Tout le grand charme poignant de la vie vient peut-être de la certitude
absolue de la mort. Si les choses devaient durer, elles nous
sembleraient indignes d’attachement.
Il y a de grandes nuances dans le ciel de la durée: le Passé est rose,
le Présent gris, l’Avenir bleu. Au delà de ce bleu qui tremble, s’ouvre
le gouffre sans limite et sans nom, le gouffre des transformations pour
l’éternelle vie.
Oui, la notion utile d’un départ forcé et définitif suffit, en certaines
âmes, pour donner aux choses de la vie un charme déchirant.
Les lieux où l’on a aimé et où l’on a souffert, où l’on a pensé et rêvé,
surtout, les pays quittés sans espoir de jamais les revoir, nous
apparaissent plus beaux par le souvenir qu’ils le furent en réalité.
Dans l’espace et dans le temps, le Regret est le grand charmeur qui
pénètre toutes les ombres.
*
* *
Ainsi, en son âme élue, lors de ses lointains et successifs exils, il
lui suffisait d’une parole aux consonances arabes, d’une musique
d’Orient, même d’une simple sonnerie de clairon derrière le mur d’une
caserne quelconque, d’un parfum, pour évoquer, avec une netteté
voluptueuse, si intense qu’elle touchait à la douleur, tout un monde de
souvenirs de la terre d’Afrique, assoupis, point défunts, demeurés
cachés en la silencieuse nécropole de son âme, telle une funèbre et
inutile momie au fond d’un sarcophage qui, soudain, sous l’influence de
quelque fluide inconnu, se soulèverait et sourirait comme la «Prêtresse
de Carthage».
Chaque heure de sa vie ne lui était chère que par cette angoisse
grisante des anéantissements passés et imminents. En mettant, pour la
première fois, le pied sur une terre étrangère, il escomptait déjà
d’avance toutes les sensations, toutes les voluptés dont elle lui serait
le théâtre, et surtout celle, attristée, du départ certain et de la
nostalgie à venir.
C’est qu’il n’arrêtait pas le contour des choses et la forme des êtres
au présent, au visible. Il aimait à les prolonger et à les colorer. Son
imagination s’associait à son cœur...
Assis sur une barrique vide, parmi les choses chaotiques du grand quai
de la Joliette, il contemplait la splendeur naissante du pâle soleil
hivernal, et il se souvenait d’un matin d’automne, très lointain,
antérieur aux grands anéantissements qui avaient fait de lui un nomade
et un errant...
C’était à Annèba (Bône), sur cette côte barbaresque qu’il adorait--pour
l’avoir tant de fois quittée--et qu’il n’osait plus espérer.
Il était sorti, très tôt, pour se rendre à la gare, et il longeait la
mer, en cette campagne suburbaine si vaste et si mélancolique. Derrière
le cap Rosa, le soleil se levait, inondant tout le beau golfe de lueurs
sanglantes et dorées. Les grands eucalyptus, roussis par les vents
d’automne, se balançaient doucement dans la fraîcheur matinale. Quelques
frileux oiseaux s’éveillaient et chantaient, timidement.
Ce matin-là, il s’était souvenu, avec un intime frisson, des levers de
soleil de son adolescence et de ses premières années d’enfant
précocement sensible et rêveur--des années qu’il n’avait bien comprises
qu’à distance.
* * * * *
Maintenant, sur le quai de Marseille, à l’ombre de la grande cathédrale
qui ne jetait en lui aucune douceur d’espérance, l’aurore aussi n’était
belle que d’un autre jour. Il se revoyait ailleurs:
Monté sur son cheval saharien, marchant au pas, très loin devant ses
guides, il gravissait une colline nue et pelée, dans l’immensité vide du
désert africain. Derrière lui, les solitudes salées et inhospitalières
de l’Oued-Rir’; devant lui, les petites murailles en terre rougeâtre,
enchevêtrées, les dattiers ombreux et légers d’El-Moggar, l’oasis où il
devait passer la journée, après toute une nuit de marche. Vers sa
gauche, au-dessus du lac desséché par la fournaise de l’été saharien, le
soleil se levait.
* * * * *
Le chott s’étendait à perte de vue, route solide et sûre pendant l’été,
que traversent sans cesse ces longues «quafila» de chameaux, où galopent
les rapides méhara des Chaamba--abîme de boue et de fange dès les
premières pluies hivernales--route meurtrière pour l’imprudent qui s’y
aventurerait.
