[Illustration: (Tombeau de Casimir Périer.--Architecte, M. Achille
Leclerc; statuaire, M. Corlot)]
Deux cérémonies funèbres ont eu lieu ces jours derniers au cimetière du
Père-Lachaise. Deux monuments dont une souscription publique a fait les
frais, ont reçu les restes de Casimir Périer, mort premier ministre, et
ceux de Garnier-Pagès, enlevé si jeune à la tribune parlementaire. Les
mots de services rendus au pays, de monument national, ont été prononcés
au pied des deux tombeaux; et cependant les foules de chaque cortège,
animées de sentiments bien divers, n'ont ni les mêmes voeux ni le même
but. Nous n'avons pas à retracer la vie publique de Casimir Périer ni
celle de Garnier-Pagès: le monument nous occupe ici plus que le
personnage; cependant, qu'il nous soit permis de le remarquer, ces deux
hommes, avant la révolution de 1830, auraient siégé sur les mêmes bancs,
soutenu la même lutte, travaillé à la même oeuvre; s'ils avaient disparu
alors, les mêmes voix auraient béni leur mémoire. Un grand événement
arrive et imprime une marche nouvelle aux destinées de la France:
Casimir Périer croit que la révolution est le dénouement du drame,
Garnier-Pagès n'y voit que son exposition; de cette divergence dans les
idées est née la différence dans la conduite. Les deux hommes politiques
ont déployé dans la lutte, selon leur génie, beaucoup de talent et de
courage; la mort, interrompant leur oeuvre commencée, a arraché l'un aux
affaires; qu'il dirigeait avec énergie, l'autre à la tribune qu'il
occupait avec distinction. Leurs partisans ont regardé la perte de ces
illustres chefs comme un malheur public; de là un double élan national
dont les monuments funèbres sont la solennelle manifestation.
[Illustration: Tombeau de Garnier-Pagès, par David (d'Angers.)]
Chacun de ces monuments a un caractère qui lui est propre, et convient
tout à la fois au personnage qu'il honore et au parti qui l'élève.
Le tombeau de Casimir Périer, banquier opulent, ancien régent de la
banque de France, premier ministre, etc., est d'un beau style et d'une
grande richesse; les proportions en sont larges et dénotent un
architecte habitué à des conceptions d'une plus haute portée et à des
constructions plus grandioses; les ornements en sont magnifiques. Le
monument fait honneur au talent de M. Achille Leclerc.
La statue est ressemblante: c'est bien là cette nature élevée, belle,
énergique; la pose rappelle une volonté fière, le mouvement du bras une
action ferme. Les bas-reliefs représentent les images de l'Éloquence t
de la Justice et de la Force; le dessin en est correct et l'exécution
savante.
Voici les inscriptions gravées sur le tombeau: _La Ville de Paris, pour
consacrer la mémoire d'un deuil général, a donné à perpétuité la terre
ou repose un grand citoyen._
On lit au-dessus de l'Éloquence: _Sept fois élu député, président du
conseil des ministres sous le règne de Louis-Philippe Ier, il défendit
avec conscience et courage l'ordre et la liberté dans l'intérieur, la
paix et la dignité nationale à l'extérieur_.
On lit au-dessus de la porte du caveau: _La reconnaissance publique a
érigé ce monument sous la direction d'Achille Leclerc, architecte; de
Corlot statuaire: et par les commissaires Aubé, président du Tribunal
de Commerce; Benoist, colonel de la garde nationale; comte de
Château-Giron, lieutenant-général; duc de Choiseul, pair de France;
Philippe Dupin, député, bâtonnier de l'ordre des avocats; de Kératry,
député; comte Lobin, maréchal de France: le baron Seguier, premier
président; Philippe de Ségur, pair de France._
Le monument s'élève isolé au centre de mille allées du jardin funèbre,
au bas d'une colline, au milieu d'une pièce de gazon; de beaux arbres
l'enveloppent à moitié de leur ombrage semi-circulaire.
Le tombeau de Garnier-Pagès n'a pas cette magnificence qui n'aurait pas
convenu à la destinée modeste du simple député, Garnier-Pagès repose au
milieu de la foule; mais comme la place a été bien choisie! que de calme
dans ce lieu solitaire! comme le style du monument et original et
sévère! UNE TRIBUNE AU-DESSUS D'UN CERCUEIL! On découvre là-bas tout
Paris dans le lointain. Le cercueil est en marbre noir, la tribune en
marbre blanc et sa base en granit; l'oeil contemple avec recueillement,
au-dessus de la tribune, la couronne civique et la liste éloquente des
principaux discours du jeune orateur.
On lit sur le tombeau, pour toute inscription: