MOGHREB

Quel soulagement allant jusqu’à la volupté, quand le soleil baisse,

quand les ombres des dattiers et des murs s’allongent, rampent,

éteignant sur la terre les dernières lueurs!

La morne indifférence qui s’était emparée de moi, aux heures diurnes de

malaise, se dissipe; et c’est de nouveau d’un œil avide et charmé que je

regarde la quotidienne splendeur d’un décor déjà familier. La beauté

simple de ce pays aux lignes sobres se pare de couleurs à la fois

chaudes et transparentes. Des vibrations glorieuses montent du sol

stérile et relèvent brusquement la monotonie des premiers plans, tandis

que des vapeurs diaphanes noient les lointains.

Tous les êtres affaissés se redressent alors plus grands et plus beaux:

c’est une douce et très consolante renaissance de l’âme tous les soirs.

Dans les jardins, la dernière heure chaude du jour s’écoule pour moi

délicieuse, en de tranquilles contemplations, en des entretiens

paresseux coupés de longs silences.

Au «moghreb», quand le soleil est couché, nous allons prier dans la

hamada qui précède les grands cimetières et la koubba de la bienheureuse

Lella Aïcha, dont les blancheurs s’irisent.

Tout est calme, tout rêve et tout sourit, à cette heure charmante.

Des femmes passent, s’en allant pieds nus vers l’Aïn-Sidi-Embarek. Les

hommes qui devisaient, à demi couchés sur la terre, se lèvent dans la

noblesse toujours surprenante d’une quotidienne résurrection.

Un grand murmure de prière monte de ce coin de désert, que dominent le

ksar et la Barga.

La prière finie, des groupes s’attardent sur les burnous étendus, les

mains égrènent les chapelets noirs, les chapelets rouges, les lèvres

psalmodient à mi-voix les litanies du Prophète.

* * * * *

... Être sain de corps, pur de toute souillure, après de grands bains

d’eau fraîche, être simple et croire, n’avoir jamais douté, n’avoir

jamais lutté contre soi-même, attendre sans crainte et sans impatience

l’heure inévitable de l’éternité--voici la paix, le bonheur musulman--et

qui sait?--voici peut-être bien la sagesse...

Ici, les heures monotones s’écoulent avec la douceur et la tranquillité

d’une rivière en plaine, où rien ne se reflète, sinon des nuées de

couleurs qui passent aujourd’hui, qui reviendront demain, qui nous

surprendront toujours.

... Peu à peu, j’ai senti les regrets et les désirs s’évanouir en moi.

J’ai laissé mon esprit flotter dans le vague et ma volonté s’assoupir.

Dangereux et délicieux engourdissement, conduisant insensiblement, mais

sûrement, au seuil du néant.

Ces jours, ces semaines, où il ne s’est rien passé, où on n’a rien fait,

où on n’a même tenté aucun effort, où on n’a pas souffert, à peine

pensé, faut-il les rayer de l’existence et en déplorer le vide? Après

l’inévitable réveil, faut-il, au contraire, les regretter, comme les

meilleures peut-être de toute la vie?

Je ne sais plus.

A mesure seulement que passe dans mon sang la sensation de vieil Islam

immobile, qui semble être ici la respiration même de la terre, à mesure

que s’en vont mes jours calmés, la nécessité du travail et de la lutte

m’apparaît de moins en moins. Moi qui, naguère encore, rêvais de voyages

toujours plus lointains, qui souhaitais d’agir, j’en arrive à désirer,

sans oser encore me l’avouer bien franchement, que la griserie de

l’heure et la somnolence présentes puissent durer, sinon toujours, au

moins longtemps encore.

Pourtant, je sais bien que la fièvre d’errer me reprendra, que je m’en

irai; oui, je sais que je suis encore bien loin de la sérénité des

fakirs et des anachorètes musulmans.

Mais ce qui parle en moi, ce qui m’inquiète et qui demain me poussera

encore sur les routes de la vie, ce n’est pas la voix la plus sage de

mon âme, c’est cet esprit d’agitation pour qui la terre est trop étroite

et qui n’a pas su trouver en lui-même son univers.

Ce que tant de rêveurs ont cherché, des simples l’ont trouvé. Par delà

la science et le progrès des siècles, sous les rideaux levés de

l’avenir, je vois passer l’homme futur... Et je comprends aussi qu’on

puisse finir dans la paix et le silence de quelque zaouïya du Sud, finir

en extase, sans regrets ni désirs, en face des horizons splendides.

Dans l'ombre chaude de l'Islam · 第 59 / 82 题