[Tableau complexe]
[Illustration.]
Nécrologie.--John Murray,
John Murray, le célèbre éditeur de Walter Scott et de lord Byron, est
mort le mardi 25 juin dans sa maison d'Albemarle-Street, après une
courte maladie.
John Murray naquit le 22 novembre 1778, dans la maison n° 32 de
Fleet-Street. Son père exerçait la profession de libraire, et ne vendait
que des ouvrages de médecine. Il était fils unique, et il eut le malheur
de devenir orphelin à l'âge de quinze ans. A sa majorité il s'associa
avec le principal commis de son père, qui avait continué son commerce.
Mais ils ne tardèrent pas à se séparer. M. Highley alla s'établir au nº
21, où son fils tient encore aujourd'hui une librairie médicale, et John
Murray resta au n° 32. Toutefois il ne voulut pas se borner à la
spécialité dans laquelle son père avait fait sa fortune; et, à dater de
1805, il commença l'importante série de livres historiques ou
littéraires qui ont valu à sa maison la réputation universelle dont elle
n'a pas cessé de jouir depuis cette époque. Nous ne mentionnerons pas
ici les titres de tous les grands ouvrages qu'a publiés pendant quarante
années John Murray. Il nous suffira de rappeler qu'il fut l'éditeur de
lord Byron, de Walter Scott, de Thomas Moore, de Crabbe, de Washington
Irving, de Milutan, de Southey, de Croker, de Lockhart, etc.; et qu'il
fonda la _Quarterly Review_, cette revue tory qui a souvent vaincu sa
redoutable rivale, la _Revue d'Édimbourg._
[Illustration: John Murray, décédé le 25 juin.]
En 1806, John Murray avait épousé miss Elliot, la fille de M. Elliot le
libraire d'Édimbourg. En 1812, il acheta le fonds de librairie et la
maison de Miller, et il quitta Fleet-Street pour revenir s'installer un
nº 50 dans Albemarle-Street. A dater de cette époque, chacune de ses
entreprises commerciales fut un nouveau succès. Ses dernières
publications, les _Mémoires du Lieutenant Eyre et de Lady Sale,_ se sont
vendues à un nombre considérable d'exemplaires. Une seule fois son
bonheur l'abandonna; il essaya de créer un journal quotidien ayant pour
titre: _le Représentatif_. Après un an de sacrifices inutiles, il se vit
obligé de renoncer à cette publication trop coûteuse.
Murray ne fut pas seulement l'éditeur heureux des plus grands écrivains
anglais du dix-neuvième siècle, il sut mériter et conserver leur amitié.
Byron,--personne ne l'ignore,--avait pour lui une affection et une
estime particulières. Son salon d'Albemarle-Street fut, pendant bien des
années, le lieu de réunion favori de tous les littérateurs, les artistes
et les savants de Londres. Chaque jour, à deux heures de l'après-midi,
on y trouvait une assemblée choisie. Lord Byron s'y rendait
très-souvent: «Son grand plaisir, dit un jour Murray au rédacteur de
_l'Athenaeum_, était de pousser des bottes aux livres élégants que
j'avais disposés avec ordre sur mes rayons. Il mettait le désordre dans
les rangs, atteignant toujours le volume qu'il avait pris pour but.
Aussi, ajoute-t-il en riant, étais-je parfois très-satisfait d'être
débarrassé de lui.»
Murray se montra, durant tout le cours de sa longue carrière, digne du
titre de _gentleman_. Il était bienveillant et généreux; il avait
d'excellentes manières et des goûts distingués. On raconte de lui une
foule d'anecdotes qui font honneur à son esprit ou à son coeur. Il
payait très-chèrement les manuscrits qu'il avait le désir de publier;
souvent même il donna aux auteurs le double de la somme convenue; ainsi
il acheta à Campbell ses _Spécimens of the Poets_ 500 livres, et il les
paya 1,000 livres. Allan Cuningham reçut de lui 50 livres sterl. en sus
du prix fixé par leur contrat, pour chacune de ses biographies des
artistes anglais. Il voulut avoir dans sa galerie de tableaux les
portraits de tous les hommes de mérite dont il éditait les ouvrages, et
il les fit peindre à ses frais par des artistes de talent. Cette
curieuse collection renferme des chefs-d'oeuvre de Lawrence, de
Philipps, de Pickersgill, de Hoppuez, de Wilkie, etc.
Murray est mort à l'âge de soixante-six ans. Pendant quarante ans il n'a
pas cessé de prodiguer aux principaux écrivains de l'Angleterre des
encouragements efficaces. Il a été plus généreux envers eux qu'aucun
autre libraire à aucune autre époque, dans aucun autre pays; c'est un
hommage que nous nous plaisons à lui rendre. N'est-ce pas là une belle
et noble profession? une vie honorablement et utilement remplie?
