Théâtres.
THÉÂTRE DU VAUDEVILLE: _Le Marquis de quinze sous; Loïsa._-THÉÂTRE DES
VARIÉTÉS: _La Jeune et la Vieille Garde_,-THÉÂTRE DE LAUSANNE:
_Bonaparte en Suisse_.
Ma foi, saute marquis! Mais notre marquis a tant sauté qu'il n'a plus de
jambes! mais il a tant fait sauter les écus de son coffre-fort, que les
écus sont partis en dansant et que le coffre-fort est resté vide!
Aujourd'hui, M. le marquis est vieux, laid et ruiné, au lieu d'être
riche, beau et jeune comme il y a vingt ans. Adieu la Guimard! adieu la
petite Florence! adieu la baronne et la comtesse, le plaisir, la folie
et les amours! Voyez-vous ce pauvre hère, maigre, râpé, courbé,
efflanqué? c'est M. le marquis. Quoi! vraiment? le léger, le sémillant,
l'impertinent, l'adorable compagnon de Richelieu? Où en sommes-nous,
grand Dieu?
Sans sou ni maille, sans jarret, sans fraîcheur, sans chevaux, sans
boudoir, le marquis prend son parti avec philosophie: quittant les
grands airs, mauvais vêtement quand on n'a plus rien à mettre dessous,
il se conforme à sa triste fortune, vit de peu, et élit domicile au café
du coin; c'est là son lieu d'asile: il s'y chauffe, il y passe ses
heures, il s'y restaure. La consommation du marquis dans cet illustre
établissement s'élève régulièrement à quinze sous par jour; sa position
financière lui défend de plus grandes folies. De là lui vient le surnom
de marquis de quinze sous.
Tout en faisant sa partie de dominos et en remuant le sucre de sa
demi-tasse ou de son verre d'eau, le marquis avise un grand gaillard,
autocrate du café; César a toutes les attitudes de l'homme puissant et
fort: il sourit à la demoiselle de comptoir d'un air vainqueur, il
traite les garçons par-dessous la jambe. S'élève-t-il une grave
discussion au jeu de dames, au billard, aux échecs; faut-il éclaircir
une question de politique et de carambolage, c'est César qui est
consulté! c'est César qui décide!
Ce succès universel séduit le marquis de quinze sous et lui gagne le
coeur; César devient son héros; il l'aime, il l'admire, il le vante. A
son tour. César n'est pas ingrat; il n'est sorte de soins et de petits
services dont il ne gratifie le marquis, égayant sa vieillesse d'un bon
mot, et arrosant, de temps en temps, ses cheveux blancs d'un verre de
rhum ou de punch... Le marquis et César sont des inséparables, des amis
intimes, bien que César ail vingt-cinq ans et le marquis soixante.
Tout à coup un grand événement vient se jeter à travers cette amitié et
rompt la monotonie de la partie de dominos. César, brave comme son nom,
sauve la vie à un passant attaqué par des bandits nocturnes. Le passant
a une pupille, la pupille a 500,000 fr. de dot: «Je vous donne et dot et
pupille, dit notre homme à César, ce sera l'acquit de ma reconnaissance.
--Diable! s'écrie César, l'affaire me sourit assez;» et voilà mon brave
qui se met en route pour aller conquérir le coeur et la main de la
belle. Le marquis de quinze sous raccompagne; où passe César, en effet,
le marquis de quinze sous doit passer!
On arrive au château. César s'y présente de front, avec l'aplomb d'un
homme ferré sur le bloc et le doublet; ces manières, charmantes à
l'estaminet, déplaisent à mademoiselle; il lui faut quelque chose de
plus délicat et de plus raffiné. D'ailleurs, il y a un petit monsieur
frisé, pincé, verni, qui rôde par là et lui tient au coeur; César est
donc éconduit ou à peu près. Grande douleur pour le marquis de quinze
sous! Mais un vaillant César ne se rend pas au premier choc; donc,
celui-ci se tient sur la hanche, provoque l'amant préféré et va mettre
sens dessus dessous tuteur, dot et pupille. Soudain sa colère s'apaise;
de lion qu'il était il devient doux comme un agneau. Qui opère cette
métamorphose? un portrait, un simple portrait au pastel. A la vue de ce
portrait suspendu dans la chambre de la pupille, César s'écrie; «C'est
ma mère!» On se regarde, on s'explique, on s'examine, et il se trouve
que César est le frère de cette charmante fille qu'il était près
d'épouser. Par quel coup du sort le frère et la soeur ont-ils vécu si
longtemps sans se connaître? demandez le au marquis de quinze sous, qui
vous le dira sans doute; quant à moi, je ne suis pas si indiscret. Eh!
voici bien un autre mystère! le marquis de quinze sous est le père de la
soeur et du frère. Que vous dirai-je? tous ces gens-là finissent par
être parfaitement heureux: père, frère, soeur, amant, pupille, marquis
de quinze sous et le reste.
