FATHIMA MANOUBIA

Elle était, de son vrai nom, Natalie-Dorothée-Charlotte d’Eberhardt.

Nous supposâmes qu’Isabelle viendrait là peut-être, et nous regardâmes

la place réservée à côté de sa mère, quelques pouces de terrain en large

et en long...

Vous souvenez-vous, mon cher ami, du cri d’admiration que nous poussâmes

un jour vers vous, à son sujet? Et lui en avez-vous transmis l’accent?

Oui, n’est-ce pas? Comme nous l’aimions! Comme nous souhaitions la

connaître, partir avec elle pour le loin! Quelle révolte fut la nôtre,

est plus que jamais la nôtre, de renoncer à cet espoir charmant!

Comme dernier témoignage de notre admiration, de notre douleur, de notre

deuil profond, comme unique fleur pour son tombeau, ma femme donnera son

témoignage fraternel au _Gil Blas_, prochainement.

*

* *

En vers admirables et en nobles phrases, Mme Lucie Delarue-Mardrus

composa l’éloge funèbre d’Isabelle Eberhardt. Sans l’avoir jamais

rencontrée, elle sut évoquer de la façon la plus haute celle qui fut en

effet une belle figure de liberté.

Écoutons:

«Apôtre serein, admirable nihiliste, quoique seulement contemplative,

écrivain français de race, excellent cavalier arabe, persécutée

politique, belle jeune femme... Nous avions appris tout cela par des

récits, dès Paris, et l’avions d’avance aimée à travers les paroles des

autres, en attendant de la rencontrer quelque part, à l’un des quatre

coins de l’Afrique, telle qu’elle nous avait été décrite: adolescent

botté de rouge, enveloppé des blancheurs bédouines, cabré et souriant

sur son grand cheval sauvage.

«Ceux qui l’ont connue sont frappés, si on peut dire, d’un malheur _qui

a un visage_. Nous, nous continuons à errer dans l’invisible. Et cette

douleur de l’avoir manquée à jamais nous laisse saisis de trouble,

douloureux, comme effrayés. Il semble que son fantôme soit toujours

autour de nous qui ne l’avons approchée qu’en esprit; il semble que la

mort nous l’ait donnée toute comme nous ne l’eussions jamais possédée

vivante. Aucune déception, aucune gêne humaine ne viennent nous gâter sa

légende. Et pourtant, comme un seul regard eût mieux valu que nos

songes!...

«On nous avait conté aussi qu’elle avait été, en pleine misère,

portefaix, à Marseille, et aussi assaillie dans le Sud, à coups de

sabre, par un Arabe fanatisé. Nous savions comment ce drame avait eu des

causes mystérieuses, que l’assassinée elle-même n’avait jamais pu tirer

au clair; et nous savions qu’à la suite de cet attentat qui la laissait

presque infirme d’un bras, elle avait été expulsée, sans explication, du

territoire algérien. Que connaissons-nous encore? Son goût passionné de

la solitude, qui n’était peut-être qu’un grand instinct de fuir

l’ignominie des gens, de s’en aller bien loin de l’éternelle

incompréhension du mufle dont le stupide sourire ou l’invective odieuse

poursuivent ceux qui ont osé s’échapper de la cage sociale et vivre

libres en deçà des barreaux du préjugé... Elle partait parfois sur son

cheval, toute seule à travers les espaces, et souvent pour de longs

jours; et quelquefois aussi, à bout de tout, elle se levait, des soirs,

pour aller se suicider; puis, regardant tout à coup la beauté du ciel de

lune, elle décidait brusquement que la vie valait, malgré tout, d’être

vécue.

«Comme nous écoutions avidement ces choses, ignorant encore qu’un jour

si proche viendrait où nous aborderions au pays de cette créature

d’épopée!

«Maintenant, nous continuons ardemment à interroger tous ceux qui l’ont

vue passer. Nous avons lu très peu de ce qu’elle a publié, épars dans

des journaux algériens. Mais quelques lignes ont suffi pour remuer en

nous une admiration étonnée. Quelle splendide et simple hardiesse,

quelle magnifique brusquerie, et, d’ailleurs, quelle prenante monotonie

nostalgique! Cette femme était une source puissante, dont, peut-être, la

générosité s’éparpillait trop encore; mais le temps patient l’attendait

pour lui enseigner la belle prudence du style qui revient quelquefois

sur les pas du premier emportement. Telle quelle, son œuvre est

évidemment un décalque de sa vie, donc profondément originale, haute.

