La fièvre m’a quittée par répits, mais je suis encore lasse et sans
appétit d’action. Voilà très longtemps que je n’ai pas reçu de lettres
et je n’en attends plus. Je travaille à noter mes impressions du Sud,
mes égarements et mes inventaires, sans savoir si des pages écrites pour
écrire intéresseront jamais personne.
J’ai voulu posséder ce pays, et ce pays m’a possédée. A certaines
heures, je me demande si la terre du Sud ne ramènera pas à elle tous les
conquérants qui viendront avec des rêves nouveaux de puissance et de
liberté, comme elle a déformé tous les anciens.
N’est-ce pas la terre qui fait les hommes?...
Que sera l’empire européen d’Afrique dans quelques siècles, quand le
soleil aura accompli dans le sang des races nouvelles son œuvre lente
d’assimilation africaine et d’adaptation aux rythmes profonds du climat
et du sol? A quel moment nos races du Nord pourront-elles se dire
indigènes comme les Kabyles roux et les ksouriennes aux yeux pâles?
Ce sont là des questions qui me préoccupent souvent. J’y penserai plus
tard. D’autres y répondront pour moi.
Il est une seule chose que je sens profondément vraie c’est qu’il est
inutile de lutter contre des causes profondes et irréductibles et qu’une
transposition durable de civilisation n’est pas possible.
Les émanations africaines, je les respire dans les nuits chaudes comme
un encens qui montera toujours vers de mystérieuses et cruelles
divinités. Nul ne pourra renier complètement ces idoles; elles
apparaîtront encore monstrueuses, dans les soirs de fièvre, à tous ceux
qui poseront leur nuque sur cette terre pour y dormir, les yeux dans les
froides étoiles.