Murray laisse une veuve, trois filles et un fils, l'auteur des
excellents _Handbooks for Travellers_, qui jouissent déjà d'une
réputation méritée.
Mademoiselle Lenormand.
Le mardi 27 juin la foule se pressait aux portes de l'église
Saint-Jacques-du-Haut-Pas. L'église était tendue de blanc; Dans le
choeur s'élevait un somptueux catafalque, dont les lames d'argent
scintillaient à la clarté des cierges. Le corbillard, traîné par quatre
chevaux, suivi de pleureuses et de dames en grand nombre, s'est dirigé
lentement vers le Père-Lachaise, et les curieux assemblés, après avoir
questionné les gens du convoi, se répétaient: «Mademoiselle Lenormand,
la fameuse tireuse de cartes, l'amie de l'impératrice Joséphine, est
morte!»
Mademoiselle Lenormand, qui déjà avait doté l'une de ses nièces de
300,000 francs, laisse 500,000 francs en propriétés foncières. Elle a
gagné cette fortune à faire de _grandes et petites patiences_, à lire
dans le marc de café, à examiner des blancs d'oeufs, à distribuer des
espérances ou des alarmes. C'était la dernière représentante des
antiques sibylles de Cumes, de Delphes, d'Érythée, d'Ancyr, de Tibur ou
autres lieux. Elle pratiquait de bonne foi la science chimérique de
Corneille Agrippa, de Cagliostro et d'Etteila; et comme elle avait par
intervalle deviné juste, comme elle avait été servie parle hasard ou par
sa pénétration, elle s'était acquis une célébrité qui lui survivra.
Marie-Anne Lenormand, morte le 25 juin 1843, était née à Alençon (Orne)
en 1772. Sa mère passait pour l'une des plus belles femmes de France. M.
Lenormand ramena à Paris peu de temps après son mariage, et quand elle
parut aux Tuileries, les admirateurs l'environnèrent avec un
empressement si flatteur, mais en même temps si importun, qu'elle fut
obligée de se dérober aux hommages par une retraite précipitée. À
Versailles, au grand couvert, Louis XV remarqua la jeune Alençonnaise et
demanda qui elle était. On vint dire, à M. Lenormand: «Le roi a
distingué votre femme; votre fortune est assurée.» L'honnête homme
savait à quel prix il la fallait acheter, et dès le lendemain les deux
époux, fuyant les séductions de la cour, avaient repris le chemin de la
Normandie.
Élevée à l'abbaye royale des dames bénédictines d'Aleriçon, Marie-Anne
Lenormand y fit des progrès rapides dans les langues mortes et vivantes,
le dessin, la peinture, la musique, etc. Dès l'âge de sept ans, elle
donnait des preuves d'une singulière aptitude à deviner les événements
futurs. L'abbesse du couvent des Bénédictines fut destituée pour
inconduite et enfermée dans une maison de correction. Grande rumeur
parmi les soeurs et les pensionnaires: à qui sera confiée la direction
du troupeau? Pendant qu'on délibérait là-dessus, la petite Lenormand
prédit que le choix du roi tomberait sur une certaine dame de Livardie,
et la prophétie se réalisa dix-huit mois après; il y avait alors six
mois que mademoiselle Lenormand avait quitté les Bénédictines pour les
dames de Sainte-Marie. La nouvelle abbesse renvoya chercher, lui donna
une fonction d'honneur dans la cérémonie du sacre, et la présenta à
l'évêque Grimaldi comme une enfant de haute espérance.
A dix-sept ans, au commencement de 1789, mademoiselle Lenormand annonça
la chute du trône, des changements dans la constitution du clergé et la
suppression des couvents. Ces présages, inspirés par les circonstances,
n'avaient rien de miraculeux; mais il était extraordinaire qu'une aussi
jeune personne, s'élevant brusquement au niveau des esprits éclairés,
comprit l'imminence et l'intensité des tempêtes politiques, et qu'elle
proclamât hautement ce que les plus audacieux disaient tout bas.
En 1790 elle vint à Paris, et fut placée en qualité de lectrice auprès
d'un vieillard, M. d'Amerval de la Saussotte, dont Marat, dans son _Ami
du Peuple_, désignait la maison, rue Honoré-Chevalier, nº 10, connue un
rendez-vous de royalistes. Mademoiselle Lenormand se posa de prime abord
comme devineresse, et fut promptement en vogue dans la haute société
parisienne. Plus l'avenir devenait sombre et incertain, plus les
privilégiés recherchaient des opérations cabalistiques qui
éclaircissaient leurs doutes et raffermissaient leur courage. Quand
Marie-Antoinette fut en prison, Marie Lenormand, royaliste ardente, ne
s'en tint pas à tirer les cartes: elle entreprit de la faire évader.
