Quand M. Loubet, président de la République, vint en Algérie, Isabelle
Eberhardt assistait au banquet de la presse qui fut donné à Alger. Elle
y portait, suivant sa coutume, le costume arabe masculin tout de laine
blanche, sans aucun ornement de soie, sans aucune autre tache de couleur
que les cordelettes brunes en poil de chameau, nouant en tours nombreux,
sur son front puissamment sculpté, la mousseline blanche de son haut
turban du Sud.
La présence de ce jeune taleb aux belles mains allongées, à la voix
douce un peu voilée et traînante, ne fut pas sans intriguer les
reporters qui suivaient le voyage présidentiel. Quelques-uns, mal
renseignés, envoyèrent à leurs journaux des informations inexactes sur
la vie et la personnalité de notre amie, qui se trouvait comparée à une
sorte de Velléda arabe, parcourant les tribus comme autrefois la
belliqueuse Berbère Kabéna, reine de l’Aurès, pour y prêcher la haine de
l’envahisseur. Ces choses répondaient d’ailleurs à des calomnies locales
propagées par quelques folliculaires arabophones.
Isabelle Eberhardt tenait à relever ces dires:
Ma véritable histoire, écrit-elle dans _la Petite Gironde_ du 23 avril
1903, est peut-être moins romanesque, assurément plus modeste, que la
légende en question, mais je crois de mon devoir de la conter.
Fille de père sujet russe musulman et de mère russe chrétienne, je suis
née musulmane et n’ai jamais changé de religion. Mon père étant mort peu
après ma naissance, à Genève, où il habitait, ma mère demeura dans cette
ville avec mon vieux grand-oncle, qui m’éleva absolument en garçon, ce
qui explique comment, depuis de longues années, je porte le costume
masculin.
Je commençai, d’abord, des études médicales, que j’abandonnai bientôt,
irrésistiblement entraînée vers la carrière d’écrivain.
A ma vingtième année, en 1897, je suivis ma mère à Bône, en Algérie, où
elle mourut sous peu, après avoir embrassé la foi musulmane. Je
retournai alors à Genève, pour y accomplir mon devoir filial auprès de
mon grand-oncle, qui mourut bientôt, lui aussi, me laissant une petite
fortune. Alors, seule, avide d’inconnu et de vie errante, je retournai
en Afrique, où je parcourus à cheval et seule la Tunisie et l’Est
algérien, ainsi que le Sahara constantinois. Pour plus de commodité et
par goût esthétique, je m’accoutumai à porter le costume arabe, parlant
assez bien la langue du pays, que j’avais apprise à Bône.
En 1900 je me trouvais à Eloued, dans l’extrême Sud-Constantinois. J’y
rencontrai M. Sliman Ehnni, alors maréchal des logis de spahis. Nous
nous mariâmes selon le rite musulman.
En général, dans les territoires militaires, les journalistes sont mal
vus, en leur qualité d’empêcheurs de danser en rond... Tel fut mon cas:
dès le début, l’autorité militaire, qui est là-bas, en même temps,
administrative (bureaux arabes), me témoigna beaucoup d’hostilité;
aussi, quand nous manifestâmes, mon mari et moi, l’intention de
consacrer notre mariage religieux par une union civile, l’autorisation
nous en fut refusée.
Notre séjour à Eloued dura jusqu’en janvier 1901, époque à laquelle je
fus, dans les circonstances les plus mystérieuses, victime d’une
tentative d’assassinat de la part d’une sorte de fou indigène. Malgré
mes efforts, la lumière ne fut pas faite sur cette histoire, lors du
procès qui eut lieu, en juin 1901, devant le Conseil de guerre de
Constantine.
Au sortir du Conseil de guerre, où j’avais naturellement dû comparaître
comme principal témoin, je fus brusquement expulsée du territoire
_algérien_ (et non de France), sans qu’on daignât même m’exposer les
motifs de cette mesure. Je fus donc brutalement séparée de mon
mari.--Étant naturalisé français, son mariage musulman n’était pas
valable.
Je me réfugiai auprès de mon frère de mère, à Marseille, où mon mari
vint bientôt me rejoindre, permutant au 9e hussards. Là, l’autorisation
de nous marier nous fut accordée après enquête et sans aucune
difficulté... Il est vrai que c’était en France, bien loin des
proconsulats militaires du Sud-Constantinois. Nous nous mariâmes à la
mairie de Marseille, le 17 octobre 1901.
En février 1902, le rengagement de mon mari expirant, il quitta l’armée
et nous rentrâmes en Algérie. Mon mari fut bientôt nommé _khodja_
(secrétaire-interprète) à la commune mixte de Ténès, dans le nord du
district d’Alger, où il est encore.
Telle est ma vraie vie, celle d’une âme aventureuse, affranchie de mille
petites tyrannies, de ce qu’on appelle les usages, le «reçu», et avide
de vie au grand soleil, changeante et libre.
Je n’ai jamais joué aucun rôle politique, me bornant à celui de
journaliste, étudiant de près cette vie indigène que j’aime et qui est
si mal connue et si défigurée par ceux qui, l’ignorant, prétendent la
peindre.
Je n’ai jamais fait _aucune propagande_ parmi les indigènes, et il est
réellement ridicule de dire que je pose en _pythonisse_!
Partout, toutes les fois que j’en ai trouvé l’occasion, je me suis
attachée à donner à mes amis indigènes des idées justes et raisonnables
et à leur expliquer que, pour eux, la domination française est bien
préférable à celle des Turcs et à toute autre.
Il est donc bien injuste de m’accuser de menées anti-françaises.
Quant à la teinte d’antisémitisme que m’attribue votre envoyé spécial,
elle m’est d’autant plus étrangère que, collaboratrice à _la Revue
blanche_, à _la Grande France_, au _Petit Journal illustré_ et à _la
Dépêche Algérienne_, où je suis rédactrice attitrée, j’ai collaboré aux
_Nouvelles d’Alger_, qui, sous la rédaction en chef de M. Barrucand, ont
si largement contribué à détruire ici la tyrannie antisémite. J’ai passé
à l’_Akhbar_ en même temps que M. Barrucand, qui reprenait à nouveau ce
vieux journal pour y poursuivre une œuvre essentiellement _française_ et
_républicaine_, et pour y défendre les principes de justice et de vérité
qui doivent s’appliquer ici à tous, sans distinction de religion et de
race.
J’espère, Monsieur le Rédacteur en chef, que vous voudrez bien insérer
ma rectification et faire ainsi droit ma défense, que je crois très
légitime.
Agréez, etc.
*
* *
La mère d’Isabelle Eberhardt, en 1873, était restée veuve du général de
Moërder, dont elle eut plusieurs enfants, qui occupent aujourd’hui de
hautes situations administratives en Russie. Isabelle Eberhardt fut une
fille de l’exil. Son grand-oncle et tuteur, dont elle parle dans son
autobiographie épistolaire, s’appelait Alexandre Trophimowsky. C’était
un homme très bon, très cultivé, d’esprit libéral, un peu solitaire.
