LE PARADIS DES EAUX

Un grand silence pesait sur la zaouïya accablée de sommeil. C’était

l’heure mortelle de midi, l’heure des mirages et des fièvres d’agonie.

La chaleur s’épanouissait sur les terrasses incandescentes et sur les

dunes qui scintillaient au loin.

On m’avait couchée sur une natte, dans un réduit donnant sur une

terrasse haute. La petite pièce s’ouvrait toute grande sur le ciel de

plomb et sur le désert de pierre et de sable qui brûlait sous le soleil.

Aux poutrelles de palmier du plafond pendait une petite outre en peau de

bouc, dont l’eau s’égouttait lentement dans un grand plat de cuivre posé

à terre.

Toutes les minutes, la goutte tombait, sonnait sur le métal, avec un

bruit clair et régulier, d’une monotonie de tic-tac d’horloge d’hôpital

ou de prison, et ce bruit me causait une souffrance aiguë, comme si la

goutte obstinée était tombée sur mon crâne en feu.

Accroupi près de moi, un esclave soudanais, aux joues marquées de

profondes entailles, agitait en silence un chasse-mouches de crin,

teinté au henné comme une queue de cheval de parade.

Je regardais l’esclave. Pendant des instants longs comme des années,

j’imaginais le soulagement que j’éprouverais quand il aurait enlevé le

plat sur mon ordre, et quand la goutte d’eau tomberait enfin sur le sol

battu, avec un bruit mat. Mais je ne pouvais parler, et la goutte

tombait toujours, sonnait inexorable sur le cuivre poli.

* * * * *

Les poutrelles du plafond s’évanouirent, un ciel s’enfonça devant mes

yeux. Maintenant, c’étaient des palmes d’un bleu argenté qui se

balançaient et bruissaient au-dessus de ma tête.

Autour des troncs fuselés des dattiers, sous les frondaisons arquées,

des pampres très verts s’enroulaient, et des grenadiers en fleurs

saignaient dans l’ombre.

J’étais couchée dans une séguia, sur de longues herbes aquatiques,

molles et enveloppantes comme des chevelures. Une eau fraîche coulait le

long de mon corps et je m’abandonnais voluptueusement à la caresse

humide.

Un autre ruisselet chantait à portée de ma bouche. Parfois, sans faire

un mouvement, je recevais l’eau glacée entre mes lèvres; je la sentais

descendre dans mon gosier desséché, dans ma poitrine où s’éteignait, peu

à peu, l’intolérable brûlure de la soif, l’eau, l’eau bienfaisante,

l’eau bénie des rêves délicieux!

Je m’abandonnais aux visions nombreuses, aux extases lentes du Paradis

des Eaux... il y avait là d’immenses étangs glauques sous des dattiers

gracieux; là coulaient d’innombrables ruisseaux clairs; des cascades

légères ruisselaient des rochers couverts de mousses épaisses; de toutes

parts des puits grinçaient, répandant alentour des trésors de vie et de

fécondité...

* * * * *

Quelque part, très loin, une voix monta, une voix blanche qui glapissait

dans le silence. Elle venait des horizons inconnus, à travers les

verdures et les ombrages éternels.

La voix troubla mon repos. De nouveau, mes yeux s’ouvrirent sur la

petite chambre de mon exil volontaire.

La voix s’affirma réelle, monta encore: l’homme des mosquées annonçait

la prière du milieu du jour.

L’esclave qui me veillait dressa alors l’index noir de sa main droite,

il attesta l’unité de Dieu et la mission prophétique de son Envoyé, puis

il se leva, drapant son grand corps d’ébène dans ses voiles blancs.

Il pria. A chaque prosternation, sa koumia, sorte de long poignard

marocain à lame courte et à gaine de cuivre ciselée, heurta le sol. Il

disait «Dieu est le plus grand». Et il se prosternait, le front dans la

poussière, le regard tourné vers La Mecque.

Je suivais des yeux les gestes lents de l’esclave.