Déguisée en commissionnaire et portant un panier de fruits, elle fut
introduite à la Conciergerie par madame Richard, femme du concierge et
Machouis, administrateur des prisons. Elle trouva la reine accablée,
désespérée, sourde à toute proposition de salut. La destitution de
l'administrateur mit fin aux tentatives de la sibylle libératrice.
Sibylle, telle était la qualité qu'elle s'arrogeait alors, car elle
avait quitté sa place de lectrice pour établir un bureau de divination
rue de Tournon, nº 153, aujourd'hui nº 5. A ses premiers clients,
s'adjoignirent des hommes qui, embarqués, dans la Révolution, en
appréhendaient, pour eux et pour leurs projets, les désordres
aléatoires. Au mois de floréal an II (mai 1794). elle reçut la visite de
Robespierre, de Saint-Just et de La Force, administrateur du bureau
central de sûreté générale: «Vous serez, leur dit-elle, condamnés et
exécutes dans l'année.» Peu de temps après, la sibylle était conduite à
la Petite-Force, comme contre-révolutionnaire, ayant fait des prédiction
pour troubler la tranquillité des citoyens et amener une guerre civile.
En prison, elle fut la providence des femmes» nobles, auxquelles elle
fit pressentir une délivrance prochaine. Mademoiselle Montansier,
ex-directrice des théâtres de la cour, allait être transférée à la
Conciergerie, lorsque mademoiselle Lenormand lui dit: «Mettez-vous au
lit, faites la malade; un changement de prison serait la mort, mais vous
l'éviterez et vous vivrez très-âgée.» En effet, les personnes
transférées prirent sur l'échafaud, et mademoiselle Montansier fut sauvée
par le 9 thermidor.
Ce fut à la Petite-Force que Marie Lenormand entama avec Joséphine de
Beauharnais, la future impératrice, des relations qui lui ont valu en
grande partie sa popularité. Superstitieuse commue toutes les créoles,
Joséphine lui fit passer des notes du Luxembourg, où elle était détenue,
en la priant de lui prédire son sort et celui de son mari. «Le général
Beauharnais, répondit l'oracle, sera victime de la Révolution. Sa veuve
épousera un jeune officier, que son étoile appelle à de hautes
destinées:»
Délivrée par la cessation de la Terreur, Marie Lenormand reprit ses
séances prophétiques. En 1795, consultée par Bonaparte, qui songeait à
demander du service au Sultan, elle lui dit: «Vous n'obtiendrez point de
passe-port; vous êtes appelé à jouer un grand rôle en France. Une dame
veuve fera votre bonheur, et vous parviendrez à un rang très-élevé par
son influence; mais gardez-vous d'être ingrat envers elle: il y va de
votre bonheur et du sien.»
[Illustration Mademoiselle Lenormand décédée le 25 juin.]
Sous le Consulat, le 2 mai 1801, la sibylle fut mandée à la Malmaison
par Joséphine, et lui présagea des grandeurs nouvelles. Lors de la
formation du camp de Boulogne, ayant annoncé que le premier Consul
échouerait s'il tentait une descente en Angleterre, elle fut conduite
aux Madelonnettes, où on la garda du 16 décembre 1803 au 1er janvier
1804. Elle subit une seconde détention en 1808, pour avoir prédit que
l'Empereur voulait se rendre maître des États-Romains, et que la guerre
d'Espagne lui serait funeste. Cette dernière persécution lui inspira un
gros livre in-8: _les souvenirs prophétiques d'une sibylle sur les
causes secrètes de son arrestation du 11 décembre 1809._ Persiflée à
l'occasion de cet ouvrage, par le _Journal de Paris_, les _Débats_ et le
_Nain Jaune_, elle inséra de longues réponses dans le _Courrier_ du 20
septembre et le _Constitutionnel_ du 24 septembre 1815. Puis, comme pour
défier la critique, elle se mit à publier volume sur volume:
_Anniversaire de la mort de l'Impératrice Joséphine_, in-8, 1815; _la
Sibylle au tombeau de Louis XVI._, in-8, 1816; _les Oracles sibyllins_,
in-8, 1817; _la Sibylle ou congrès d'Aix-la-Chapelle_, in-8, 1819;
_Mémoires historiques et secrets de L'Impératrice Joséphine_, 2 vol.