Dans un esprit de protestation politique, il avait quitté la Russie et
s’était établi en Suisse. Ce fut près de lui que Mme de Moërder vint
habiter après son veuvage et ce fut dans sa maison de la banlieue de
Genève, dite «Villa Neuve» à Meyrin, qu’Isabelle Eberhardt naquit en
1877.
Elle y fut élevée suivant les idées de son tuteur sur l’éducation des
filles, évoluées depuis Fénelon.
Dans la bibliothèque du misanthrope bienfaisant, Isabelle Eberhardt
apprit au hasard beaucoup de choses, et elle les savait avec goût.
*
* *
A dix-huit ans, étudiant appliqué, dont l’horizon ne dépassait pas les
vitres, elle écrivait le français, le russe, l’allemand, l’arabe et se
tenait au courant des mouvements d’idées. Elle entretenait aussi
quelques correspondances littéraires sous des pseudonymes variés:
Mahmoud Saâdi, Nicolas Podolinsky, etc., pour confronter son esprit à
celui des autres, sans donner prise sur elle-même.
Après la mort de sa mère et de son tuteur, commença, pour elle, une tout
autre vie, qu’un peu de fortune facilita d’abord.
Pour la songeuse et la studieuse, pour la captive impatiente des livres,
le moment vint où elle se trouva livrée à elle-même, libre de choisir sa
voie.
Après les grands deuils, qui devaient revenir en ombres apaisantes,
Isabelle Eberhardt hésite un peu sur le seuil de la triste villa
genevoise qu’elle revoyait, en 1899, après de longs mois d’Afrique et
qu’elle allait quitter pour toujours. Mais la caresse d’un beau
crépuscule passe sur ses yeux: elle cède, elle retourne aux bords qui
l’ont conquise et, tout de suite, elle veut posséder les grands horizons
lumineux, l’espace pur, le désert.
D’autres femmes, et la plus célèbre, lady Stanhope, petite-fille de lord
Chatam et nièce de William Pitt, le grand homme d’État anglais, avaient
déjà réalisé l’ambition des belles chevauchées au désert sous le costume
arabe; mais il n’est personne qui ait vécu le quotidien de la vie du Sud
comme devait le faire Isabelle Eberhardt, personne qui, de cette vie
profonde et monotone, ait rapporté autant de souvenirs.
*
* *
Elle ne fut pas seulement le cavalier d’une fantasia, la passante sur un
fond saharien, mais encore la nomade des sables et l’errante des villes.
N’eût-elle rien écrit, Isabelle Eberhardt mériterait encore, par sa vie,
de retenir l’attention dans notre époque de curiosité, qui semble
chercher des héroïnes, mais qui ne les accepte le plus souvent qu’au
théâtre.
Celle-ci fut simple et forte, et, d’ailleurs, une fin tragique couronna
son destin.
Elle mourut à vingt-sept ans, dans la catastrophe d’Aïn-Sefra, le 21
octobre 1904, entraînée, par la chute de sa maison, dans le débordement
des eaux[9].
[9] A l’extrémité des Hauts-Plateaux du Sud-Oranais, Aïn-Sefra est
située dans un vaste cirque de montagnes par 1.200 mètres
d’altitude. Les premières pluies d’automne y sont presque toujours
d’une grande violence, et toutes les saisons y éclatent avec
brusquerie.
*
* *
On retrouva son corps, sous les décombres, deux jours après
l’inondation. Le général Lyautey, qui s’intéressait à ses études
sahariennes si colorées et si exactes, la fit inhumer au cimetière
musulman d’Aïn-Sefra.
C’était là qu’elle allait, c’est là qu’elle repose, au pays des lumières
de diamant, dans le cimetière le plus idéaliste du monde, sans aucune
laideur voisine, au pied de la haute dune de sable qui fut l’écran de
ses rêves et qui descendra un jour sur les humbles tombes nues pour les
recouvrir de son manteau d’or.
*
* *
Son mari, M. Sliman Ehnni, qui se trouvait près d’elle, a donné sur sa
mort quelques détails bien dignes de son caractère[10].
[10] Voir le récit de M. Ehnni dans la _Dépêche Algérienne_ du 30
octobre 1904.
L’oued Sefra, rompant ses rives et déplaçant son cours, venait de couper
à travers le village et le ravageait. Ils virent venir le flot de boue.
Isabelle Eberhardt conserva toute sa présence d’esprit, et son cœur
admirable se révéla encore dans ce moment. Elle disait à son mari:
«Je sais nager, n’aie pas peur, je te soutiendrai...» Et déjà elle
arrachait des planches pour lui en faire un radeau.
Le soin qu’elle apportait à sauver son époux fut la cause de sa mort. Au
moment où elle s’engageait à son tour dans l’escalier, la maison
s’écroula sur elle.
*
* *
M. Ali Abdul-Wahab, fonctionnaire et lettré tunisien d’une grande
distinction, eut l’occasion de voir Isabelle Eberhardt aux premiers
temps de son arrivée en Afrique.
«C’était, dit-il, à Paris vers la fin de 1896. Me trouvant un jour chez
mon vénérable ami le cheikh Abou-Naddara, je remarquai sur son bureau le
portrait d’un marin russe.
«Intrigué par cette photographie de jeune éphèbe au milieu de tant de
respectables têtes de vieillards, pour la plupart des ministres, des
pachas, des princes ou hauts dignitaires de la cour ottomane, je
hasardai une indiscrétion, bien pardonnable, auprès de mon affable et
sympathique hôte Abou-Naddara.
--«C’est, m’apprit-il, un jeune écrivain slave, qui, ayant embrassé la
foi musulmane, vient de s’établir en Algérie pour étudier la langue
arabe.
«Un mois après, je recevais une fort gentille lettre où notre Slave,
signant «Mahmoud», me priait de lui élucider quelques questions
musulmanes qu’il n’avait pu comprendre. Je lui donnai satisfaction
malgré le peu de loisir que j’avais alors. Une correspondance des plus
régulières s’établit bientôt entre nous, et, quelques mois plus tard,
invité par mon nouvel ami, je débarquais à Bône, où je demeurai trois
jours avant de regagner Tunis.
«Je ne chercherai pas à décrire l’étonnement qui me saisit au
débarcadère, lorsqu’au lieu de serrer la main d’un Mahmoud, je me
trouvai en présence d’une jeune fille, très élégamment vêtue, que je
saluai avec le plus grand respect.
«Elle me toisa un moment, hocha la tête, sourit et me dit d’un ton bien
franc, sur une pointe de moquerie:
--«A croire ce qu’on m’avait dit de vous, je ne vous aurais jamais cru
capable d’un aussi grand respect pour les préjugés.