Peut-être, plus tard, cette œuvre eût-elle dépassé même sa vie? Elle

n’avait que vingt-sept ans.

«Par lambeaux, nous arrachons quelque chose d’elle à des gens de hasard.

Les Arabes, qui ne la connaissent que sous le nom de Si Mahmoud Saâdi,

nous ont dit avec élan qu’elle était «généreuse». Ils semblaient l’avoir

respectée presque comme un personnage saint. Ils admiraient aussi ses

prouesses cavalières, sa science des plus surprenantes fantasias. Il y

en a qui nous ont dit qu’elle fumait le haschich, ce qui l’avait rendue

«blanche avec pâleur». Quelques beaux messieurs européens nous ont

résumé leur opinion sur elle en déclarant:

«--Une toquée!

«Suivaient des calomnies basses. Et ils achevaient par cette suprême

insulte:

«--C’était vraiment _une femme extraordinaire_!

«Enfin, les rares amis dignes qu’elle a eus, à Alger ou ailleurs, en

Afrique, ont écrit d’elle qu’elle était «un être surhumain». Tout

concorde donc sans diversion: notre chagrin de sa mort ne nous trompe

pas.

«Arrivant ainsi lentement à nous rendre compte de cette personnalité

incalculable, nous songeons à l’horreur de sa fin, avec des yeux tout à

coup pleins des larmes de la rébellion...

«Cependant il est beau qu’ayant vécu si audacieusement, celle-ci soit

ainsi morte en activité. Au moment où les eaux ont tourbillonné sur elle

pour l’assommer au fond de cette maison en ruines où on l’a retrouvée,

elle criait à son mari, spahi indigène, qu’«elle savait nager et qu’elle

allait le sauver»! Ce défi à la mort fut donc sa dernière parole.

«Maintenant nous songeons à son désir antérieur d’être enterrée dans le

cimetière musulman de Bône, près de sa mère, et nous nous demandons si

elle y sera réellement transférée, si elle reposera un jour à cette

place que nous avons été visiter avec une folle émotion, lieu de délices

mortuaires en face d’une mer bleu-paon sur laquelle s’alignent des

cyprès noirs, et dont les petites tombes de faïence sont encore des

habitations islamiques propres et tentantes, certaines possédant même

une treille gonflée d’un sombre raisin. Nous avons médité, assise contre

la double inscription, française et arabe, qui dit que Natalie

d’Eberhardt, la mère, est née à Saint-Pétersbourg, et morte à Bône, et

que son nom devant Allah était Fathima Manoubia...

«Qui étaient ces femmes, dont personne n’a pu nous fixer la vraie

origine? Quelles choses les ont poussées vers l’Afrique et vers l’Islam?

Il en est peut-être qui le savent. Pour nous, cela se perd dans un

mystère qu’il est, d’ailleurs, inutile d’éclaircir. Il nous importe peu

de savoir d’où venait cette Isabelle héroïque...

«Il faudrait les tambours des grandes chevauchées

Ou l’innocent roseau qui s’enroue au désert...

Mais honorer ta fin de mes seuls yeux amers,

Qui pleureront le long des routes desséchées!

Mais t’attendre, malgré la mort, à des tournants,

Quand les nuits sont, au Sud, de palmes et d’étoiles,

Quand les parfums des oasis sont dans nos moelles

Et que l’Islam circule en ses manteaux traînants!

Te regretter, alors que je ne t’ai point vue,

Au moment où mes mains allaient prendre tes mains

Me heurter, moi vivante, à toi, tombe imprévue,

Sans avoir échangé le regard des humains!

Je pense à toi, je pense à toi dans les soirs roses,

Jeune femme, ma sœur, jeune morte, ma sœur!

Tu me parles parmi l’éloquence des choses,

Et ta voix, ô vivante, est pleine de douceur.

