'Égypte. Ce qu'il y a de très-remarquable dans cet envoi, c'est que

plusieurs de ces animaux, le lion, les paradoxures, la genette, par

exemple, ont la queue plus on moins recourbée en spirale, ce qui est

contraire aux habitudes ordinaires des autres individus de leur espèce.

On ne peut expliquer cette singularité qu'en supposant que, avant d'être

envoyés en France, ils ont subi une longue captivité dans des cages ou

des boîtes proportionnellement trop petites.

Nous croyons utile d'entrer dans quelques détails particuliers, relatifs

aux espèces que nous venons de signaler à la curiosité publique.

L'ÉLÉPHANT DE L'INDE (_elephas indicus_, Cuv.) diffère essentiellement

de l'éléphant d'Afrique, et d'une manière d'autant plus facile à saisir

à la Ménagerie, qu'il est placé à côté d'une femelle (_elephas

africanus_, Blum.) de cette dernière partie du monde. Rogers, le nouveau

venu, ici figuré, a les oreilles petites comparativement, le front

concave, et quatre oncles aux pieds de derrière; _Chevrette_, la femelle

d'Afrique, a la tête plus ronde, le front convexe, les oreilles

très-grandes, et, ce qui est un caractère plus essentiel, elle n'a que

trois oncles aux pieds de derrière. Ordinairement l'éléphant d'Afrique,

mâle ou femelle, a des défenses énormes atteignant jusqu'à six et huit

pieds de longueur, et pesant, selon Thumberg, depuis trente jusqu'à cent

cinquante livre-; si _Chevrette_ n'en a pas d'apparentes, c'est parce

qu'elle appartient à une race particulière, que les Hollandais du cap de

Bonne-Espérance nomment _Koescops_, et que les chasseurs redoutent plus

que ceux de la race ordinaire. Les éléphants d'Asie ont toujours les

défenses très-petites. Rogers est un des mieux armés de son espèce; et

cependant, quoiqu'on lui ait coupé la pointe de ses défenses pour éviter

les accidents que son caractère irascible faisait craindre, il est

facile de juger que jamais elles n'eussent pu atteindre les proportions

de l'espèce africaine.

Comme l'éléphant n'a que très-rarement multiplié dans la captivité, il

est à croire que celui-ci a été pris dans un keddah, enceinte dans

laquelle les éléphants sauvages sont conduits par d'autres dressés à cet

usage. Les Anglais nomment ces individus privés _éléphants chasseurs_;

mais les Hollandais de l'Inde leur ont donné le nom singulier de

_Seelenverkaufer_ (vendeurs d'âme). Rogers fut envoyé à Londres, à la

Ménagerie de la Société zoologique; là, il ne tarda pas à montrer son

indocilité et la méchanceté de son caractère, et mainte fois la vie de

ses gardiens fut en danger, il devenait sinon dangereux, du moins

embarrassant de le garder. Le directeur de la Ménagerie anglaise apprit

que le Jardin des Plantes de Paris venait de perdre un mâle qu'il

possédait depuis quelques années; il y eut des négociations entamées

entre les deux établissements. On demandait d'abord 8,000 francs pour

prix de l'animal; mais, plus tard, avec un désintéressement aussi

louable que rare, le directeur anglais fit présent de Rogers au Muséum

de Paris. On le renferma dans une caisse de bois suffisamment solide, on

plaça la caisse sur un paquebot, et peu de temps après il arriva au

Havre. Embarqué une seconde fois sur un bateau à vapeur, en dix heures

il vint du Havre à Rouen; là, on le hissa sur un wagon, et le chemin de

fer nous l'amena à Paris. Il parait que, sur son wagon, l'animal fut un

peu ému de la vitesse du mouvement qui l'entraînait, car quelques

voyageurs ont dit que pendant les premiers instants il s'agita beaucoup

dans caisse: néanmoins, et sans doute grâce aux soins du cornac anglais

qui l'accompagnait, il arriva sans accident, bien portant, et fort peu

fatigué d'un voyage aussi long fait avec une si grande rapidité.

Parvenu au Jardin des Plantes, il s'agissait de le faire passer de sa

prison de bois dans son écurie, placée au milieu de la rotonde; comme on

le savait méchant, il y avait des précautions à prendre. On ouvrit la

porte de l'écurie, on posa sa caisse en face de cette porte, on la

décloua, et, dès que l'ouverture fut assez grande, Rogers franchit le

passage sans faire de difficulté; il fit deux ou trois fois le tour de

son nouveau domicile, et s'y établit paisiblement. Deux tours après, on

lui laissa la liberté de se promener dans l'enceinte extérieure, où le

public le voit tous les jours.

Cette enceinte se trouve à côté de celle de la femelle d'Afrique.