«Malgré tout, je fus longtemps avant de m’habituer à l’idée de cette
jeune et jolie fille délaissant, de parti pris, les douces prérogatives
de son sexe pour courir des aventures devant lesquelles le plus hardi
des hommes eût peut-être reculé; et cette histoire me parut si étrange
qu’en rentrant à l’Hôtel d’Orient où j’étais descendu, je me surpris à
répéter toute une gamme exclamative.
«En quittant Bône je remportai un inoubliable souvenir de l’accueil
charmant que m’avait réservé la famille d’Isabelle Eberhardt.
«Mon court séjour dans cette ville ne m’avait pas permis de pénétrer,
comme je le désirais et comme plus tard je le pus, le mystère qui
planait sur la vie d’Isabelle; néanmoins il me semblait comprendre
qu’elle avait beaucoup d’ennuis et qu’elle souffrait.
«Cette supposition fut confirmée par une série de longues épîtres
qu’elle m’adressa à Tunis.»
*
* *
Dans ces lettres, que nous communiqua M. Abdul-Wahab, Isabelle Eberhardt
explique la nature de sa pensée à Bône, près de sa mère déjà très
malade:
«Ici je ne bouge pas, je ne cause pas, j’étudie et j’écris...»
Elle ajoute:
«Peut-être avez-vous deviné que, chez moi, l’ambition de me «faire un
nom et une position» par ma plume (chose à laquelle je n’ai guère
confiance d’ailleurs, et que je n’espère pas même atteindre), que cette
ambition est au second plan.
«J’écris parce que j’aime le «processus» de création littéraire;
j’écris, comme j’aime, parce que telle est ma destinée, probablement. Et
c’est ma seule vraie consolation.»
A ce moment Isabelle Eberhardt avait déjà commencé le roman qu’elle
devait publier, plus tard, sous le titre: _Trimardeur_. Cette œuvre
s’intitulait alors _A la Dérive_.
Dans la correspondance d’Isabelle Eberhardt avec un de ses frères,
engagé à la Légion étrangère, celui-ci s’intéresse à ce livre et promet
des notes. Il donne aussi ses impressions de légionnaire. Elles sont
fort intéressantes.
* * * * *
Dans une de ses lettres de délicate camaraderie intellectuelle, Isabelle
Eberhardt explique à M. Abdul-Wahab son «bon garçonisme».
«En face du monde nous portons, par défiance autant que par crainte des
banales consolations que l’on ne manquerait pas de nous prodiguer, un
masque impénétrable pour ceux qui, comme la grande, l’immense majorité
des hommes, ne nous ressemblent point. Chez vous, c’est le masque de
l’impassibilité et presque de l’indifférence. Chez moi, c’est celui d’un
bon garçonisme qui explique mes continuelles blagues et agaceries. L’un
et l’autre, nous sommes peut-être malades. Nous souffrons parfois
cruellement, mais nous ne voulons point de la compassion de nos
pseudo-semblables si dissemblables...»
--Remarquons encore un trait de franchise bien remarquable chez une
jeune femme qui s’étudie, qui veut vivre, écrire, être enfin ce qu’elle
doit être:
«Il y a en moi, dit-elle, des choses que je ne comprends pas encore ou
que je ne fais que commencer à comprendre. Et ces mystères-là sont fort
nombreux. Cependant je m’étudie de toutes mes forces, je dépense mon
énergie pour mettre en pratique l’aphorisme stoïcien: «Connais-toi
toi-même.» C’est une tâche difficile, attrayante et douloureuse. Ce qui
me fait le plus de mal, c’est la prodigieuse mobilité de ma nature et
l’instabilité vraiment désolante de mes états d’esprit, qui se succèdent
les uns aux autres avec une rapidité inouïe. Cela me fait souffrir et je
n’y connais d’autre remède que la contemplation muette de la nature,
loin des hommes, face à face avec le grand Inconcevable, seul unique
refuge des âmes en détresse.»
--Elle parle plus loin, dans la même correspondance, de «ce grand sphinx
qui nous attire là-bas...»
*
* *
Après la mort de sa mère et celle de son tuteur, entre deux voyages à
Tunis, Isabelle Eberhardt eut la curiosité de voir le Sahara en été. Son
carnet de route, bref comme un itinéraire, va nous montrer ce que fut ce
«raid» dans le désert.
Elle avait quitté Genève le 4 juin 1899, après la mort de son tuteur. Le
14, elle est à Tunis. Le 8 juillet, elle se met en route pour le
Sud-Constantinois. Nous la trouvons à Timgad le 12 juillet, «déjeuner et
sieste sous l’arc de Trajan», et deux jours après à Biskra. Elle veut
aller plus loin, pousser jusqu’au grand désert. On lui conseille de
s’adresser au bureau arabe.
Suivons ici son carnet de route, complété par sa correspondance.
«Comme je dînais à l’hôtel de l’Oasis, le capitaine de Susbielle,
rencontré dans la journée, me propose de me joindre à son convoi pour
aller à Touggourth. J’acceptai d’abord, mais, dans la soirée, au cours
de mes conversations avec les indigènes, mon intention se modifia quand
j’appris la rudesse de cet officier envers les musulmans. Je n’avais pas
le temps de contrôler leur dire, mais, désireuse de bien connaître les
mœurs du Sud, je ne voulais pas m’aliéner la sympathie des indigènes et,
le lendemain, quand le capitaine de Susbielle vint me chercher pour
partir, je m’excusai de ne pas me joindre à son convoi, retenue que
j’étais à Biskra par des lettres de ma famille qui devaient m’y
rejoindre. Il me dit qu’il m’attendrait à Chegga, deuxième étape sur la
route de Touggourth.
«Le 18 juillet au soir, départ (avec Salah et le Bou Saadi Chlély ben
Amar) pour Touggourth. Mes compagnons ne sont pas pressés de se mettre
en route. Nous nous attardons jusqu’à 2 heures du matin, café Chéoui, au
vieux Biskra, avec les fils d’un marabout et les spahis, à parler des
choses du Sud.
«Le 19, à 9 heures, arrivée à Bordj-Saâda (Teïr-Rassou). Sieste lourde
dans la chaleur après la marche de nuit. Réveil paresseux. Nous
musardons.
«Joué aux cartes avec les Chaouïya (berbères de l’Aurès) d’une caravane
campée près du bordj.
«Il est entendu que je suis un jeune lettré tunisien voyageant pour
s’instruire et visitant les zaouïya du Sud.
«A Biskra, le lieutenant-colonel Fridel m’a demandé au bureau arabe si
je n’étais pas une _méthodiste_. Quand il a su que j’étais Russe et
musulmane il n’a plus rien compris du tout. Ceux qui ne sont pas dans le
Sahara pour leur plaisir ne comprennent pas qu’on y vienne, surtout en
dehors de la «saison». Suivant cette manière de voir, Fromentin n’aurait
jamais écrit son «Été dans le Sahara». Il est vrai que je ne suis pas
Fromentin, mais il faut bien commencer. Et puis j’ai le tort de
m’habiller comme tout le monde ici[11].