Salut à toi, dans la douleur de la lumière,

Où tu vécus d’ivresse et de fatalité

Le désert est moins grand que ton âme plénière,

Qui se dédia toute à son immensité.

Toi qui n’étais pas lasse encore d’être libre,

D’avoir tant possédé tout ce que nous voulons,

Ni que toute beauté frissonnât par tes fibres

Comme un chant magistral traverse un violon,

Pourquoi la mort si tôt t’arrache-t-elle au monde,

Ne nous laissant plus rien que l’admiration,

Alors qu’il te restait encore, ô vagabonde,

A courir tant de risque et tant de passion?

Tout se tait. La bêtise immense et l’injustice,

Qui te regardaient vivre avec leurs yeux si gros,

Ne te poursuivront plus, au milieu de la lice,

Du hideux cri de mort qui s’attache aux héros.

Nous irons à présent lui dire qu’il se sauve,

Ton cheval démonté, sus aux quatre horizons,

Pour apprendre ta fin subite au néant fauve

Des Saharas sans bruit, sans forme, sans saisons.

Car toi tu dors, enfin parvenue au mystère

Que ton être anxieux cherchait toujours plus loin,

Enveloppée aux plis éternels de la terre,

Comme dans la douceur d’un manteau bédouin.»

*

* *

Et c’est encore une autre de ses sœurs, Séverine, qui pleure celle qu’on

appela un jour la «Séverine algérienne».

«Son roman, _Trimardeur_, témoignait d’un précieux talent, livrait le

secret de sa pensée profonde, de sa grande âme inassouvie, en mal de

beauté et d’équité.

«La voici morte, à vingt-sept ans, dans la fleur de son âge, comme dit

la chanson populaire, à l’apogée de son éclosion intellectuelle. Edmond

Claris et Victor Barrucand ont salué avec une vibrante émotion celle qui

fut leur camarade.

«L’aînée, à son tour, s’incline vers le pauvre petit «oiseau de

passage», qui, Russe d’origine, disciple de Bakounine, avocate de

l’Islam, relia d’un fil léger et puissant les souffrances du monde slave

aux douleurs du monde musulman, la «Maison des Morts» à nos

pénitenciers.

«Au jardin des pâles asphodèles, apparais, ombre menue dont j’ignorais

le visage vivant, mais mon cœur te reconnaîtra, qui est plein de

tristesse fraternelle et s’émeut de ta jeunesse fauchée...»

*

* *

Séverine a cru voir dans Isabelle Eberhardt un disciple de Bakounine. Ce

point demanderait à être précisé. Sympathique aux révolutionnaires, il

ne nous paraît pas que le sentiment des «hommes d’action» ait jamais été

complètement le sien. Isabelle Eberhardt s’intéressait beaucoup plus aux

mouvements de l’âme qu’aux bouleversements sociaux. Elle n’attendait que

peu de beauté et de bonheur d’une société future où l’homme resterait le

même. Elle entendait la liberté non par la révolte, mais par l’évasion.

Elle ne songeait pas à s’insurger, elle partait. Son sentiment

s’exprimait d’un mot qui faisait image: «la Route!».

«Tel est le sens de son roman _Trimardeur_. M. Félix Fénéon l’a fort

bien jugé, en disant: «Ce livre est imprégné de nihilisme contemplatif.»

Isabelle Eberhardt est certainement l’écrivain moderne qui a le mieux

dit l’inconsciente sagesse arabe et la «philosophie du nomade». Le

désert africain par ses plus beaux soirs fut comme l’illustration de sa

pensée.

*

* *

Du temps qu’Isabelle Eberhardt habitait Ténès, elle y connut deux

excellents écrivains algériens, M. Robert Arnaud, qui exerçait les

fonctions d’administrateur-adjoint, et M. Vaissié (Raymond Marival),

juge de paix, qui venait de faire paraître un beau roman colonial: _le

Cof_.