«Le Grand Chott l’a bu», lui avait dit un guide Chaambi, en lui parlant
de son frère. Et, avec un frisson d’angoisse, il se souvint de cette
phrase dite dans une nuit funèbre de tempête et de détresse, au milieu
même des solitudes maudites de ce grand chott Melghir, perfide et
homicide.
* * * * *
Or, ce matin-là, le soleil paisible se levait au-dessus de la plaine
morte, d’où la bénédiction de Dieu devait s’être retirée dès les
origines lointaines, car aucun vestige de vie n’y apparaissait, rien,
sauf la mystérieuse végétation minérale des cristaux.
Quelle paix radieuse et souriante!
Sur le fond gris rougeâtre du chott d’une platitude absolue, seules des
efflorescences laiteuses de sel cristallisé se montraient, tristes
poussées qui répandaient d’âpres et nauséeuses senteurs marines,
effluves de fièvre et de mort.
Et le chott, ennemi de la vie, souriait pourtant de toutes ces
blancheurs comme aucune aurore n’avait souri...
* * * * *
--Nostalgies! nostalgies éparses dans Marseille, égarées comme de grands
oiseaux qui vont repartir, qui se posent seulement!
* * * * *
Une autre fois, par un soir triste, la pluie battait furieusement les
vitres de sa fenêtre, il était resté seul jusque soir, sans bouger de sa
chambre, à revoir une chose impressionnante qui «revenait».
Autour de lui, l’immensité moutonnante des grandes dunes de
l’Ouady-Souf, les mêmes dos de bêtes monstrueuses, d’un beige décoloré
par trop de lumière à l’infini, singulier océan figé en pleine tempête,
solidifié, et dont seule la surface, participant de la vie des vents,
coule sans cesse dans le silence des siècles monotones. Parfois, de
petites vallées. Là, sur le sable tout blanc, d’une finesse presque
impalpable, des arbustes rabougris, comme rampants, sèment une étrange
glanure de rameaux morts, d’un noir d’ébène. Puis, de loin en loin,
bornes milliaires de cette route mouvante du Souf, les «gmira» grises,
petites pyramides de pierre bâties sur la crête des grandes dunes, pour
indiquer la route à suivre.
Dans le ciel sans un nuage, d’une infinie transparence azurée, le soleil
à son déclin s’abaissait vers l’horizon, et l’on voyait encore, dans
l’immensité rosée des sables, poindre les maisons grises et les dattiers
sombres de Kasr-Kouïnine.
... Soudain, d’un brusque effort, d’un galop haletant, son cheval
atteignit le sommet de la grande dune qui sépare Kouïnine d’Eloued.
Devant ses yeux émerveillés, il vit passer alors un spectacle unique,
inoubliable, une vision du vieil Orient fabuleux.
* * * * *
Au milieu d’une plaine immense, d’un blanc qui passait au mauve, une
grande ville blanche se dressait parmi les végétations obscures des
jardins. Et la ville immaculée, au sein de cette plaine achromatique,
semblait immatérielle et translucide, dans l’immensité fluidique de la
terre et du ciel. Sans un toit gris, sans une cheminée fumeuse, Eloued
lui apparut pour la première fois, telle une ville enchantée des siècles
envolés de l’Islam primitif, comme une perle laiteuse, enchâssée dans
cet écrin de satin vaguement nacré qu’était le désert...
Aucunes paroles ne lui eussent suffi pour exprimer la splendeur
enivrante de ce spectacle--enivrante parce qu’éphémère et d’une infinie
mélancolie en son essence.
Doucement il approchait, longeant maintenant une vague étendue où une
infinité de petites dalles grises, caduques et penchées dans le sable,
attestaient le lieu de repos éternel des Croyants.
Et voilà que, dans l’immense silence de cette cité qui semblait morte et
inhabitée, des voix descendirent, comme du haut des montagnes, pensives
et solennelles, des voix qui, en ce même instant, sur ce même air de
tristesse supra-terrestre, retentissaient des confins du Soudan noir aux
immensités du Pacifique, à travers tant de continents et de mers, pour
rappeler un immortel souvenir sacré à tant d’hommes de races si
opposées, si dissemblables...