Aussitôt que ces deux animant se virent, ils se rapprochèrent l'un de

l'autre, se regardèrent avec un plaisir qui se lisait dans leurs petits

yeux humides et brillants; puis ils passèrent leur trompe à travers la

palissade qui les séparait et se caressèrent. Mais comme ils sont de

sexe différent, l'amour vint bientôt se mettre de la partie, et cette

circonstance obligea de les séparer. La femelle étant très-douce,

très-obéissante, son cornac la tient constamment éloignée de son nouvel

ami, et, probablement, on ne leur laissera plus que le plaisir de se

voir de loin, en élevant une double barrière à un intervalle qui ne leur

permettra plus de se toucher avec leurs trompes.

Une chose assez singulière, c'est que tous les auteurs qui ont écrit sur

les éléphants ont avancé que l'espèce des Indes est plus douce, plus

facile à apprivoiser que celle d'Afrique; et cependant les observations

faites à la Ménagerie prouveraient nettement le contraire. Des deux qui

y vivent maintenant, l'un est très-docile, c'est celui d'Afrique;

l'autre est d'un caractère mauvais et presque indomptable, c'est celui

de l'Inde. Le mâle, mort il y a quelque temps, était méchant, quoique

d'Asie; celui que l'on fut obligé de tuer à coups de canon, à Genève, il

y a peu d'années, était également un éléphant de l'Inde. Serait-ce parce

que les éléphants d'Afrique ont l'air plus menaçant avec leurs longues

défenses, qu'on leur aurait fait une réputation de férocité, ou bien

est-ce parce que l'on n'a pas cherché, du moins dans ces derniers

siècles, àl les soumettre au joug de l'esclavage pour les employer à des

travaux utiles? D'ailleurs, tout le monde sait que les Carthaginois et

que la colonie grecque établie en Éthiopie par Ptolémée Évergète étaient

parvenus à dompter les éléphants d'Afrique, à les employer aux mêmes

usages que ceux des Indes, sur lesquels, dit-on, ils l'emportaient par

l'intelligence et la docilité.

[Illustration: Rogers, arrivé au Muséum le 17 juin.]

Quoi qu'il en soit, Rogers parait jouir d'une mauvaise constitution et

être un peu attaqué de rachitisme, comme on peut le voir, même sur notre

dessin, à la courbure extraordinaire des os de ses jambes et à d'autres

irrégularités de ses formes. Comme je l'ai dit, il est capricieux,

méchant, indocile, et n'obéit au commandement de son cornac anglais que

lorsque celui-ci l'y force en le tirant par l'oreille au moyen de son

crochet de fer. Probablement il montrera encore plus d'indocilité à son

nouveau gardien français, parce que Rogers n'a jamais été commandé qu'en

anglais, et qu'il ne comprendra pas ce qu'on lui demandera dans notre

langue. Cependant, avec des soins, des bons traitements et du temps, on

ne désespère pas de corriger son caractère en lui formant une nouvelle

éducation.

Je ne ferai pas ici l'histoire des éléphants, dont on a bercé notre

jeunesse, car je n'aurais rien à apprendre de nouveau à personne; mais

je dois relever les préjugés dont on a entaché cette histoire, et je le

ferai d'une manière aussi succincte que possible.

L'éléphant des Indes se trouve également sur le continent d'Asie et dans

les grandes îles de la Malaisie. Sa taille a été beaucoup exagérée, et

quelques anciens auteurs l'ont portée jusqu'à dix-huit et vingt pieds de

hauteur; la vérité est que les plus grands mâles atteignent très

rarement dix pieds de haut, et que leur taille ordinaire est de sept et

demi à neuf pieds. M. Corse, qui dirigea dix ans, dans l'Inde, les

éléphants de la compagnie anglaise, n'en a jamais vu qu'un de dix pieds

sept pouces anglais, ce qui revient à neuf pieds sept pouces français,

mesuré sur le garrot. Les femelles sont plus petites que les mâles, et

ne dépassent guère sept pieds et demi. Les éléphants d'Afrique sont

généralement un peu plus petits. Ils grandissent jusqu'à l'âge de

vingt-deux ans, ce qui porterait approximativement la durée de leur vie

à cent cinquante ans, si les observations de Buffon sur la longévité des

animaux sont justes.

L'éléphant est esclave, mais non pas domestique. Tel privé qu'il soit,

il ne manque jamais de se sauver dans les bois pour reprendre sa vie

sauvage, toutes les fois qu'il en trouve l'occasion; aussi, lorsqu'il

est en marche, faut-il qu'il ait toujours son cornac ou _mahoud_ sur le

dos, pour le maintenir, l'intimider et l'empêcher de s'enfuir. Dans

toute autre circonstance, on le tient renfermé dans une écurie ou

attaché à un pieu.