Il nous paraît bon de joindre à ces notes leur témoignage éloquent et

ému:

«--Ce fut un dimanche, dit M. Robert Arnaud, que l’on vendit, sur une

place de Ténès, le mobilier et les hardes de celle qui n’avait jamais

rien voulu posséder, cette Isabelle Eberhardt dont la mort récente, à

Aïn-Sefra, a été une des grandes douleurs de ma vie. Un torrent passa

sur la ville; il laissa derrière lui, pêle-mêle, avec l’écroulement des

murs de toub et les débris des charpentes grossières en bois d’ârâr, le

cadavre de l’écrivain le plus mâle et le plus sincère du bled algérien.

Un an auparavant elle habitait encore Ténès, où son mari, ancien

maréchal des logis de spahis, puis de hussards, était khodja de la

commune mixte. Là, je la voyais quasi chaque jour, elle portait avec

élégance l’ample costume du cavalier arabe qui seyait à sa haute taille;

mais, sous le turban ceint de cordes, le visage, très doux, était d’un

adolescent et le sourire était d’un gosse. Elle entrait dans mon bureau,

s’asseyait, jambes croisées, sur une natte, observait le va-et-vient des

fellah et des bergers qui me contaient leurs misères, écoutait

l’interminable histoire de leurs démêlés avec l’administration, avec les

caïds, avec les colons, avec les malfaiteurs; elle notait un geste, une

attitude, une flexion de voix; puis, au café maure où elle allait passer

de longues heures, elle conversait avec les meskines, les confessait,

recueillait le récit des drames de la montagne, s’attendrissait sur les

dénis de justice, réconfortait les malheureux, partageait avec eux son

morceau de pain, soignait les blessés et les malades. Son

désintéressement fut toujours absolu: cette jeune Russe, née et élevée

parmi les nihilistes réfugiés à Genève, avait en elle du sang d’apôtre;

elle considérait la France, sa patrie adoptive, comme la grande idée

révolutionnaire du monde, et lorsqu’elle parlait d’elle aux indigènes,

c’était pour la leur faire aimer et respecter.

«Sa qualité de musulmane lui permettait encore de mieux comprendre que

nous l’âme du paysan berbère; on la saluait, tel un marabout vénéré,

lorsqu’à cheval elle traversait un douar; nul n’ignorait son sexe, mais

si belle est la délicatesse innée en le montagnard le plus farouche, que

jamais, dans les assemblées ou dans les fêtes auxquelles elle se

rendait, nul ne fit allusion à son déguisement; on s’abstenait seulement

de prononcer devant elle des paroles familières mais obscènes.

«Son existence fut une épopée; un jour elle prie avec les frères de

l’ordre des Kadriya, à El-Oued, le lendemain elle chasse la gazelle dans

les dunes, un autre jour un fou fanatique tente de l’assassiner, et lui

entaille le crâne et les épaules à coups de sabre. Tantôt elle s’attarde

à muser avec les étudiants dans quelque zaouïya ou chez son amie Lalla

Zineb, la maraboute de Bou-Saâda, tantôt elle se donne entière au bled,

le parcourt au hasard, couche au besoin à la belle étoile, se nourrit de

galette d’orge et de berboucha. On l’aperçoit dans le Tell, mais elle

n’y séjourne guère, happée par l’attrait des plaines immenses de

l’Extrême-Sud. Elle disparaît soudain, on la retrouve docker à

Marseille, ou étudiante en médecine à Genève, ou reporter ailleurs. Et

qu’on ne la suppose pas une névrosée ou une déséquilibrée d’espèce

quelconque! La vie lui fut impitoyable, et elle vivait avec le moment,

avec l’heure qui fuit, sans un regret du passé, sans le souci de

l’avenir; l’âme cosaque qui survivait en elle lui répétait les

chevauchées, les combats, les aventures des aïeux; elle avait conservé

leur bel optimisme, leur confiance dans la fatalité, leur bonne humeur.

Je la vis sans pain, sans ressources, ruinée par des gens vils et

lâches, et toujours gaie de sa jeunesse et de sa bonté. Elle était femme

avant tout.

«D’ailleurs elle adorait son mari, Si Ehnni, se dévoua pour le sauver,

lors de l’inondation qui la noya. Je lui demandais ce qu’elle ferait si

elle avait un enfant. «Je renoncerais à mes voyages; les femmes russes

sont toujours de bonnes mères de famille, mais... je ne voudrais pas

être mère!»