[11] Plus tard, quand Isabelle Eberhardt cherchera à connaître les
motifs qui pouvaient motiver son expulsion d’Algérie, M. B...
chancelier du Consulat de Russie à Alger, lui écrira, le 18 juin
1901:
«Vous portiez un costume arabe masculin, chose qui, avouez-le
vous-même, ne convient pas trop à une demoiselle de nationalité
russe.»
«Le cheikh des Chaouïya de la caravane est un vieillard curieux et qui
voudrait s’instruire. Il me demande à 3 heures de lui donner une leçon
de français... et nous devons nous séparer au mogh’reb (coucher du
soleil).
«Arrivée vers 11 heures et demie à Bir-Djefaïr, où nous nous reposons
dans la cour du bordj infestée de scorpions. Pour commencer mon
apprentissage de caravanier, j’ai rempli la _guerba_ (outre) d’une eau
de puits excellente, avec ma tasse de fer-blanc.
«Repartis à 2 heures et demie matin, bon train.
«Arrivée à Chegga vers 3 heures trois quarts. Rencontré des «joyeux»
venant de Guémar, sans gradés, pour porter plainte au général, à Batna.
Bu le café avec eux.
«Repartis le 20, 5 h. 3/4. Arrivée à Bir-Sthil vers 11 heures. Bonne
eau. Querelle avec le gardien. Fièvre, soif intense. Pas trouvé à manger
(vécu de pain depuis le 18 au soir). Repartis à 9 heures soir.
«Rencontré, au poste télégraphique, à 9 heures, au sud de Sthil,
caravanes de Chaamba allant de Barika à Ouargla. Cheikh Abd-el-Kader ben
Aly, modèle de la bonne grâce, me propose de me conduire à Ouargla avec
sa caravane, sans rétribution.
«Vers 1 heure matin, manqué périr avec mon cheval dans une _sebkha_ (lac
salé desséché), à l’ouest de la route.
«A 3 heures, mis pied à terre et prêté mon cheval à un ouvrier Chéouï
qui marchait à pied avec nous, pour ne pas être seul. Suivi, comme à la
promenade, les plantations de la Société Française de l’Oued-Rir.
Arrivée à El-Mérayer, à 5 heures.
«Parti 9 heures. Fait fausse route. Rejoint les Chaamba vers minuit.
Rencontré nomades, homme et femme, allant, sous la conduite d’Abdou Fay,
nègre armé, à la djemâa, près Ourlana, pour se divorcer. Fait route tous
ensemble.
«Arrivée le 22 vers 2 heures, à la source dite Aïn-Sefra. Repos avec les
divorcés. Reparti, passant par El-Berd, à 5 heures matin. Rejoint les
Chaamba vers 7 heures. A 9 heures repos à la première fontaine de
l’oasis d’Ourlana.
«Monté au bordj. Trouvé ordre de Susbielle de ne pas me laisser
séjourner au bordj plus de 24 heures. Histoire des mesures à orge
coupées et des coups de cravache donnés au cheikh (ou caïd?). Journée de
soif et de fièvre, dans l’abri de la troupe.
«Parti au mogh’reb. Passé près d’une heure à chercher, au moyen
d’allumettes, la seule bonne source d’Ourlana, sur la route de Maggar.
Trouvé. Abreuvé cheval et mulets malades, au moyen de mon bidon. Changé
l’eau de la guerba. Sur la route, altercation avec le cheikh d’Ourlana.
«Vers minuit, rencontré le commandant du Cercle de Touggourth, partant
en congé, en voiture. Vers 2 heures du matin, repos pour cause de
malaise, tous trois pris de vomissements et de vertiges. Dormi au milieu
du désert, sur le sable.
«Recherche des bêtes au réveil. L’homme de Bou-Saâda essaye d’allumer
une cigarette d’un coup de pistolet. Laissé en arrière, avec son mulet,
Lakhdar, porteur du pain et de l’eau.
«Le 23, de 2 à 4 heures, traversée de la pointe ouest du Chott Mérouan.
Arrivés (Salah et moi) à El-Maggar à 4 heures. Bu café au relai arabe de
la poste. Partis à la recherche de Chlély. Retrouvé.
«Quitté El-Maggar vers 6 heures. Arrivés à Touggourth vers 11 heures.
Dormi toute la journée. Soirée passée à noter scène «femmes du Sud» avec
chanteuses et brigadier Smaïn.
«Vers 4 heures, le khalifa Abd-el-Aziz et le deïra Slimène sont venus me
chercher pour aller chez le capitaine de Susbielle. Entretien de près de
deux heures, d’abord violent, puis, plus courtois, de la part du
capitaine. Refus glacial et poli de me laisser à Ouargla, c’est-à-dire
de donner à mes guides la permission de m’accompagner.
«Jusqu’à 10 heures soir, me voici à la recherche des Chaamba pour partir
avec eux, en laissant mes guides à Touggourth.
«Trouvé Taïb, le Chéouï, qui me dit que le cheikh Abd-el-Kader me
faisait saluer, et qu’il était parti à l’asr, vers quatre heures.
«Le 25, matin, retourné bureau arabe; demandé permission pour guides
dans le Souf. Accordé.
«Passé à Touggourth journées des 26, 27, 28. Le 28, été à cheval à
Témassine. Le 29, 4 heures après-midi, parti pour Eloued. Fièvre
intense. Tombé dans la dune près la guemira de Mthil. Fait route avec
postier nègre Amrou.
«Le 31, 2 heures matin, reparti avec postier Bel Kheïr. Arrivés vers 9
heures et demie matin à Ferdjenn. Trouvé brigadier Osman et spahi
Mohamed ben Tahar. Passé journée fièvre.
«Le 1er août, 2 heures et demie matin, parti avec guide soufi Habib.
Arrivés 9 heures matin Moïet-el-Caïd. Sieste. Parti après le moghreb.
«Arrivé vers 7 heures matin à Bir-Ourmès. Passé journée jardin du
cheikh. Querelle et bataille de guides avec les fils du cheikh. Passé
nuit devant le bordj.
«Le 3, 5 heures matin, parti. A 4 heures du soir court arrêt à
Kasr-Kouïnine pour boire. Impression inoubliable du soleil couchant dans
la grande dune.
«Arrivée à Eloued à 7 heures. Trouvé enterrement musulman.»
*
* *
--Isabelle Eberhardt ne séjourna alors que peu de temps dans la région
d’Eloued. Mais elle en garda cependant la plus vive impression. Elle
devait y revenir l’année suivante et y passer plusieurs mois. Malade de
fièvre, nous la trouvons de retour à Biskra le 17 août et à Batna le 19.
Elle fait alors une excursion dans les montagnes de l’Aurès.
