Le soir de ce jour-là, l’esclave Farradji vint me chercher, très
mystérieusement, comme s’il s’agissait d’un complot.
Il m’annonce que Si El-Madani, frère de Si Mohammed Laredj, et
quelques-uns de ses camarades, étudiants à la grande mosquée, m’invitent
à aller prendre le thé chez eux...
J’évoque involontairement les descriptions de ces orgies ignobles que le
livre de Mouliéras, «Le Maroc inconnu», prête aux étudiants marocains.
Pourquoi Farradji prend-il toutes ces précautions pour me transmettre
l’invitation de ces jeunes gens?
J’ai rencontré plusieurs fois El-Madani à la prière. C’est un jeune
homme mince, chétif, aux manières polies. Cependant, j’accepte
l’invitation.
Nous traversons des écuries vides, des cours silencieuses où des arbres
centenaires tordent leurs troncs caducs. Personne dans tout ce quartier.
Nos pas résonnent sur les dalles, comme si nous passions sous des
voûtes.
Au sortir d’un dédale noir et humide de corridors encombrés de pierres
et de débris, nous entrons tout à coup dans une délicieuse petite cour
entourée d’arceaux d’un blanc fané.
Par-dessus le mur, comme accoudé sur la terrasse, un dattier balance
doucement sa tête aux frondaisons courbées. Une vigne vierge monte le
long d’un pilier et s’enroule autour du tronc oblique du palmier, pour
retomber en pluie de feuilles et de petites grappes naissantes.
Si El-Madani et quelques autres étudiants viennent à ma rencontre.
Avec une grande courtoisie, ils me souhaitent la bienvenue. Ce sont des
fils de marabouts ou de ksouriens, pâles, frêles, comme étiolés dans
l’ombre morne du ksar.
Si Abd-el-Djebbar, un nomade des Hamian de Méchéria, venu à la zaouïya
pour étudier, se distingue entre tous. Il dépasse de toute la tête les
sédentaires dégénérés, ce fils des guerriers de la frontière, robuste,
musclé, avec la fierté mâle de ses attitudes, ses traits sobres et fins,
son teint bronzé et le regard de ses longs yeux roux, brillants d’une
flamme qui n’est sans doute pas celle de l’intelligence.
* * * * *
Nous entrons dans la salle de thé par une porte à deux battants sculptés
qui grincent sur des gonds rouillés. Là règne un demi-jour vaporeux.
L’élégance de quelques fines colonnes, avec la dentelle d’une frise
d’arabesques fouillées dans la pierre laiteuse, contribue à l’agrément
du lieu. De petites lucarnes s’ouvrant dans une coupole sur la moire
lumineuse du ciel, versent une lumière pâle sur les faïences vert Nil
qui garnissent les murailles à hauteur d’homme et sur celles de l’aire
usée.
Une marche en pierre conduit à la seconde moitié du vaste appartement,
un peu surélevée. Là, des tapis de Rabat, des matelas de laine blanche
tapissent le sol.
Sous les poutrelles noires du plafond, entrelacées de roseaux teints en
vert et en rouge, une inscription court tout autour des murs, en lettres
de cinabre: «_el afia el bakia_»--la santé éternelle.
Dans de petites niches, sur des étagères, sur les grands coffres peints
de fleurs d’or terni, un fouillis d’objets disparates s’entasse.
Livres arabes, ustensiles de cuisine, vêtements et objets de sellerie,
instruments de musique et armes, tout se heurte dans un désordre
charmant. Contrastant avec des poteries vulgaires venues par Béchar, une
gracieuse cruche de Venise s’isole par son cristal ému d’une teinte
rare.
Voici encore des lampes en cuivre au long bec, une porcelaine verte
historiée de trèfles, des faïences aux couleurs fondues et, pour
parfaire la joie des yeux, sous une soie éclatante, avec de beaux
plateaux et l’attirail du thé, les petits verres multicolores s’offrent
comme des fleurs sauvages.
Je m’installe près de la fenêtre grillagée qui donne sur un chaos de
ruines délavées par les pluies. Cette matière d’habitation, qui fut
douce aux humains, tombe en poussière et redevient de la terre aride
sous le soleil.
Farradji et son frère Khaddou allument des palmes sèches dans la cour,
pendant que Si El-Madani m’explique, sans que je le lui aie demandé, la
raison du mystère voulu dont le nègre a entouré l’invitation des
étudiants.
«--Tu sais, Si Mahmoud, que les usages et les convenances exigent que
nos parents et nos aînés ignorent nos plaisirs ou puissent au moins
feindre de les ignorer. Nous nous réunissons ici pour passer les heures
en réjouissant nos cœurs par la musique et la récitation des œuvres
sublimes des poètes anciens, et par des entretiens cordiaux. Ce qui se
passe ici, il faut que personne, sauf Dieu et nous, ne le sache... sans
cela, quelque innocents que soient nos divertissements, nous en
éprouverions une grande honte et nous nous attirerions de sévères
reproches. C’est pourquoi j’ai choisi cet appartement, seul resté
habitable dans cette vieille casbah que m’a léguée mon aïeul Sidi
Bou-Médine. Ici personne ne passe, personne ne vient nous donner des
conseils, et présider aux libres divertissements de notre esprit.»