«Son œuvre, uniquement consacrée à l’Afrique du Nord, est éparpillée

dans des journaux et des revues; au seul _Akhbar_, fondé par son ami

Victor Barrucand, elle collabora avec assiduité; ce fut là qu’elle

publia son unique roman, _Trimardeur_, demeuré inachevé et dont on a

récemment découvert la fin dans les boues de sa maison d’Aïn-Sefra; ce

fut là que parurent ses _Impressions du Sud-Oranais_, si belles de

lumière et de grouillements humains; elle s’y révéla inégalable par sa

vaste compréhension des êtres de la brousse, avec lesquels il faut être

d’âme pour pouvoir les restituer dans leur sauvage énergie.

«Il faut aimer les espaces sans limites où rampent les dunes et meurent

les roches, car seul un amant peut jouir des savantes délicatesses de

leurs ombres, des nuances fugitives de leur robe lumineuse: c’est le

règne du violet sous la gloire des horizons où, le soir, lentement, la

pourpre de l’Orient se mue en lilas toujours plus clair traversé par

intervalles d’avalanches de poussières écarlates et de rayons

vert-de-grisés; et le soleil disparu derrière le mamelonnement

voluptueux des sables, c’est encore une dernière éruption de bolides

enflammés qui zèbrent le ciel déjà alangui par la tiédeur lunaire; une

nappe de sang s’écoule pesamment le long des dunes les plus hautes; une

énorme boucherie ruisselle de tous les côtés, comme si l’on sacrifiait à

la mort du moloch la vie qu’il engendra pendant le jour. Et, au loin,

sur le haut lieu où repose le marabout protecteur de la région, retentit

l’appel sonore des annonciateurs de la prière. Alors la conscience

confuse du fellah s’épand dans l’agonie de la lumière et discerne

obscurément que sa misère et sa douleur sont une parcelle infime de la

beauté du monde. Et comme il sait que le Rétributeur le sait, il se

redresse et va, heureux du mal de vivre, contempler, sous les palmiers

du café maure, les danses sacrées des Naïlet. Parmi tels paysages se

complaisait Isabelle Eberhardt; sa grande originalité fut de les peupler

de vrais bonshommes, d’êtres adéquats à leur milieu et révélés dans leur

pensée, dans leurs mœurs, dans leurs vices.

«Leur psychologie est compliquée; ils sont loin, ainsi que les décrivent

les écrivassiers plus ou moins orientalistes, d’être tout d’une pièce;

ils mangent avec leurs doigts, c’est vrai, mais avec politesse et

toujours en cérémonie; ils ont un tact et une science des nuances que

nous n’avons jamais possédée; ils vont jusqu’au bout de leurs passions,

en souffrent et en meurent parfois, mais mieux que nous; ils mentent

comme Odysseus mentait, parce qu’un homme doit avoir deux qualités: être

brave et savoir dissimuler sa pensée; mais ils ne se fâchent pas d’être

devinés. Aussi un Européen n’est-il jamais apte à comprendre un nomade;

dans le désert tout étranger est, à priori, un ennemi et est traité

comme tel; on ne peut y pénétrer en sûreté que si l’on est soi-même un

nomade; et il faut avoir longtemps habité sous la tente pour arriver à

ces constatations.

«Comme elle connaissait à fond les gens du bled, Isabelle a pu écrire

quantité de nouvelles où jamais un personnage ne répète un personnage;