* * * * *
Mais une autre voix, plus lente et plus cadencée, monta d’une rue
tortueuse et ensablée. Là-bas, visible, une longue théorie d’hommes en
burnous blancs ou noirs, en rouges manteaux de spahis, sortit, très
doucement, recueillie et triste, de l’enceinte. D’abord, des vieillards
vénérables, de vieilles têtes enturbannées où jamais une seule pensée de
doute ou de révolte contre la volonté divine n’avait germé...
Puis, porté sur les épaules robustes de six «souafa» bronzés, presque
noirs, une chose allongée apparut, sur la civière voilée d’un drap
blanc, immobilisée dans la rigidité froide de la mort. Puis, encore et
encore, des formes blanches et noires.
Du groupe des vieillards, une psalmodie lente s’élevait, proclamant
l’inéluctable Destinée, la vanité des biens éphémères de ce monde et
l’excellence de la mort, qui est l’entrée triomphale de l’Éternité:
«Voici, Seigneur, ton serviteur, fils de tes serviteurs, qui a quitté en
ce jour la face de ce monde, où il laisse ceux qui l’aimèrent, pour les
ténèbres du tombeau... Et il attestait qu’il n’est pas d’autre Dieu que
toi et que Mohammed est ton prophète... Or tu es le Dispensateur du
pardon et le Miséricordieux.»
Dans la vallée funéraire, deux hommes creusaient une fosse profonde dans
le sable desséché.
--Et, quand le corps fut déposé dans la terre, la face tournée vers la
plage de la terre où est la sainte Mekka, et recouvert de palmes vertes,
le sable blanc coula doucement, recouvrant pour l’éternité ce qui avait
enfermé une âme musulmane, l’âme de quelque humble cultivateur soufi,
homme de peu de savoir et de beaucoup de foi.
Puis, paisiblement, remportant le brancard vide, la blanche théorie
reprit le chemin de la ville, dans l’attente absolument résignée en
chacun de revenir, à l’heure fixée par le «mektoub», sur ce même
brancard, accompagné par les mêmes gestes millénaires et les mêmes
litanies d’inébranlable certitude.
Et ce passage d’un enterrement, dont aucune ombre lugubre n’entachait la
douceur ineffable, avait fait descendre en son cœur étranger une paix
profonde.
D’autres ombres, drapées de vêtements bleu sombre, s’avançaient vers un
puits, dont l’armature primitive--un tronc de palmier attaché sur une
traverse supportée par deux montants--faisait jouer une «oumara», grande
corbeille en cuir équilibrée d’une pierre. C’étaient les femmes d’Eloued
qui allaient à l’aiguade, portant, d’un geste antique, une amphore sur
l’épaule droite.
Sur la muraille en terre battue d’une maison soufi, compliquée et
chaotique, encombrée de petites terrasses, de petites voûtes, un jeune
homme était venu s’asseoir et s’était mis à jouer d’une petite flûte en
roseau aux trous enchantés.
Oh, alors, quel n’avait pas été pour lui le charme sans bornes de cette
arrivée, sa douceur intensément mélancolique, inoubliable à jamais...
--Une rafale glacée vint secouer le châssis et les vitres de sa fenêtre
de Marseille. Il tressaillit, comme sortant d’un rêve. La nuit froide et
obscure était descendue sur cette ville, où il se sentait plus seul et
plus étranger. Il alluma une lampe, voulut travailler.
Ses regards tombèrent par hasard sur la quatrième page d’un journal,
portant un horaire maritime. Alors, brusquement, il éprouva un désir
intense, presque douloureux, de repartir, d’aller revivre son rêve d’un
été de grande liberté jeune. Mais, après un instant de réflexion, il se
dégagea:
«A quoi bon?... Ce charme passé, je ne le retrouverais pas. Il n’est
point de plus irréalisable chimère que d’aller, en des lieux jadis
aimés, à la recherche des sensations mortes. Non! au hasard de la vie
mystérieuse, cherchons plutôt, sur d’autres terres, d’autres joies,
d’autres tristesses et d’autres nostalgies.»
Le lendemain, il partait enfiévré, ardent de voir et de sentir, pour une
autre région de cette Afrique qui l’attirait invinciblement et qui
devait être son tombeau prématuré!
Et le chercheur de voluptés nostalgiques n’est jamais revenu...