* * * * *
La réunion se passe en conversations. Comme pour en préciser l’intimité
récréative, un des lettrés musulmans, après nos présentations, se remet
à son travail de couture et cherche des soies pour une gandoura blanche
qu’il orne de délicates broderies. Parmi les étudiants marocains, ces
travaux de couture et d’ornementation des tissus sont fort en honneur:
ils sont une preuve de goût; ce n’est pas déchoir que de s’y livrer même
en public.
El-Madani prend une guitare à trois cordes et se met à chanter, d’une
voix nonchalante, un vieux motif andalou, qui se traîne et tourne autour
d’une même note. Son cousin Mouley Idris, adolescent chétif au teint
bilieux, l’accompagne en sourdine sur un tambourin. Le beau Hamiani
Abd-el-Ddjebbar ne voit dans la musique qu’un motif de bâiller; étendu
de tout son long sur le tapis, il reste là, comme un grand sloughi,
étirant ses muscles secs de cavalier que l’inaction énerve.
J’écoute le chant langoureux et triste, et je songe à ce qu’est la vie
de ces étudiants musulmans.
Pendant des années, des études scolastiques dans le cadre nu et simple
des mosquées anciennes, des exercices pieux, allant pour la plupart de
ces jeunes gens, qui sont déjà affiliés à des confréries mystiques,
jusqu’à l’extase quotidienne.
Sous toute cette austérité obligée se cache une grande gaîté naïve, une
sensualité ardente qui engendre les aventures les plus compliquées, les
plus dangereuses, et, il faut bien le dire, surtout ici, dans l’Ouest,
beaucoup de vices cachés. Une vie presque cloîtrée favorise cette
perversion des sens.
Un beau jour l’étudiant marocain, subissant sans murmurer l’autorité
paternelle, se marie sans joie. Alors son existence change. C’en est
fini du rêve et de l’étude. Il entre dans la société, il n’existe plus
dans ses vices personnels et dans sa félinité; il prend les manières de
son monde, calmes et imposantes, un visage correct et figé.
Bien souvent il regrettera cependant l’atmosphère voluptueuse de
l’insouciante «bith-es-sohfa», le lieu de réunion, la chambre commune
des étudiants.
Marabouts ou notables, les jeunes lettrés prennent vite un air
d’importance. Quelques années, quelques mois suffisent pour modifier à
fond leur caractère. Ils prennent part aux délibérations de la djemaâ,
et un homme qui délibère ne pense pas trop pour lui-même. Ils font la
guerre, beaucoup d’entre eux voyagent à travers les pays musulmans,
d’autres vont à La Mecque...
L’ancestralité reprend tous ses droits et ne permet guère à l’individu
de se développer. Il devient vite l’homme de son milieu. Il prend du
plaisir et de l’orgueil à être celui-là. Quand, au bout de quelques
années, ces anciens étudiants, chanteurs et liseurs de vers, auront vu
leurs fils grandir, ils leur imposeront impitoyablement la règle sévère
dont ils se plaignaient si souvent dans leurs entretiens de jeunes
hommes, et ceux-là seront alors amenés à leur tour aux plaisirs secrets.
Chez le musulman bien né, surtout à la ville, rien des affaires
personnelles, vie familiale, plaisirs, amours, ne doit se manifester
au-dehors.
L’affichage des plaisirs, cher aux étudiants d’Europe, est inconnu dans
l’Islam. Tout jeunes, les Marocains lettrés sont préparés à cacher leur
joie. Ainsi s’explique leur nature ardente mais contenue, leurs fortes
passions intérieures, sans surface appréciable, leur intellectualité
voluptueuse si vite fanée.
* * * * *
L’heure passe. Mes idées se font plus vagues, je me laisse aller au
grand charme mélancolique et suranné des instruments, sans désir
d’action, dans ce décor d’inaltérable résignation où tout agonise sans
secousses, avec sérénité, sous le soleil couchant de l’Islam. Les
lettres rouges de la devise de foi, qui rampe autour des murailles,
étendent leurs arabesques dans l’ombre. Mon esprit se calme sous une
caresse d’ivoire.
... Le contact du temps possédé est comme celui d’une main froide et
pâle sur un front brûlant...
Force et quiétude des choses qui semblent durer indéfiniment, parce
qu’elles s’acheminent doucement vers le néant, sans fracas, sans
révolte, sans agitation, sans même un frisson vers l’inévitable mort...