dans un style net, incisif, souvent brutal, elle décrivait leurs labeurs

et leurs peines, et atteignait sans efforts à de puissants effets

dramatiques. Le gourbi obscur et enfumé où, devant les métiers à tisser,

bavardent les épouses aux joues tatouées, tandis que braille un marmot

suspendu au cou de sa mère, et que la vieille surveille, dans un coin la

marmite où mijote la cheurba,--le champ mal labouré dont la récolte est

à la merci du siroco ou de la gelée,--le champ où s’éparpillent les

figuiers et les pieds de sorgho,--les troupeaux égaillés dans le lit des

oueds,--les usuriers fauteurs de rahnias ruineuses, les jeunes gens

séduits par l’idée de la guerre et courant s’engager à la ville

voisine,--la famille disloquée par le voisinage des colons,--l’invasion

de l’alcoolisme dans les tribus: voilà les thèmes favoris sur lesquels

brode la merveilleuse fantaisie d’Isabelle Eberhardt. Elle a pitié, elle

aime et elle partage. Elle donne sans compter, aux misérables, son temps

et ses maigres ressources; une fois, elle recueillit chez elle un vieil

infirme abandonné par ses parents et ses amis, et qu’elle avait

découvert, à demi mort de faim et de soif, dans un gourbi; elle le

nourrit, le pansa, s’entremit pour lui faire obtenir de ses parents une

pension alimentaire, fut pour lui plus amie que protectrice; quand il

fut sauvé, elle ne s’occupa plus de lui, car elle savait que la

reconnaissance est une vertu antisociale.

«Par un après-midi ensoleillé, nous suivions le chemin du littoral,

revenant de visiter notre ami l’ingénieur Paul Régnier, le gendre

d’Élisée Reclus. Nous avions quitté de bonne heure l’admirable

ferme-modèle qu’il a créée à Tarzout; le sentier suivait des falaises

toisonnées de broussailles épaisses, la mer se brisait à cinquante

mètres au-dessous de nous, sur des roches rougeâtres, qui s’auréolaient

d’écumes frémissantes; les arêtes rousses des caps échelonnés devant

nous trempaient dans de la vapeur bleue et paraissaient demi-fluides et

imprécises: la région était déserte, le calme puissant des végétaux

berçait le pas de nos chevaux; je remarquai la tristesse soudaine

d’Isabelle Eberhardt: «Oh! murmura-t-elle, je n’aimerais pas mourir dans

ce pays. Il y a trop d’arbres!» Elle était née pour la dune et pour

l’espace, et souhaitait de sourire au grand soleil, à son dernier

soupir...

«--Un ciel gris passait sur la ville, ce matin-là, et semblait pleurer

des larmes de suie; le cœur serré, j’assistai, seul ému au milieu de

l’indifférence cupide des acheteurs, à la vente des effets et des

meubles de celle qui fut la bonne nihiliste des légendes. Et il me plut

d’acquérir l’encrier, encore à moitié plein, de l’écrivain parti sans

avoir encore dit toute sa pensée. Et je pleurerai toujours l’amie

douce...»

*

* *

En parlant d’Isabelle Eberhardt, M. Raymond Marival écrit dans une note

émue:

«--Je me souviens de notre première rencontre.

«Elle eut lieu dans un site charmant, sous des pins où bruissait le vent

léger.

«Isabelle arriva la dernière au rendez-vous. A travers le réseau du

feuillage, j’aperçus sa jument blanche qui se cabrait. Puis une voix

monta dans le soir tranquille:

«Ziza! (chérie)».

«Le soleil au déclin déployait son éventail pourpre au-dessus des flots.

La Méditerranée s’apaisait. Les vagues, près du cap doré, se faisaient

calmes. L’une après l’autre, toutes s’approchaient avec des révérences

de marquises.

«Si Ehnni nous présenta. Isabelle me tendit sa main fluette. Puis un

silence pesa. Elle se tourna vers la mer et contempla la première étoile

qui apparaissait à l’Orient.

«La nuit était venue. On alluma des torches et, couchés en rond sur la

plage, nous savourâmes le couscous qu’elle avait roulé de ses mains. Le

cœur d’Isabelle était toujours prêt à se répandre. Quelques mots

échangés, plusieurs idées communes nous rapprochèrent vite. Je lui

exprimai tout de suite ma pitié des humbles et des fellahs; elle me

sourit comme à un vieil ami, et dès ce moment je vis son âme limpide

transparaître au fond de ses yeux.

«Des entrevues qui suivirent je ne veux retenir qu’une seule. Elle

remonte à quinze mois à peine. Ce fut l’une des dernières.

«Quelques envieux avaient ouvert contre Isabelle une campagne immonde.

Il y a des gens qu’il faut plaindre. Ces misérables font le mal comme

d’autres respirent, aussi inconscients que cette princesse des vieux

contes, dont chaque parole engendrait un crapaud. L’âme ingénue

d’Isabelle ne connaissait pas la rancune. A chaque coup qui la blessait,

elle levait plus haut le front, secouant les pans de son burnous, et

c’était tout.