«Le 25, entrée sur le territoire des Ouled-Soltan. Diffa à
Ras-el-Djebel, chez le cheikh Slimène des Ouled-Soltan. Le 26, ascension
du Djebel-Touggour. Nuit dans la forêt de cèdres. Le 27, descente à
Barika. Rentrée à Khenchela le soir. Nuit au fondouk. Retour à Batna le
28.»
*
* *
Le 29 elle est à Bône, où elle visite le tombeau de sa mère. Elle en
repart le 2 septembre et rentre à Tunis, où elle passera une partie de
l’automne. C’est à cette date qu’elle indique ses «Heures de Tunis».
Après un séjour d’une quinzaine de jours à Marseille où habite son frère
Augustin, elle arrive à Paris le 20 novembre.
Elle voudrait y passer tout l’hiver, mais son humeur nomade l’emporte de
nouveau, et cette fois en Italie. Citons encore son étonnant carnet de
voyage, qui va nous renseigner sur ses caprices d’errante.
«Le 17 décembre quitté Paris par express. Le 18, arrivée à Marseille.
Passé hôtel Beauveau les quatorze jours suivants.
«Le 29, partie pour Gênes. Arrivée le 30, 11 heures matin. Descendue
hôtel de France et passé journée à courir la ville. Le soir du même
jour, départ sur _le Persia_ pour Livourne. Arrivée 31 matin.
«La Sardaigne me tente. Je m’embarque pour Cagliari. Descendue «Albergo
Quatro Mori». Passé là le mois de janvier, puis retour à Paris.»
*
* *
Au commencement du mois de mai 1900, Isabelle Eberhardt se retrouvait
encore une fois à Marseille. Elle y note son regret des grands espaces
de lumière et sa vision première du Sahara, retrouvée à travers la cohue
de la grande cité commerciale. Elle revoit son arrivée à Eloued au mois
d’août et cet enterrement arabe qui la fit frissonner de toute la force
de sa destinée.
On lira, en illustration sentimentale de cette période de sa vie
errante, les pages que nous avons pu reconstituer, d’après ses notes,
sous le titre: _Nostalgies_ qu’elle indiqua. Nous les avons jointes aux
«Choses du Sahara».
*
* *
Emportée par sa passion du Sud, Isabelle Eberhardt arrivait de nouveau à
Eloued dans les premiers jours du mois d’août 1900. On trouve trace de
son passage sur le registre de l’Hôtel de l’Oasis, de Touggourth, le 31
juillet 1900, à la même date qu’en 1899.
C’est alors que la vie saharienne la prit profondément. Elle sentit
bientôt qu’elle se détachait de l’Europe, qu’elle allait devenir
étrangère à elle-même, et fut presque effrayée de la pente où elle
glissait. La fin de l’année la trouva dans ces dispositions.
Elle écrivait à son frère:
«Tu ne saurais t’imaginer quelle plaie vive tu as touchée en moi, par
tes questions au sujet de la littérature.
«Mon Dieu non, non, je n’ai pas oublié, mon cœur ne s’est point fermé au
souffle divin du Beau!
«Mais, hélas, je crois que je suis en train de subir le sort de _Jean
Berny_ et que mes quelques cahiers d’essais littéraires, que j’ai
rapportés ici, sont destinés à jaunir, à se racornir comme ceux où Berny
laissa s’ensevelir définitivement ses espérances. Et pourtant, c’est un
remords constant pour moi que ces livres et ces cahiers.
«Notre ami D... avait peut-être raison de me dire l’autre jour en
partant:
«--Prenez garde, Si Mahmoud, vous vous accoutumerez à notre vie, et, de
lendemain en lendemain, vous remettrez toujours le travail littéraire.
En fin de compte, ce lendemain ne viendra jamais. Ce n’est qu’une
lâcheté pour apaiser les justes remords de la vocation qui se plaint...»
Isabelle Eberhardt ajoutait:
«Je vais cependant commencer quelques notes sur le Souf: Le pays est
absolument inédit.»
Parlant de sa vie à Eloued, elle écrit le 10 décembre 1900:
«En fait de visiteurs, il n’y a que le cheikh des Kadriya de Guémar,
Sidi Elhoussine ben Brahim, homme d’un certain âge, marabout vénéré, qui
est devenu un véritable père pour nous. C’est d’ailleurs lui qui m’a
donné l’initiation et le chapelet des Kadriya. Il s’arrête toujours chez
nous quand il vient à Eloued. Il lui est arrivé de passer à la maison 5
et 6 jours à la file. Il y a aussi Abdelkader ben Saïd, l’instituteur
indigène qui vient nous voir. C’est tout. Nous avons fermé nos portes au
monde, et nous n’allons chez personne à Eloued. Je vais de temps en
temps à la grande zaouïya d’Amiche, ou chez Sidi Elhoussine à Guémar.
C’est tout.
«Autrement je fais de longues promenades solitaires sur mon brave
«Souf», qui devient décidément un excellent cheval, énergique et vite.
Lundi dernier, il m’a été donné de participer à une des plus belles
fêtes que j’aie jamais vues: la rentrée du grand marabout des Kadriya,
Sidi Mohamed El-Hachmi ben Brahim, frère du Naïb qu’il avait accompagné
à Paris.»
--On lira une esquisse de cette fête dans le récit «Fantasia», joint aux
«Choses du Sahara».
Dans une autre lettre d’Eloued, elle dit encore:
«A quoi bon le cacher? J’ai une conviction intime--sans aucun fondement
logique d’ailleurs, je crois que ma vie est désormais liée pour toujours
au pays saharien et que je ne dois plus le quitter. Tout aussi bien que
moi, tu connais ces intuitions, et comme elles nous enveloppent de
certitude.»
*
* *
Isabelle Eberhardt a raconté elle-même, en termes très précis,
l’agression dont elle fut victime le 29 janvier 1901, au village de
Behima, à 14 kilomètres au nord d’Eloued, sur la route du Djerid
tunisien. Elle l’a fait dans une lettre que publiait _la Dépêche
Algérienne_ à la date du 4 juin 1901.
--Ayant passé à Eloued, dit-elle, lors d’une première excursion dans le
Sahara constantinois que je fis en été 1899, j’avais gardé le souvenir
de ce pays des dunes immaculées, des profonds jardins et des palmeraies
ombreuses.
Je vins donc me fixer à Eloued, en août 1900, sans savoir au juste pour
combien de temps.
C’est là que je me fis initier à la confrérie des Kadriya, dont je
fréquentai désormais les trois zaouïya situées aux environs d’Eloued,
ayant acquis l’affection des trois cheikhs, fils de Sidi Brahim et
frères de feu le naïb d’Ouargla.