Ce vaudeville n'est pas un prodige de vraisemblance ni de bon sens; mais
quel vaudeville est tenu d'être vraisemblable et d'avoir le sens commun?
Le _Marquis de quinze sous_ fait rire; point important. Il faut en
remercier les auteurs, MM. Armand Dartois et de Bienville.
Du rire nous passons aux larmes; madame Ancelot nous y invite et _Loïsa_
s'en charge. Loïsa, en effet, a toutes les provisions nécessaires pour
exécuter un drame larmoyant: elle aime un infidèle, elle cultive les
fleurs, elle chante des romances; le moyen de ne pas s'attendrir et de
ne pas pleurer!
L'infidèle se nomme Loïs: Loïsa et Loïs, quoi de mieux? Un beau matin,
je ne sais quel diable le tenant, Loïs abandonne la Bretagne, sa patrie,
et l'innocence des champs, et les fleurs, et l'air pur, et le rossignol,
et Loïsa. Le voilà à Paris! Qu'y vient-il faire, bon Dieu? Paris
n'est-il pas le pays de perdition? A peine a-t-on mis le pied sur cette
terre de Belzébuth, que tout est dit: le diable fait de vous sa proie!
Certes, ce n'est pas faute d'avoir été averti par les romances, les
vaudevilles et les opéras-comiques!
Loïs, comme les autres, tombe dans le piège. Le luxe, le plaisir, les
désirs coupables, les amours somptueux le saisissent au débotté. Une
grande dame l'éblouit et s'empare de son coeur: la Bretagne est bien
loin, et il ne s'agit plus de Loïsa!
Que fait cependant la pauvre fille? L'âme toujours occupée et pleine de
Loïs, elle quitte son village et vient à Paris, vêtue à la bretonne et
apportant à Loïs un bouquet des fleurs qu'il aimait; elle entre: ô
surprise!. qu'est devenu Loïs? Est-ce lui qui habile ce riche
appartement? Est-ce Loïs qui fait à Loïsa cet accueil froid et
embarrassé? D'abord, Loïsa doute de la trahison; mais comment douter
longtemps? L'oubli de Loïs et son ingratitude ne sont-ils pas écris
partout, dans sa voix, dans son regard, dans son geste. Loïsa comprend
qu'elle a une rivale, dont les perfides attraits remplacent dans le
coeur de Loïs l'image candide et naïve des premières amours.
Convaincue de son malheur, désespérée de la froideur de Loïs, Loïsa
s'échappe à travers la ville, éperdue, hors d'elle-même; tout en fuyant,
la pauvre enfant rencontre les roues d'une calèche et tombe sous les
pieds des chevaux; une femme brillante et parée la recueille; c'est sa
rivale, c'est la comtesse!
[Illustration: Vaudeville.--Loïsa, acte 1er.--Loïsa, madame Doche;
Ernest de Kervin, Laferrière.]
Vous voyez d'ici le tableau: Loïs est bientôt placé entre sa vanité et
sa conscience, entre Loïsa et la grande dame; celle-là l'attendrit,
celle-ci l'enivre. Quelquefois il revient à l'une malgré lui, avec un
remords et un soupir; mais toujours l'autre l'attire et le domine.
Alors Loïsa tente une lutte désespérée; la comtesse est belle, Loïsa le
sera; la comtesse a de l'esprit, Loïsa en aura; et déjà elle plaît, elle
charme, elle séduit par la grâce de ses manières et la vivacité de ses
reparties. Les adorateurs de la comtesse commencent à déserter et à
venir tournoyer autour de cet astre naissant. Un d'eux surtout se
hasarde et entame la déclaration. Cette défection irrite la comtesse, en
même temps qu'elle attire l'attention de Loïs et rallume son amour pour
Loïsa. Cet amour va éclater, quand Loïs apprend que Loïsa n'est plus une
simple fille des champs, mais une riche héritière; s'il parle, s'il
annonce son repentir, ne croira-t-on pas que ce retour vers Loïsa a pour
cause un vil intérêt? Il se tait donc et souffre; mais, peu à peu, Loïsa
lit au fond de son âme et enfin lui pardonne. La comtesse vaincue se
rejette sur le premier venu. Quant à Loïs et Loïsa, ils retournent en
Bretagne, disant à Paris un éternel adieu et s'adorant plus que jamais.