«Derrière la maison que j’habitais à cette époque, s’ouvrait un jardin

clos d’une palissade; une treille, un figuier sauvage, quelques rosiers

fleuris en faisaient tout l’ornement. Les rumeurs de la ville

n’arrivaient pas jusque-là. On y entendait seulement la plainte confuse

de la mer et celle des grands goélands qui tournoyaient dans le ciel

avec des cris lamentables.

«Isabelle aimait cette retraite. Elle avait accoutumé d’y venir presque

chaque soir. Assise sur un banc de pierre, les jambes croisées, les yeux

rêveurs, elle fumait silencieusement de pâles cigarettes parfumées au

musc. Le soir dont je parle, le crépuscule l’y surprit; des noctuelles

voletaient autour de la lampe. Soudain, dans l’ombre indécise, je crus

entendre un sanglot. Les coudes aux genoux, la tête dans ses mains,

Isabelle pleurait.

«Qu’avez-vous, lui dis-je, qu’avez-vous, Si Mahmoud!»

«Elle souleva à regret sa face humide et fixa sur moi des yeux de

détresse, des yeux hagards de bête traquée. Cela dura l’espace d’un

éclair. Comme je m’approchais, un peu inquiet de cette défaillance, je

ne vis plus sur son visage que ce masque un peu froid d’insouciance

sereine qu’elle opposait à ses disgrâces.

«O Isabelle! petite sœur que nous pleurons, vous voilà maintenant

disparue. D’autres célébreront votre talent d’écrivain. J’ai voulu pour

ma part évoquer pieusement deux instants de votre vie et, au bouquet

offert à votre mémoire, joindre ces deux fleurettes bleues en témoignage

d’amical et fraternel souvenir.»

*

* *

Quelques jours avant la catastrophe d’Aïn-Sefra, Isabelle Eberhardt nous

annonçait l’envoi d’un manuscrit d’impressions du Sud-Oranais, nous

priait de le revoir et d’en écrire la préface, où sa vie et ses idées

seraient expliquées. Ce livre, dans son intention, devait être dédié au

général Lyautey, qui avait favorisé ses observations.

Le manuscrit ne nous fut pas expédié à temps et disparut dans la

catastrophe. Des fouilles furent faites, au lendemain de l’inondation

qui avait détruit une grande partie du village, dans les décombres de la

petite maison habitée par Isabelle Eberhardt, pour y retrouver son

corps, car on était resté pendant deux jours incertain de sa mort et

elle avait été tout d’abord portée comme disparue. Au pied de

l’escalier, sous un pan de mur écroulé, on retrouva sa dépouille

mortelle et non loin de là un manuscrit de son roman _Trimardeur_.

C’était la première ébauche d’une œuvre dont la publication avait été

commencée dans l’_Akhbar_, le 9 août 1903, poursuivie jusqu’au 1er

novembre, reprise le janvier 1904 et menée jusqu’au 10 juillet.

Cette ébauche n’était point conforme à la version en cours de

publication. Elle nous permit cependant, avec quelques additions et

retouches, de terminer le roman. On retrouvera la fin de ce

_Trimardeur_, portant sur des chapitres algériens, en quatre numéros de

l’_Akhbar_, du 13 novembre au 4 décembre 1904, avec un portrait de

l’auteur fait à Beni-Ounif de Figuig, quelques mois auparavant.

L’ensemble du roman comporte 38 feuilletons.

*

* *

Une autre œuvre d’Isabelle Eberhardt, _Sud-Oranais_, de vastes

proportions, avait été commencée dans notre journal avec l’année 1904 et

poursuivie jusqu’au 5 juin.

Cette œuvre se compose d’une suite de tableaux fortement observés

pendant le premier séjour d’Isabelle Eberhardt dans le Sud-Oranais, sur

la fin de 1903.