in-8, 1820, réimprimés en 3 vol. en 1827. Tous ces ouvrages sont
également écrits dans un style emphatique et diffus. L'auteur parle
sérieusement de ses rapports avec _Ariel, esprit super-céleste
tout-puissant_; du mérite admirable de Cagliostro, possesseur des _dix
séphiroths_; de _Phaldarus_, génie de la recherche des choses occultes,
qui lui apparaît sous la forme d'un vieillard vêtu d'une longue tunique
verte. Ces rêveries ne méritaient pas l'honneur d'un procès; la
magistrature belge jugea toutefois à propos de l'aire arrêter la
pythonisse, qui était venue exercer à Bruxelles. Après plusieurs
interrogatoires, elle fut renvoyée devant le tribunal de Louvain, comme
s'étant vantée de posséder la _flèche d'Ahuris_, une _loupe magique_ et
un _talisman_ précieux, et ayant ainsi employé des manoeuvres
frauduleuses pour persuader l'existence d'un pouvoir et d'un crédit
imaginaires, etc. Condamnée à un an de prison, elle fut acquittée en
appel, aux acclamations de toute la ville. Les détails assez curieux de
cette cause sont consignés dans les _Souvenirs de la Belgique, Cent
jours d'infortune_, ou _le Procès mémorable_, in-8, 1822.
Mademoiselle Lenormand a fait paraître encore _l'Ange protecteur de la
France au tombeau de Louis XVIII_, in-8, 1824; le prospectus d'un
ouvrage inédit, _Album de mademoiselle Lenormand_, 5 vol. in-4, et 80
vol. in-8; _l'Ombre immortelle, de Catherine II au tombeau d'Alexandre
Ier_, in-8, 1826; _l'Ombre de Henri II au palais d'Orléans_, in-8, 1831;
_Manifeste des Dieux sur les affaires de France_, in-8, 1832; _Arrêt
suprême des Dieux de l'Olympe en faveur de la duchesse de Berri et de
son fils_ in-8, 1833.
[Illustration: Main gauche de l'impératrice Joséphine, étudiée, «d'après
les règles de la chiromancie, par mademoiselle Lenormand.]
Marie-Anne Lenormand avait adopté un cérémonial uniforme pour tous ceux
qui la consultaient. Un vieux domestique en habit noir introduisait le
_consultant_ dans l'antichambre, en disant: «Mademoiselle est occupée,
veuillez attendre.» Ce procédé dilatoire, en usage chez les médecins et
les avocats, a pour but de persuader au client qu'il n'est qu'une unité
d'une queue interminable. Au bout de dix minutes, le vieux domestique
vous menait dans un cabinet oblong à l'extrémité duquel était assise la
prêtresse, le front ombragé d'un turban. Le long du mur, à gauche de la
porte, était une bibliothèque remplie des ouvrages de Jean de La Taille,
Jean Helot, Nostradamus, Albert de Souabe, Le Loyer, Gaspard Poncer,
Apomazar, Léonard Vair, etc. La sibylle vous adressait huit
questions: «Quel est le mois et le quantième de votre naissance?--Quel
est votre âge?--Quelles sont les premières lettres de vos prénoms et du
lieu de votre naissance?--Quelle couleur préférez-vous?--Quel animal
aimez-vous le mieux?--Pour quel animal éprouvez-vous le plus
d'antipathie?--Quelle est la fleur de votre choix?--Voulez-vous le
_grand jeu_ ou le _petit jeu?_» Elle commençait ensuite ses opérations
chiromanciennes, cartomanciennes, captromanciennes, ooscopiennes ou
cafémanciennes.
[Illustration: (Une consultation de mademoiselle Lenormand.)]
Nous ne pensons pas devoir nous étendre sur ces puérilités divinatoires.
A quoi bon expliquer, d'après Delrio, Taisnier ou de La Chambre, comment
chacun des doigts est consacré à une planète, le pouce à Vénus, l'index
à Jupiter, le doigt du milieu à Saturne, etc.? A quoi bon chercher ce
qu'on peut voir dans un jeu de cartes ou dans quelques gouttes d'eau
versées sur un miroir? Nous sommes de l'avis de saint Ouen, évêque de
Rouen, qui disait à ses ouailles: «Ne croyez point aux sorciers, je vous
en conjure; ne les consultez pour aucun objet.» La seule divination
admissible est celle dont les résultats sont amenés par la perspicacité
naturelle; la méthode d'induction est le véritable esprit divinatoire.
S'il s'agit des États, les événements passés ou présents ont des
conséquences faciles à pronostiquer; s'il s'agit des individus, le
tempérament, la physionomie, l'âge, les manières, nous signalent le
caractère du _consultant_; et les actions étant toujours conformes aux
penchants, nous arrivons à des hypothèses assez exactes.
Ce qui a rendu mademoiselle Lenormand si fameuse, c'est d'avoir compté
parmi ses adeptes Fouché, Barras, David, Denon, Moreau, madame de Staël,
Talma, le chanteur Garât, le prince de Talleyrand et la plupart des
hommes illustres de l'Empire. Nous reconnaissons volontiers qu'elle ne
manquait ni d'esprit ni d'érudition; mais puisse-t-elle, pour l'honneur
du dix-neuvième siècle, avoir emporté l'art divinatoire dans son
tombeau!
Tombeaux de Casimir Périer et de Garnier-Pagès,