Le 27 janvier, j’accompagnai l’un d’eux, Si Lachmi, au village de
Behima. Le cheikh se rendait à Nefta (Tunisie) avec des khouans, pour
une ziara au tombeau de son père Sidi Brahim... Je comptais rentrer le
soir même à Eloued, avec mon domestique, un Soufi, qui m’accompagnait à
pied. Nous entrâmes dans la maison d’un nommé Si Brahim ben Larbi et,
tandis que le marabout se retirait dans une autre pièce pour la prière
de l’après-midi, je demeurai dans une grande salle donnant sur une
antichambre ouverte sur la place publique où stationnait une foule
compacte et où mon serviteur gardait mon cheval. Il y avait là cinq ou
six notables arabes de l’endroit et des environs, presque tous khouans
Rahmama.
J’étais assise entre deux de ces personnes, le propriétaire de la maison
et un jeune commerçant de Guémar, Ahmed ben Belkacem. Ce dernier me pria
de lui traduire trois dépêches commerciales, dont l’une, fort mal
rédigée, me donna beaucoup de peine. J’avais la tête baissée et le
capuchon de mon burnous rabattu par-dessus le turban, ce qui m’empêchait
de voir devant moi. Brusquement je reçus à la tête un violent coup suivi
de deux autres au bras gauche. Je relevai la tête et je vis devant moi
un individu mal vêtu, donc étranger à l’assistance, qui brandissait
au-dessus de ma tête une arme que je pris pour une matraque. Je me levai
brusquement et m’élançai vers le mur opposé, pour saisir le sabre de Si
Lachmi. Mais le premier coup avait porté sur le sommet de ma tête et
m’avait étourdie. Je tombai donc sur une malle, sentant une violente
douleur au bras gauche.
L’assassin, désarmé par un jeune mokaddem des Kadriya, Si Mohamed ben
Bou-Bekr et un domestique de Sidi Lachmi nommé Saâd, réussit cependant à
se dégager. Le voyant se rapprocher de moi, je me relevai et voulus
encore m’armer, mais mon étourdissement et la douleur aiguë de mon bras
m’en empêchèrent. L’homme se jeta dans la foule en criant: «Je vais
chercher un fusil pour l’achever.»
Saâd m’apporta alors un sabre arabe en fer ensanglanté et me dit: «Voilà
avec quoi ce chien t’a blessée!»
Le marabout, accouru au bruit et auquel le meurtrier fut immédiatement
nommé par des personnes qui l’avaient reconnu, fit appeler le cheikh
indépendant de Behima, appartenant comme l’assassin à la confrérie des
Tidjanya, qui sont, comme l’on sait, les adversaires les plus
irréconciliables des Kadriya dans le désert.
Ce singulier fonctionnaire opposa une résistance obstinée au marabout,
prétendant que le meurtrier était un chérif, etc.
Le marabout le menaça alors publiquement de le dénoncer comme complice
au bureau arabe, et il exigea énergiquement que l’assassin fût
immédiatement arrêté et amené. Le cheikh s’exécuta de fort mauvaise
grâce.
L’assassin, emmené dans la pièce où l’on m’avait étendue sur un matelas,
commença par simuler la folie, puis, convaincu de mensonge par ses
propres concitoyens qui le connaissaient pour un homme raisonnable,
tranquille et sobre, il se mit à dire que c’était Dieu qui l’avait
envoyé pour me tuer.
Ayant toute ma connaissance, je constatai que la figure de cet homme
m’était totalement inconnue, et je me suis mis à l’interroger moi-même.
Il me dit que lui non plus, il ne me connaissait pas, qu’il ne m’avait
jamais vue, mais qu’il était venu pour me tuer et que, si on le lâchait,
il recommencerait.
A ma question, pourquoi il m’en voulait, il répondit:
«Je ne t’en veux nullement, tu ne m’as rien fait, je ne te connais pas,
mais il faut que je te tue[12].»
[12] Devant le Conseil de guerre de Constantine il déclara le 18 juin:
«Je n’ai pas frappé une Européenne, j’ai frappé une musulmane sous
une impulsion divine.»
Le marabout lui demanda s’il savait que j’étais musulmane: il répondit
affirmativement. Son père déclara qu’il était Tidjanya.
Le marabout obligea le cheikh de l’endroit à prévenir le bureau arabe et
demanda un officier pour emmener le meurtrier et ouvrir l’instruction,
et le médecin-major pour moi.
Vers onze heures, l’officier chargé de l’instruction, lieutenant au
bureau arabe, et le major se présentèrent.
Le major constata que la blessure de ma tête et celle de mon poignet
gauche étaient insignifiantes; un hasard providentiel m’avait sauvé la
vie: une corde à linge se trouvait tendue juste au-dessus de ma tête et
avait amorti le premier coup de sabre, qui, sans cela, m’eût
infailliblement tuée. Mais l’articulation de mon coude gauche était
ouverte du côté externe, le muscle et l’os entamés.
Par suite de l’énorme perte de sang que j’avais subie--pendant six
heures--je me trouvais dans un état de faiblesse tel, qu’il fallut me
laisser ce soir-là à Behima.
Le lendemain je fus transportée, sur un brancard, à l’hôpital militaire
d’Eloued, où je restai jusqu’au 25 février dernier. Malgré les soins
dévoués et intelligents de M. le docteur Taste, je sortis de l’hôpital
infirme pour le restant de mes jours[13] et incapable de me servir de
mon bras gauche pour aucun travail tant soit peu pénible.
[13] A la longue, le jeu des muscles s’était rétabli. Isabelle
Eberhardt garda de sa blessure une large cicatrice au coude gauche.
Elle pouvait se servir de son bras avec un peu de faiblesse.
Malgré que, lors de mon premier voyage, j’avais eu des démêlés avec le
bureau arabe de Touggourth dont dépend celui d’Eloued,--démêlés
provoqués uniquement par la méfiance de ce bureau--le chef de l’annexe
d’Eloued, les officiers du bureau arabe et de la garnison, ainsi que le
médecin-major furent pour moi de la plus grande bonté, et je tiens à
leur donner un témoignage public de ma reconnaissance.
* * * * *
--Dans cette même lettre, Isabelle Eberhardt établit, par un
rapprochement de faits, comment il lui a paru qu’Abdallah, son
agresseur, n’avait été qu’un instrument entre d’autres mains[14].
[14] Le père de l’accusé déclara devant le Conseil de guerre que son
fils lui avait déclaré «qu’il avait été poussé par le cheikh et ses
serviteurs, et par un envoyé de Dieu».
«Il est évident, conclut-elle, qu’Abdallah n’a pas voulu me tuer par
haine des chrétiens, mais poussé par d’autres personnes, et ensuite que
son crime a été prémédité.
«J’ai déclaré à l’instruction que j’attribuais en grande partie cette
tentative criminelle à la haine des Tidjanya pour les Kadriya et que je
supposais que c’étaient des «haba» ou khouans Tidjanya qui s’étaient
concertés pour se débarrasser de moi qu’ils voyaient aimée par leurs
ennemis, ce que prouve la désolation des khouans Kadriya quand ils
apprirent le crime.
