Dans la grande lassitude heureuse où je suis tombée, je n’ai plus la
force de penser attentivement. Les images s’associent dans mon esprit de
la façon la plus fugace. Ce sont des frottis, des esquisses d’une
légèreté diaphane; puis, soudain, les contours se précisent, et des
scènes que j’avais oubliées se gravent à l’eau-forte devant mes yeux.
Toute une heure je me suis revue à Aïn-Sefra. J’en avais retrouvé des
notes sur un carnet et je les feuilletais comme des images enfantines
qui traînent sur un lit de malade...
Il y avait, dans un café maure, parmi la foule pittoresque et fauve, un
petit tirailleur hébété. Je le vois très nettement... Il doit être un
peu gris. Et voilà qu’il se met à chanter. Bientôt sa voix de tête
domine toutes les autres. Tout à coup, il s’arrête et laisse tomber son
front sur la poitrine du voisin:
Le petit tirailleur pleure.
--Tiens, Abdelkader, dit-il, tu vois ces tourterelles en cage? Eh bien,
c’est pour elles que je pleure, parce qu’elles m’ont rappelé la maison
de mon père, à Frenda. Nous avions aussi des tourterelles captives...
Voilà, je pleure, parce que je ne les reverrai plus. Les vieux sont
morts, et les tourterelles ont dû mourir...
La scène change:
Dans une rue déserte qui s’ouvre sur les petites dunes de Tiout, les
tirailleurs s’en vont par bandes, sous l’haleine chaude du siroco.
Depuis des mois et des mois, leurs mains rudes se sont crispées, aux
nuits mauvaises, sur les couchettes solitaires. La terrible angoisse du
rut inassouvi les jetait, par les deux ruelles mortes de Djenan-ed-Dar,
à l’impossible recherche d’une femme à étreindre.
Beaucoup sont tombés aux amours lamentables des casernes, des prisons et
des bagnes.
Maintenant ils s’en vont assouvir l’instinct tyrannique de la vie qui
veut se perpétuer--ils s’en vont vers le bouge triste que fouette le
vent du désert...
Huit heures. Des tirailleurs qui n’ont pu entrer, faute de place,
stationnent devant la maison publique. Ils crient et cognent à coups de
poings et de pieds dans la porte, qui craque sous leur formidable
poussée.
Enfin, un bruit de godillots pesants retentit à l’intérieur.
Une clameur de joie sauvage monte du groupe. J’y revois mon petit
soldat, celui-là même qui, l’après-midi, pleurait sur les tourterelles
en cage.
Au milieu des éclats de rire, il déboucle déjà son ceinturon...