On a supposé à l'éléphant beaucoup plus d'intelligence qu'il n'en a,

et, si l'on faisait l'histoire critique de ce monstrueux animal, il

faudrait en retrancher un grand nombre de contes qui ont été accrédités

par la crédulité des anciens écrivains, ou même de quelques savants

modernes. Il a un caractère doux, d'une docilité passive que l'on a

prise pour de l'intelligence et qui n'est probablement que le résultat

de sa timidité. Il est en effet remarquable que son courage n'est

nullement en rapport avec sa force prodigieuse et ses armes puissantes.

Je n'en citerai qu'une preuve; jamais on n'a pu lui faire surmonter

l'épouvante que lui cause la détonation d'une arme à feu, et depuis

qu'on se sert de ces armes dans les batailles, on a été obligé de

renoncer à l'employer, faute de pouvoir l'empêcher de prendre la fuite

au premier coup de fusil. Si l'on s'en rapportait aux apparences,

l'éléphant aurait l'organe de l'intelligence extrêmement développé, et

MM. les phrénologues ne manqueraient pas de prendre parti contre mon

opinion. Mais en réalité, malgré la grosseur de sa tête, sa cervelle est

beaucoup plus petite, proportionnellement, que celle d'un chien, d'un

cheval et même d'un cochon. Les os de son énorme crâne se composent de

deux tables éloignées, aux frontaux surtout, de sept à huit pouces l'une

de l'autre; l'intervalle en est rempli par une matière osseuse pleine de

grandes cellules, et de lacunes dont quelques-unes ont plus d'un pouce

de largeur sur deux ou trois de longueur. Il en résulte qu'avec une tête

énorme, l'intérieur de la boîte qui contient la cervelle du plus gros

éléphant, n'a guère que dix à douze pouces de longueur sur six à sept de

largeur et quatre à cinq de profondeur, comme j'ai pu m'en assurer par

moi-même.

La première condition d'intelligence, c'est la mémoire; or, l'éléphant

en a moins que le chien, moins que le cheval et le chameau. M. Corse

affirme qu'un éléphant pris au piège et retourné à la vie sauvage peut

donner deux fois dans le même piège sans le reconnaître, et il en cite

plusieurs exemples. J'estime que leur intelligence, bien intérieure à

celle de beaucoup de mammifères carnassiers, ne surpasse pas celle du

cheval.

Il existe un livre persan fort singulier, intitulé le _Miroir_, ou les

_Institutes de l'empereur Akbar_. Cet ouvrage a été traduit en anglais

par Francis Gladwin. Il renferme des détails extrêmement curieux sur

toutes les manières de chasser les éléphants en Asie.

La GENETTE BERBÉ (_geneta afra._, fr. cad. la _genette de barbarie_,

ibid.) est arrivée très-fatiguée et dans un état de maladie si avancé

qu'il n'a pas été possible de la sauver; elle est morte peu de jours

après son entrée à la Ménagerie. C'était un fort joli petit animal,

plein de grâce, de vivacité, et de la taille à peu près d'une fouine. Sa

queue était également recourbée en spirale; son pelage était d'un gris

blanchâtre isabelle, avec cinq bandes longitudinales d'un brun roux,

celle du dos presque noire et formant une ligne continue, les deux de

chaque côté composées de petites taches arrondies et assez rapprochées;

le reste de sa robe était irrégulièrement parsemé de semblables taches;

son nez était rose, son chanfrein blanc, et elle avait sous les yeux et

au menton une macule noire. Ses yeux avaient la pupille nocturne; aussi

s'agitait-elle dans sa cage beaucoup plus la nuit que le jour. Son

espèce habite la Barbarie, la Kordolan et le Senaar; cette dernière

contrée était probablement la patrie de l'individu envoyé par Clot-Bey.

[Illustration: La Genette Berbé.]

Les genettes habitent peu les grandes forêts; comme la fouine, dont

elles ont absolument les moeurs et la cruauté, elles se plaisent dans

les bocages, au fond des vallées, où elles habitent des terriers

qu'elles se creusent sur le bord des ruisseaux. La finesse de leur

petite figure à nez pointu n'est pas démentie par la ruse de leur

caractère. Pleines d'agilité, elles poursuivent les petits mammifères

dont elles se nourrissent, et elles surprennent les oiseaux sur leur nid

pendant l'obscurité. Quoique cruelles et courageuses, elles ne sont pas

très-farouches, et quand on les prend jeunes, elles s'apprivoisent

parfaitement. Elles s'attachent à la maison des personnes qui les ont

élevées, et, comme les chats, elles y font une guerre continuelle aux

souris, aux rats et aux mulots. Je me rappelle en avoir vu deux à la

Ménagerie qui y ont fait un petit. Dans la France méridionale et

occidentale nous avons une espèce de genette qui diffère très-peu de

celle-ci. M. Lesson dit que cette genette française (_siverra genetta_,

Linné) est commune aux environs de Rochefort.

_(La suite à un autre numéro.)_

[Illustration: Grande victoire remportée sur saint Médard.]

Échecs.

L'Illustration, No. 0019, 8 Juillet 1843 · 第 34 / 43 题