L’AMOUR A LA FONTAINE

Sur le sentier qui longe le rempart, les femmes du ksar viennent à la

fontaine de Sidi-Embarek. Dans l’illumination la plus belle du soleil

qui va mourir, leurs voiles prennent des teintes d’une intensité inouïe.

Les étoffes chatoient, magnifiées, semblables à des brocards précieux.

De loin, on croirait les ksouriennes vêtues des soies les plus rares,

brodées d’or et de pierreries. Conscientes un peu de leurs grâces, ces

femmes s’agitent, leurs groupes se mêlent, et la gamme violente des

couleurs change sans cesse, comme un arc-en-ciel mobile.

Quelques-unes, des Soudanaises ou des nomades surtout, se dessinent en

mouvements purs, en poses impeccables, en cambrures de reins et en

courbes de bras pour élever jusqu’à leur épaule les lourdes amphores

pleines.

Il en est d’autres dont le visage, beau de traits et d’expression,

s’éloigne des joliesses et des coquetteries connues par une sensualité

timide et farouche à la fois dans le regard; et sous cette sorte

d’hypocrisie naturelle, qui est peut-être l’affirmation première de la

pudeur, passe, tout à coup, comme un regard à travers le masque,

l’éclair d’un brusque sourire, où éclate librement l’ardeur des sens.

* * * * *

Une forte odeur de peau moite et de cinnamone monte des groupes, dans la

tiédeur de l’air.

Des hommes, nègres ou nomades, Douï-Menia, Ouled-Djerir, Ouled-Nasser,

viennent abreuver leurs chevaux.

Tandis que les esclaves noirs rient et plaisantent avec les femmes qu’on

ne daigne même pas leur cacher, les hommes du désert regardent celles-ci

du coin de l’œil, avec de courtes flammes dans leurs prunelles fauves.

Combien d’intrigues se sont ainsi nouées près de l’Aïn Sidi-Embarek,

tandis que les chevaux, las, tendaient leurs naseaux au jet frais de

l’eau souterraine!

Par des gestes à peine esquissés, par de brefs regards, nomades et

ksouriennes se comprennent et se promettent les heures propices des

nuits.

Là encore, je retrouve un peu de la poésie des amours arabes, des amours

nomades qui, si souvent, finissent dans le sang.

Les juives, moins surveillées, plus hardies, abordent librement les

hommes, distribuent des œillades provocantes, sous leurs paupières

qu’ont rougies les fumées âcres des palmes sèches, dans les échoppes

noires du Mellah.

* * * * *

C’est l’heure libre et gaie, l’heure où, loin de l’autorité pesante des

hommes, les femmes jasent et rient, et jouent le jeu dangereux.

Je pense, devant ces primitivités, à d’autres romans jolis et

compliqués, au fond les mêmes que ceux-là--à moins que l’essence de

l’amour soit justement dans sa recherche nuancée et dans sa souffrance

d’impossible plutôt que dans le geste fou... Mais pour combien d’êtres

cela est-il vrai?

Sous d’autres couleurs moins belles que ces simples voiles, où le corps

se dessine encore, la passion s’offre dans les villes, et souvent si

laide, si répugnante--la passion vorace qui veut la vie, qui veut

perpétuer la vie par tous les recommencements. Plus haut, plus loin,

sous les apparences de l’esprit, sous les sourires les mieux étudiés,

dans les salons les plus corrects, comme ici près de la fontaine du

désert, se trahira encore la violence d’un appétit qui enflamme les

yeux, qui altère les voix, qui fait passer une ombre blanche sur les

lèvres frémissantes...

Ah! comme j’ai vécu déjà dans tous les hommes et dans toutes les femmes!

et combien cette sensualité éternelle, qui coule dans les veines du

monde, m’attrista quand j’y voyais l’effrayante image de la fatalité.

Maintenant, je puis, sans angoisse, suivre de mes yeux amusés le jeu

naturel. L’amour n’a pas ici d’autre ambition que lui-même, et c’est à

quoi nous devrions peut-être le ramener, pour nous humilier devant la

nature, pour blasphémer ce qui n’a pas d’emploi en nous, l’inutile

organe, cette âme inquiète qui ne trouvera pas de repos.

Dans l'ombre chaude de l'Islam · 第 51 / 82 题