A cette époque, notre vaillante amie revint à Alger par Aïn-Sefra,

Géryville et les Hauts-Plateaux jusqu’à Berrouaghia, point terminus de

la voie ferrée de l’Ouest-Algérien dans le département d’Alger. Elle

accomplit ce rude voyage au mois de décembre, dans des régions où les

nuits, à cette époque, sont déjà glacées et où l’on ne rencontre

ordinairement aucun autre abri que la tente des nomades. Elle voyageait

seule, de poste en poste, escortée seulement d’un mokhazni et de son

chien noir et hirsute: «Loupiot».

En deux numéros de l’_Akhbar_ du mois de juin 1904, Isabelle Eberhardt

avait commencé à narrer ses impressions monotones et larges par cette

route désolée des Hauts-Plateaux. Elle nota encore brièvement, pendant

ce voyage, les mélopées de nomades que nous avons traduites dans les

«Choses du Sahara».

La nostalgie du Sud devait la ramener avec nous à Figuig en février et,

de nouveau, seule, à Aïn-Sefra, au commencement du mois de mai. Elle

descendit ensuite à Beni-Ounif, à Béchar, et passa de longues semaines

d’été dans la zaouïya marocaine de Kenadsa.

C’est là, et plus tard à Aïn-Sefra où la fièvre l’avait contrainte à

revenir en attendant la saison d’hiver, qu’elle reprit ses premières

impressions du Sud-Oranais et qu’elle les compléta d’une deuxième

partie.

L’ensemble du manuscrit comportait environ 230 pages, dont une centaine

pour la deuxième partie.

*

* *

Retrouvé dans les fouilles, qui furent menées avec beaucoup de soin et

d’attention par le lieutenant Pâris, ce manuscrit, après un séjour de

plusieurs semaines dans la terre mouillée, était en partie détruit et

très friable. Il ne présentait plus aucune suite. Pour en raccorder les

fragments, nous avons été amenés, en reprenant toute la rédaction, à les

relier entre eux par des réflexions empruntées à la correspondance

d’Isabelle Eberhardt, à ses papiers, à ses cahiers de notes et le plus

souvent librement inspirées de nos longues causeries et de notre

collaboration fraternelle.

Nous avons cru devoir séparer des premières impressions générales du

Sud-Oranais--écrites dans une manière plus objective--les pages

marocaines de Kenadsa, et à cette suite nouvelle nous avons donné un

titre nouveau: _Dans l’Ombre chaude de l’Islam_.

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On voit quelle a été dans ce livre notre part de collaboration.

Cette méthode de reconstitution était la seule qui nous permît de sauver

d’un enterrement définitif les fragments de scènes sahariennes que nous

avions entre les mains.

D’une façon générale, toute la documentation pittoresque et scénique du

livre posthume est de l’écriture d’Isabelle Eberhardt. Nous avons, de

plus, placé l’auteur dans son œuvre.

Les réflexions que nous lui avons prêtées sont celles qui expliquent sa

vie et son caractère.

Cette «explication de sa psychologie» qu’elle nous demandait quelques

jours avant sa mort, nous avons été amené à la fondre dans son propre

texte et à faire revivre ainsi pieusement notre amie, en ressemblance à

l’image que nous en avions gardée.

Il y a certainement dans cette manière de peindre un peu de roman, très

peu.

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Les «Choses du Sahara» et les «Heures de Tunis» ont été terminées sur

les papiers qu’Isabelle Eberhardt nous laissa en partant à

Aïn-Sefra.--La première partie des «Heures de Tunis» avait paru, en

juillet 1902, dans _la Revue blanche_.

Les «Choses du Sahara» sont relatives pour la plupart au Sahara

constantinois. Nous y avons ajouté les pages inédites du manuscrit du

«Sud-Oranais», qui restaient intactes et qui n’entraient pas dans le

plan nouveau de _l’Ombre chaude de l’Islam_.

Le chapitre intitulé «Joies noires» s’est trouvé conservé, par le soin

qu’Isabelle Eberhardt avait pris, peu de jours avant sa mort tragique,

de l’envoyer en variété littéraire à la _Dépêche Algérienne_. Datées

d’Aïn-Sefra, septembre 1904, ces pages sont, sans doute, les dernières

qu’Isabelle Eberhardt ait écrites.

Dans l'ombre chaude de l'Islam · 第 80 / 82 题