SOIRS DE KENADSA

Après la prière de «l’asr», vers quatre heures, le soleil commence à

descendre sur les collines de pierre du Maroc.

La terre surchauffée exhale la grande lassitude de l’implacable jour;

les heures mauvaises de torpeur et d’accablement sont passées. J’éprouve

alors une sensation de bien-être comparable à celle que laisse un danger

évité, ou la délivrance d’un cauchemar, après le réveil; et je vais

lentement, avec un esclave, dans les jardins coupés de petits murs,

qu’il faut escalader.

A Kenadsa, point de grandes palmeraies humides comme à Figuig ou à

Béchar: les jardins montent en plein désert et luttent péniblement

contre l’envahissement lent et obstiné du sable, contre la sécheresse

mortelle de la hamada voisine. Ce sont des familles de dattiers, cinq ou

six issus de la même souche, les ombrages plus légers des arbres

fruitiers chargés de fruits veloutés qui tombent dans les séguia, et

l’eau parcimonieuse qui va rafraîchir les petits champs dorés où fut

coupée la maigre moisson d’orge.

Contre les murs où le soleil a moins de feu, dans le fouillis des vignes

et des lianes qui enlacent les palmiers et les grenadiers, sous les

larges figuiers écrasés, il est pourtant des coins d’ombre et de

fraîcheur délicieuses.

Çà et là, de grands étangs verdâtres reçoivent le trop-plein des

ruisselets d’irrigation. Les innombrables petits crapauds des oasis y

modulent leur chant mélancolique.

* * * * *

Ce sont des métayers, noirs pour la plupart, qui, pour un cinquième de

la récolte, cultivent les jardins. Ils y vivent des journées lentes, au

milieu des arbres, et ils s’entendent fort bien à orner le désordre

charmant de leurs plantations. Tous cultivent le «zafour», aux fleurs

d’un si bel orangé dont les femmes se servent pour teindre les étoffes

et pour se farder. Quelques-uns savent prêter les branches d’un

arbrisseau sauvage à ces plantes frêles qui poussent de longues grappes

minces de fleurs mauves, d’autres composent des massifs avec les asters

violets, pris dans les oueds du désert. Mes yeux se reposent encore

délicieusement sur ces grands buissons de roses à cent feuilles, qu’on

appelle roses de Syrie.

Les métayers hospitaliers s’empressent de préparer le thé. Ils

apportent, dans les pans de leurs burnous terreux, de petits abricots

dorés et des amandes: l’hôte de la zaouïya est le bienvenu parmi eux.

* * * * *

Un soir, le plus ancien d’entre eux, vieux Marocain de la tribu des

Sedjaa, tout voûté, au visage momifié, m’apporta en présent un bouquet

de grenades et une botte d’oignons.

--Vois, les fleurs et les fruits de mon jardin ne sont pas opulents; je

suis un pauvre vieux, et je n’ai rien d’autre à t’offrir en bienvenue.

Accepte ces quelques légumes;--Dieu est le dispensateur de toutes les

richesses!--accepte mon humble offrande, et pardonne-moi...

Je n’osai refuser ce naïf et touchant présent, de peur d’offenser le

vieux jardinier qui me regardait avec de pauvres yeux tout honteux,

comme s’il m’était redevable des produits de son jardin.

* * * * *

Au bord des séguia, les menthes et les basilics poussent à l’ombre,

pâles, étiolés, violemment odorants pourtant; leur parfum plane dans

l’air encore chaud, avec d’autres senteurs végétales plus ténues,

indéfinissables.

Je retrouve dans ces jardins de Kenadsa le calme et la somnolence douce

des autres jardins sahariens, sans pourtant ce «quelque chose» de

mystérieusement oppressant qui est l’âme des palmeraies profondes et des

forêts.

* * * * *

Le jour baisse. Les dattiers baignent dans l’incarnat du ciel violent.

Nous sortons des jardins où va monter la fièvre.

De grandes ombres violettes s’allongent sur les pierres qui rougeoient

aux derniers feux du soleil.

--Éternelle ivresse des soirs du Sud, quotidienne et jamais pareille, si

longtemps que mes yeux brilleront je ne me lasserai pas de sentir ta

puissance couler en moi! Qu’elle est belle et seule et prenante, cette

heure triste, presque angoissante, où, tout à coup, on sent le désert

s’assombrir et se refermer, comme devant garder à jamais les intrus qui

franchirent son seuil désolé pour pénétrer dans ses délices!

Dans l'ombre chaude de l'Islam · 第 50 / 82 题