SOUFFLES NOCTURNES

C’est l’heure du soir où, le soleil déclinant dans une atmosphère

rafraîchie par les premiers souffles nocturnes, les murs de toub

dégagent toute la chaleur qu’ils ont accumulée pendant le jour. Dans les

maisons c’est alors un étouffement de four, mais, au dehors, il fait bon

sous la caresse des premières ombres. Et je reste longtemps paresseuse,

étendue, le regard noyé dans le vague du ciel encore lilas. Et j’écoute

s’éteindre les derniers bruits de la zaouïya et du ksar: portes qui

grincent et se ferment lourdement, chevaux qui hennissent, chèvres qui

bêlent sur les terrasses, braiements des petits ânes d’Afrique, tristes

comme de longs sanglots, voix grêles des négresses...

Plus près, dans la cour, ce sont des sons de tambourin et de frêles

guitares à deux cordes, accompagnant des modulations vocales bien

étranges et plus près de la plainte amoureuse que de la musique.

Parfois, les voix baissent, tout se tait, le sang parle seul.

La vie recommence et sur les terrasses des maisons d’esclaves paraissent

des nattes, des tapis, des sacs.

L’oreille s’intéresse encore à des choses étouffées, à des bruits de

cuisine, à des querelles à voix basse, à des prières murmurées. Et

l’odorat s’émeut aux émanations qui montent avec les fumées d’un amas

confus de chairs noires, où les flammes des foyers jettent des lueurs

joyeuses. Cependant sur les portes des maisons maraboutiques se

profilent d’autres silhouettes. C’est la vie quotidienne, toute la vie

du ksar, et je la regarde comme une chose de tout temps connue et

toujours nouvelle.

* * * * *

Vers la droite, au-delà du Mellah, un pan de mur reste éclairé, très

tard. D’étranges ombres se jouent sur ce fond rougeâtre. Tantôt elles

oscillent, passant et repassant lentement, tantôt elles semblent danser

avec fureur. Après que toutes les voix se sont tues, quand tout dort

alentour, les Aïssaouas veillent encore.

Dans la nuit qui fraîchit insensiblement, les khouans de la confrérie

illuminée battent du tambourin et tirent des plaintes stridentes de la

rhaïta. Ils chantent aussi, lentement, comme en rêve.

Leurs corps en moiteur se balancent en un rythme de plus en plus rapide

au-dessus des braseros de charbons ardents, d’où s’élèvent d’enivrantes

fumées de benjoin et de myrrhe. Ils cherchent ainsi l’oubli et la

volupté dans l’extase.

* * * * *

J’écoute encore autre chose. Je vois encore d’autres formes quand les

Aïssaouas se sont eux-mêmes assoupis...

Une haleine troublante me vient des terrasses. Je sais, je devine,

j’entends ce sont des soupirs, des râles dans la nuit parfumée au

cinnamone. Sous les étoiles tranquilles, le rut ardent. La langueur de

la nuit chaude mêle des chairs renaissantes de désir, et ce sont des

étreintes, un autre effroi: sentir que les dents grincent dans des

spasmes mortels, que les poitrines râlent... Quelle angoisse! Il me

semble que je mordrais la terre chaude, mais la véritable volupté est

plus haute, dans la scintillation des étoiles, dans le souvenir des yeux

retrouvés et des heures vécues, des heures si bellement perdues.

* * * * *

Tout à l’heure, les Aïssaouas illuminés chantaient des cantilènes

asiatiques, célébrant la béatitude de la non-existence. A présent, les

Africains noirs chantent, inconsciemment, un grand hymne d’amour, à

l’éternelle fécondité. Et moi je sais encore des musiques plus étranges

et plus fortes, des musiques qui font saigner le cœur en silence, celles

que des lèvres ont murmurées, des lèvres absentes qui boiront d’autres

souffles que le mien, qui respireront une autre âme que la mienne parce

que mon âme ne pouvait pas se donner, parce qu’elle n’était pas en moi,

mais dans les choses éternelles, et que je la possède enfin dans la

profonde, dans la divine solitude de toute ma chair offerte à la nuit du

Sud.

* * * * *

Au matin, le vent d’ouest arriva soudain.

Ce vent, qu’on voit venir, soulevait des spirales de poussière, comme de

hautes fumées noirâtres. Il s’avançait dans le calme de l’air, avec de

grands soupirs qui devenaient bientôt des hurlements; je lui prêtais des

accents animés, je me sentais soulevée dans la grande embrassée de ses

ailes de monstre accouru pour tout détruire. Et le sable pleuvait sur

les terrasses, avec un petit bruit continu d’averse.

Dans l'ombre chaude de l'Islam · 第 43 / 82 题