Quand il eut fini de prier, le Soudanais reprit sa place auprès de moi

et agita de nouveau son long chasse-mouches de crin orangé.

* * * * *

Des vapeurs rousses montaient des terrasses qui se fendaient. Dans l’air

immobile, lourd comme du métal en fusion, aucune brise ne passait, aucun

souffle. Mes vêtements blancs étaient trempés de sueur, et je sentais un

poids écrasant oppresser ma poitrine. Une soif brûlante, une soif atroce

que rien ne pouvait apaiser, me dévorait. Mes membres étaient brisés et

endoloris, et ma tête pesante roulait sur le sac qui me servait

d’oreiller.

L’esclave trempa un lambeau de mousseline dans un vase plein d’eau et en

humecta mon visage et ma poitrine. Puis, il me versa dans la bouche

quelques gouttes de thé tiède à la menthe.

Je soupirai, étirant mes bras engourdis.

La voix du moueddhen s’était tue sur le ksar, accablé de chaleur. Mon

esprit plana de nouveau dans les régions vagues, peuplées d’apparitions

étranges, où coulaient les eaux bénies.

Le jour de feu s’éteignait dans le rayonnement rose de la vallée et des

collines. Au delà des sebkha de sel, les dattiers s’allumèrent comme de

grands cierges noirs.

De nouveau, le moueddhen clamait son appel mélancolique. J’étais tout à

fait éveillée maintenant. Mes yeux aux paupières meurtries et alourdies

s’ouvraient avidement sur la splendeur du soir. Soudain, une tristesse

infinie descendit dans mon âme. Des regrets enfantins m’envahissaient.

J’étais seule, seule dans ce coin perdu de la terre marocaine, et seule

partout où j’avais vécu et seule partout où j’irai, toujours... Je

n’avais pas de patrie, pas de foyer, pas de famille... Je n’avais

peut-être plus d’amis. J’avais passé, comme un étranger et un intrus,

n’éveillant autour de moi que réprobation et éloignement.

A cette heure, je souffrais, loin de tout secours, parmi des hommes qui

assistent, impassibles, à la ruine de tout ce qui les entoure et qui se

croisent les bras devant la maladie et la mort en disant: «mektoub!»

Ceux qui, sur d’autres points de la terre, auraient pu penser à moi,

songeaient sans doute à leur bonheur. Ils ne souffraient pas de ma

souffrance... Ah, certes, c’était écrit!

* * * * *

Plus lucide, calmée, j’ai méprisé ma faiblesse et j’ai souri à mon

malheur.

Si j’étais seule, n’était-ce pas que je l’avais voulu aux heures

conscientes où ma pensée s’élevait au-dessus des sentimentalités lâches

du cœur et de la chair également infirmes?

Être seul, c’est être libre, et la liberté était le seul bonheur

nécessaire à ma nature inquiète, impatiente, orgueilleuse quand même.

Alors, je me dis que ma solitude était un bien. Je la désirai pour moi,

pour mes amis, pour tous ceux qui me ressemblent. Je la désirai comme

notre bien, comme le séjour divin de notre immortalité. J’entrevis avec

une pitié suprême les salons brillants où d’autres danseraient en

souriant à des sottises, les loges de théâtre où ils se coudoieraient.

Je froissai dans mes mains sèches la pauvre étoffe de leurs rêves. Je

mesurai des yeux la place de leur tombe et la mienne... Une grande paix

mélancolique et douce descendit en moi. L’heure passa...

Un souffle chaud se leva vers l’Ouest, un souffle de fièvre et

d’angoisse. Ma tête déjà lasse retomba sur l’oreiller; mon corps

s’anéantissait en un engourdissement presque voluptueux mes membres

devenaient légers, comme inconsistants.

La nuit d’été, sombre et étoilée, tombait sur le désert. Mon esprit

quitta mon corps et s’envola de nouveau vers les jardins enchantés et

les grands bassins bleuâtres du Paradis des Eaux.

Dans l'ombre chaude de l'Islam · 第 55 / 82 题