«Quand je passai, portée sur une civière, par les villages des environs
d’Eloued, lors de mon transfert à l’hôpital, les habitants de ces
villages, hommes et femmes, sortirent sur la route en poussant les cris
et les lamentations dont ils accompagnent leurs enterrements.»
*
* *
Le fait reste celui-ci:
Le 29 janvier 1901, Isabelle Eberhardt, se trouvant au village de
Behima, où elle avait accompagné le mokaddem de sa confrérie, fut
blessée d’un coup de sabre par un fanatique, Abdallah ben si Mohamed ben
Lakhdar, qui ne sut expliquer son crime que par l’impulsion divine.
A la veille du procès de Constantine, _la Dépêche Algérienne_, qui
suivait attentivement cette affaire, publia en date du 18 juin, une
nouvelle lettre d’Isabelle Eberhardt:
Marseille, le 7 juin 1901.
... Je viens vous remercier très sincèrement d’avoir bien voulu insérer
ma longue lettre du 29 mai dernier: je n’en attendais pas moins de
l’impartialité bien connue de _la Dépêche Algérienne_, qui a toujours
fait preuve d’une grande modération au milieu des violences qui sont
malheureusement devenues une sorte de règle de conduite pour certains
organes algériens.
Cependant, Monsieur, en ce moment où le séjour des étrangers en Algérie
est devenu une question d’actualité, il me semble que j’ai non seulement
le droit, mais même le devoir de donner quelques explications publiques
et franches à tous ceux qui ont pris la peine de lire ma première
lettre.
... Vous m’avez fait l’honneur tout à fait _immérité_, et que je ne
tiens pas à mériter, de m’attribuer une certaine influence religieuse
sur les indigènes du cercle de Touggourth. Or je n’ai jamais joué ou
cherché à jouer aucun rôle politique ou religieux, ne me considérant
nullement comme ayant ni le droit, ni les aptitudes nécessaires pour me
mêler de choses aussi graves, aussi compliquées que les questions
religieuses dans un pays semblable.
En 1899, avant de partir pour Touggourth, je crus de mon devoir d’aller
personnellement informer de mon départ le lieutenant-colonel Fridel,
alors chef du cercle de Biskra.
Cet officier, qui me reçut fort bien, me demanda, avec une franchise
toute militaire, si je n’étais pas _anglaise_ et _méthodiste_, ce à quoi
je répondis en présentant au chef du cercle des documents établissant
irréfutablement que je suis Russe et parfaitement en règle vis-à-vis des
autorités impériales, avec l’autorisation desquelles je vis à
l’étranger. J’exposai de plus à M. Fridel mes opinions personnelles sur
la question des missions anglaises en Algérie, lui disant que j’ai en
horreur tout prosélytisme et surtout l’hypocrisie...
A Touggourth, je trouvai comme chef du Bataillon d’Afrique, en l’absence
du commandant, le capitaine de Susbielle, homme d’un caractère tout
particulier et, pour employer une expression populaire, «peu commode».
Là encore, il me fallut prouver que je n’étais nullement une _miss_
déguisée en arabe, mais bien une _plumitive_ russe.
Il me semblerait pourtant que, s’il est de par le monde un pays où un
Russe devrait pouvoir vivre sans être soupçonné de mauvaises intentions,
ce pays est la France!
M. le Chef de l’annexe d’Eloued, le capitaine Cauvet, homme d’une très
haute valeur intellectuelle et très dévoué à son service, a eu, six mois
durant, l’occasion de constater _de visu_ que l’on ne pouvait rien me
reprocher, sauf une grande originalité, un genre de vie bizarre pour une
jeune fille, mais bien inoffensif... et il ne jugea pas que ma
préférence du burnous à la jupe et des dunes au foyer domestique pût
devenir dangereuse pour la sécurité publique dans l’annexe.
J’ai dit, dans ma première lettre, que les Souafa appartenant à la
confrérie de Sidi Abd-el-Kader el Djilani et ceux des confréries amies
ont manifesté leur douleur quand ils ont appris que l’on avait tenté de
m’assassiner.
Si ces braves gens avaient une certaine affection pour moi, c’est parce
que je les ai secourus de mon mieux, parce que, ayant quelques faibles
connaissances médicales, je les ai soignés pour des ophtalmies, des
conjonctivites et autres affections communes dans ces régions. J’ai
tâché de faire un peu de bien dans l’endroit où je vivais... c’est le
seul rôle que j’aie jamais joué à Eloued.
En ce monde, il y a bien peu de personnes qui n’aient aucune passion,
aucune _manie_. Si souvent, pour ne parler que de mon sexe, il est des
femmes qui feraient tant de folies pour avoir des toilettes chatoyantes!
Il en est d’autres qui pâlissent et vieillissent sur les livres pour
obtenir des diplômes et aller secourir des moujiks... Quant à moi, je ne
désire qu’avoir un bon cheval, fidèle et muet compagnon d’une vie
rêveuse et solitaire, quelques serviteurs à peine plus compliqués que ma
monture, et vivre en paix, le plus loin possible de l’agitation, stérile
à mon humble avis, du monde civilisé où je me sens de trop.
A qui cela peut-il nuire, que je préfère l’horizon onduleux et vague des
dunes grises à celui du boulevard?
Non, je ne suis pas une politicienne, je ne suis l’agent d’aucun parti,
car, pour moi, ils ont tous également tort de se démener comme ils le
font; je ne suis qu’une originale, une rêveuse qui veut vivre loin du
monde, vivre de la vie libre et nomade, pour essayer ensuite de dire ce
qu’elle a vu et, peut-être, de communiquer à quelques-uns le frisson
mélancolique et charmé qu’elle ressent en face des splendeurs tristes du
Sahara...
Voilà tout.
Les intrigues, les trahisons et les ruses de la _Sonia_ d’Hugues Le Roux
me sont aussi étrangères que son caractère me ressemble peu... Je ne
suis pas plus _Sonia_ que je ne suis la méthodiste anglaise que l’on a
cru voir en moi jadis...
Il est vrai que l’été 1899 fut excessivement chaud dans le Sahara et que
le mirage déforme bien des choses et explique bien des erreurs.
Veuillez agréer, etc.
*
* *
L’agresseur d’Isabelle Eberhardt fut condamné à vingt ans de travaux
forcés, encore qu’elle eût demandé pour lui l’indulgence du conseil de
guerre, et, de la façon la plus inattendue, à l’issue de ce procès, un
arrêté d’expulsion du territoire algérien fut pris contre elle-même. Sa
qualité d’étrangère, sujette russe, rendait possible cette décision
administrative.
Devant cet ukase qui bouleversait sa vie, Isabelle Eberhardt put se
croire ramenée au régime russe, mais ses plaintes et ses réclamations
furent toujours mesurées. Ce fut en vain, d’ailleurs, qu’elle s’adressa
à son consulat.
Cette mesure administrative, prise un mois après la démission de M.