Ce petit roman, peu original au fond, a réussi par ces mots doux,
aimables et couleur de rose, ordinaires aux vaudevilles signés de madame
Ancelot.
Un brave officier de la vieille garde vient d'être blessé à la bataille
de Champaubert; il a pour garde-malade une jeune soeur de charité: la
vieille garde et la jeune garde! La soeur est d'un dévouement admirable
pour le lieutenant; je soupçonne même qu'à ce dévoilement un peu d'amour
se mêle; toute sage qu'elle est, notre jeune garde a le coeur tendre.
Veilles, consolations, potions calmantes, elle n'épargne rien pour
guérir la blessure du lieutenant. Le brave se laisse faire volontiers et
son coeur est plein de reconnaissance.
Cependant, l'image de la patrie menacée l'assiège et le tourmente; il
souffre de ce repos; la France est envahie de toutes parts: quand
pourra-t-il reprendre son rang et se faire tuer pour elle? Ainsi
s'inquiète-t-il, quand une horrible nouvelle lui est apportée:. un homme
annonce que la France est vaincue et que Paris a capitulé. «Vous êtes un
lâche et un imposteur! crie à cet homme le lieutenant exaspéré.--Vous
m'insultez, réplique le donneur de nouvelles, et j'en demande
raison.--Soit!--A ce soir!--A ce soir!» Déjà le lieutenant prépare ses
pistolets.
La jeune garde a tout entendu. Que faire? s'il se bat, il se fera tuer,
faible encore et malade comme il est! Non, il ne se battra pas. A ces
mots, la soeur prépare un narcotique et le fait boire au lieutenant, qui
s'endort d'un sommeil profond. En même temps, elle quitte ses babils de
femme, revêt un uniforme d'officier et va échanger un coup de pistolet à
la place du lieutenant. Celui-ci s'éveille au bruit du combat, et en
s'éveillant retrouve notre héroïne blessée à l'épaule.
«Quoi! c'est pour moi?--Oui, pour vous,» répond-elle en baissant les
yeux.
La triste nouvelle se confirme: Paris a succombé. Le lieutenant, au
désespoir, se retire devant l'ennemi et rejoint ses compagnons d'armes,
non sans jeter en passant un regard reconnaissant à la jeune et jolie
garde, qui lui répond par un sourire mélancolique.--Auteurs; MM.
Clairville et Salvat. On ne peut malheureusement tenir compte à ces
messieurs que d'une honnête idée et d'une bonne intention.
Maintenant, permettez-moi de franchir les monts Jura et de faire une
excursion à Lausanne; il y a un théâtre à Lausanne, et, outre le
théâtre, un auteur plein de talent et d'esprit; le bruit en était venu
jusqu'à nous. Mais comment se fier à un bruit? Il court tant de bruits
de toute espèce; bruits faux et mauvais bruits. Nous aurions donc gardé
le silence, si, à l'appui du bruit en question, la preuve n'était pas
arrivée. J'ai en ce moment entre les mains une; très jolie comédie
mêlée de couplets et représentée dernièrement à Lausanne au milieu des
bravos. L'auteur est M. Porchat. Ce petit acte spirituel est intitulé
_Bonaparte en Suisse_.
Mais pourquoi, dites-vous, parler d'une comédie suisse? Pourquoi? En
voici la raison: les comédies suisses de M. Porchat de Lausanne sont des
comédies parfaitement françaises, par le goût et par les sentiments, si
bien françaises, que M. Porchat a lu à nos comédiens de la rue Richelieu
un ouvrage qu'ils ont écouté avec faveur; quand M. Porchat sera las de
ses succès de Lausanne, il compte venir réussir à Paris. Demanderez-vous
encore pourquoi nous avons parlé de Lausanne et de M. Porchat?
Nouvelles du Muséum d'histoire naturelle.