Avec les étoiles d’Eloued, vous tremblez encore dans mon cœur, regards
attirants et humides des fanaux du grand navire qui m’emportait vers la
terre africaine...
* * * * *
Pendant quelques semaines j’avais retrouvé la vie de Marseille. Bien
souvent j’étais venue dans cette grande cité des départs. Toujours un
destin contraire semblait m’y poursuivre et m’empêchait de la voir comme
j’aime à voir les villes où je passe, en rêvant, lente et seule, le long
des murs des quais et des places, vêtue de costumes d’emprunt, choisis
selon les lieux ou les circonstances.
Sous un costume correct de jeune fille européenne, je n’aurais jamais
rien vu, le monde eût été fermé pour moi, car la vie extérieure semble
avoir été faite pour l’homme et non pour la femme. Cependant j’aime à me
plonger dans le bain de la vie populaire, à sentir les ondes de la foule
couler sur moi, à m’imprégner des fluides du peuple. Ainsi seulement je
possède une ville et j’en sais ce que le touriste ne comprendra jamais,
malgré toutes les explications de ses guides.
Toujours j’avais dû courir, enfiévrée, à travers ces rues grouillantes,
l’esprit ailleurs, occupé de choses ennuyeuses; puis, tout de suite,
laissant derrière moi Marseille inconnue, presque chimérique, je
m’embarquais pour d’autres ports, pour d’autres pays: j’allais chercher
le silence et l’oubli dans les cités dormantes de la terre barbaresque,
ou le rêve riant d’un visage dans les villes parfaites d’Italie, et du
temps mort dans cette étrange Sardaigne...
Cette fois, par un hasard propice, je suis revenue libre, l’âme presque
en paix, l’esprit presque désœuvré, et j’ai pu enfin pénétrer Marseille,
en percevoir la sensation, la très spéciale excitation d’exotisme
complexe, les parfums de bitume, d’eau marine et d’orange.
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Au mois de juillet 1900 je repartais pour l’Algérie. Je me vois en mer,
et cette impression d’espace s’ajoute à celle du désert, qui descend si
voluptueuse en moi, par ces premiers soirs accablants de Sahara
retrouvé: ainsi j’existe encore à distance dans celle que j’étais hier.
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... Lentement le soleil d’été va disparaître là-bas, en pleine mer, dans
les eaux tranquilles. Les rochers blancs se sont faits roses, et la
Vierge de la Garde, sur sa colline aride, brille soudain d’un éclat
presque surnaturel.
Marseille, la cité des adieux, est incomparable en ces soirs noyés d’une
liqueur dorée. Dans l’eau frémissante, des serpents de feu courent
fugitifs et glissants, un vent tiède caresse doucement les maisons, les
navires et l’eau, tandis qu’à l’horizon, dans l’imprécis flamboyant de
la haute mer, s’accomplit, comme un drame, le naufrage du soleil.
Le cri rouillé des cabestans sur les ancres soulève mes lourds
souvenirs; les flancs du navire ont frémi... C’est à mon tour,
maintenant, de m’accouder au bastingage et de rêver, en une mélancolie
résignée, à l’insondable mystère des lendemains et des aboutissements, à
ces choses fuyantes qui environnent et régissent les destinées. Comme
certaines âmes s’attachent au sol natal par l’exil, et d’un amour
d’autant plus profond que moindre est l’espoir du retour, je sens que je
commençais à aimer cette dernière ville d’Europe, ses ports surtout--et
ainsi sa chère silhouette se grave d’un trait ému parmi mes visions
d’errante et de solitaire.
... Mais voici qu’à l’horizon la mer s’assombrit. Le soleil a disparu,
et l’incendie du couchant achève de s’éteindre en des ombres violettes.
Des moutons blafards apparaissent et courent sur la crête sombre des
lames creusées; de longues ondulations commencent à rouler à la surface
encore calme de la mer: le temps sera mauvais...
Le navire est parti. Marseille a disparu à l’horizon, avec ses rochers
et ses îles blanches.--Roule, vieux navire, emporte-moi!
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J’ai retenu ce propos d’un marin, dit sur un ton à la fois résigné et
sentencieux: «La mer, il n’y a dessus que les fous et les pauvres...»
Certes, ceux qu’il appelait les pauvres sont les vrais marins, soumis au
perpétuel danger et à la plus dure des vies. Quant aux «fous», ce sont
tous les rêveurs et les inquiets, tous les amoureux de la chimère, tous
ceux qui, comme nous, «s’embarquent pour partir», les émigrants et les
espérants.
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Au delà de toutes les mers, il est un continent; au bout de chaque
voyage, il est un port ou un naufrage...
Insensiblement, doucement, l’espérance mène au tombeau. Mais qu’importe!
demain le grand soleil se lèvera encore, la mer vêtira ses couleurs les
plus chatoyantes, et les ports resplendiront toujours!