Jonnart et alors que M. Revoil n’avait pas encore rejoint son poste, ne
fut pas accueillie sans protestation dans la presse algérienne. A ce
moment nous ignorions la personnalité d’Isabelle Eberhardt, mais, à ne
considérer en elle qu’une victime, il nous semblait inadmissible qu’elle
fût, elle aussi, condamnée. Dans le journal _les Nouvelles d’Alger_,
nous protestâmes, dès le premier moment, contre l’arrêt administratif
qui la frappait.
Malgré les démarches d’Isabelle Eberhardt et malgré les protestations de
la presse algérienne, on ne se décida pas à rapporter la décision
inconsidérée qui rejetait une femme de talent loin du pays qu’elle
devait honorer.
*
* *
Isabelle Eberhardt, exilée, sans ressources, connut à Marseille ses
jours de misère les plus durs. Elle dut pour vivre, et malgré l’état de
faiblesse où la laissait sa blessure encore mal cicatrisée, s’employer
aux travaux du port avec les portefaix italiens. On retrouvera quelque
souvenir de ce temps dans son roman _Trimardeur_, qui n’est souvent
qu’une transposition de ses aventures.
Grande et bien découplée, d’allure franche, elle travaillait alors comme
un jeune garçon--vêtue d’une vareuse de marin--au chargement des
bateaux, mangeait son pain sur les tonneaux du quai de la Joliette, et,
par manque de tabac, comme elle dit dans une de ses lettres, «fumait au
besoin des feuilles de platane».
*
* *
Elle n’avait d’ailleurs pas perdu tout espoir de retourner en Algérie.
Par son mariage avec M. Sliman Ehnni, d’origine indigène, mais fils d’un
père naturalisé français, elle acquit bientôt la qualité de Française et
rentra à Alger, en dépit de ses proscripteurs, par la grande porte de la
naturalisation.
Nous la vîmes venir à nous vers la fin de l’année 1901, un peu gauche et
l’air «collégien pâle» dans son mince complet de drap bleu, quelle
devait bientôt quitter pour porter d’une façon constante le burnous des
cavaliers arabes.
Elle n’avait encore presque rien écrit, mais ses premiers essais et un
petit roman _Yasmina_, publié dans un journal de Bône, nous
intéressèrent par des promesses de talent et, mieux encore, par une
grande somme d’observations.
Quelques mois plus tard, le mari d’Isabelle Eberhardt, qui sortait de
l’armée, fut nommé secrétaire indigène de commune mixte. Les deux époux
allèrent habiter Ténès pendant quelque temps. L’histoire des
persécutions que notre amie eut à souffrir dans cette petite ville
algérienne, cruellement divisée sur des questions d’honnêteté publique,
les basses intrigues qui se nouèrent autour de sa personnalité
littéraire, malgré la sympathie et la haute estime que lui témoignait
l’administrateur de la commune mixte, M. Bouchot, font partie d’un
incroyable et véridique roman politique, qui se trouve exposé dans notre
journal _l’Akhbar_.
*
* *
Isabelle Eberhardt a indiqué elle-même comment elle nous suivit à
_l’Akhbar_, où elle fut, jusqu’au dernier moment, notre dévouée
collaboratrice. C’est là qu’elle publia les œuvres de longue haleine
_Trimardeur_ et _Sud-Oranais_. Dans le même temps, elle donnait aussi à
_la Dépêche algérienne_, sous forme de nouvelles, des observations
minutieuses de la vie indigène qui furent très remarquées. Ce fut la
période la plus active de sa vie littéraire.
Au commencement de l’année elle voulut nous servir de guide et
d’interprète dans la région de Figuig. Elle nous accompagnait encore,
sur un autre point du Maroc, dans le voyage que nous fîmes à Oudjda et
sur la frontière.
*
* *
Au mois de mai elle quittait Alger pour la dernière fois, après de
longues hésitations. Elle annonçait à tous ses amis «qu’on ne la verrait
pas toujours, qu’on ne la verrait peut-être plus»--et elle souriait.
Elle allait encore dans le Sud-Oranais, avec l’intention de pousser
aussi loin qu’elle pourrait et autant que possible jusqu’au Tafilalet.
Elle nous laissait, en partant, ses papiers et sa correspondance.
«Au cas où il m’arriverait malheur, vous débrouillerez tout cela, nous
disait-elle en plaisantant, et vous vous en servirez pour composer mon
oraison funèbre.»
En toutes choses, même les plus sérieuses, elle affectait ainsi un ton
ironique et bon enfant, un peu peuple, qui ne grossissait rien.
Elle avait aussi des mots de pitié russe:
«Il ne faut en vouloir à personne. Nous sommes tous des pauvres bougres,
et ceux qui ne veulent pas nous comprendre sont encore plus pauvres que
nous...»
*
* *
Sa mort, annoncée dans une catastrophe, sembla donner un corps au
malheur public et provoqua de vifs élans d’estime et de sympathie.
On put voir alors que les idées dont se réclamait Isabelle Eberhardt
avaient aussi des échos.
M. le docteur Mardrus, le savant orientaliste à qui nous devons la
précieuse traduction des _Mille Nuits et Une Nuit_, et qui nous donnera
bientôt le Korân dans toute sa véhémence, se trouvait en Tunisie avec sa
jeune femme, quand ils apprirent la nouvelle de la mort d’Isabelle
Eberhardt. Quelque temps auparavant, il avait tenu à nous dire combien
les nouvelles algériennes d’Isabelle Eberhardt lui semblaient une chose
belle de force et de vérité. A ce moment il put croire, sur la foi d’un
renseignement de presse, que notre malheureuse collaboratrice serait
enterrée à Bône, près de sa mère, alors que, suivant la volonté qu’elle
nous avait exprimée, «elle devait rester à l’endroit où la frapperait
son destin».
La visite qu’il fit avec Mme Lucie Delarue-Mardrus, au cimetière de
Bône, se trouve mentionnée en termes émouvants dans une lettre qu’il
nous écrivait alors.
--L’épouvantable nouvelle nous parvint en Kroumirie. En même temps, nous
apprenions par le même journal que les restes de ce que fut cette âme
adorable allaient être transportés à Bône, pour y être inhumés dans le
cimetière musulman. Notre résolution fut aussitôt prise. Malgré tous les
obstacles et en dépit de nos projets et de nos travaux, nous traversâmes
la Kroumirie et prîmes le train pour Bône.
Nous n’avions pu hélas! malgré tout le désir, connaître de son vivant
cet être choisi. Nous tenions du moins à toucher son tombeau.
A Bône, on nous expliqua que, seule, la mère était là, dans le sol
musulman. Et on ne put nous confirmer la nouvelle qui nous avait fait
venir jusque-là. Nous allâmes tout de même au cimetière, et, dès
l’entrée, cette tombe nous arrêta. Nous demeurâmes là longtemps.
La mère d’Isabelle Eberhardt s’appelait donc: