Hier, pendant la sieste, Sidi Brahim entre tout à coup, une lettre à la
main, consterné.
--Si Mahmoud, je viens de recevoir une lettre d’Oudjda, où l’on
m’annonce que Hadj Mohammed ould Abdelkhaut, chef des Kadriya, a été
assassiné par les gens de Bou Amama--que Dieu le confonde!
Et le marabout se laisse choir sur le tapis, me tendant la lettre.
Elle est écrite sur un bout de papier gris tout froissé, cette lettre
qu’apporta un serviteur délégué par la zaouïya d’Oudjda vers la zaouïya
des Ziania de Kenadsa, à travers cent lieues de pays.
Le serviteur raconte la mort de Hadj Mohammed, qui s’était rendu chez
Bou Amama pour l’engager à ne pas porter la désolation et la guerre dans
l’Angad.
Bou Amama reçut fort bien l’émissaire et lui prodigua des promesses.
Mais, au retour, dans la plaine, un des hommes du vieux détrousseur
rejoignit Hadj Mohammed et l’entraîna loin de ses compagnons, sous le
prétexte d’un secret à lui communiquer. Dans le lit d’un oued, des
bandits embusqués massacrèrent alors le malheureux marabout.
* * * * *
J’achève de déchiffrer le grimoire, et je revois la triste Oudjda en
proie aux soldats affamés et exaspérés, la tourbe quémandeuse et
menaçante piétinant dans la boue où pourrissaient des charognes et, au
bout de toute cette épouvante, derrière des ruines où fleurissaient les
pêchers roses, la zaouïya blanche des Kadriya recueillie, si calme, que
dirigeait ce Hadj Mohammed qu’on vient d’assassiner traîtreusement et
chez qui, il y a à peine trois mois, nous avions trouvé un accueil
fraternel.
* * * * *
--Si Mahmoud, le Mogh’rib est perdu, si on commence à tuer là-bas les
inoffensives créatures de Dieu, les hommes de prière et d’aumône, qui ne
portent ni épée ni fusil, me dit Sidi Brahim. Il faut certainement que
Dieu ait aveuglé les fils du Mogh’rib, pour qu’ils abandonnent ainsi son
sentier, pour qu’ils trahissent leur Sultan descendant du Prophète--la
prière et le salut soient sur lui!--par Mouley Idris, et pour suivre
qui? de misérables imposteurs, comme Bou Amama et le Rogui Bou Hamara!
De sa voix douce et lente, Sidi Brahim continue à se lamenter sur le
sort du Maroc.
--En vérité, par quoi expliquer, sinon par la folie, la popularité de
Bou Amama, fils d’un infime brocanteur de Figuig, homme sans origine et
sans instruction, fauteur de discordes et de massacre, dispensateur de
faux miracles, de fallacieuses promesses? Par Dieu, la maison de Bou
Amama est bâtie sur les assises chancelantes du mensonge et de
l’iniquité! Mais les nomades du désert ne sont-ils pas ainsi faits que,
plus grande est l’invraisemblance, plus forte est leur croyance! Quant à
celui qui vient leur annoncer la vérité, malheur à lui: ils le méprisent
et, s’ils le peuvent, ils l’exterminent... Et que dis-tu, toi qui as lu
la parole de Dieu, qui as visité beaucoup de villes et de pays, que
dis-tu du Rogui? Comment expliques-tu l’incroyable aventure de cet homme
que personne ne connaît et qui, du jour au lendemain, s’improvise
Sultan, émir des croyants? Il dit qu’il est Moulay M’hammed, frère
dépossédé de Mouley Abdelaziz. Mais comment ne se trouve-t-il pas un
seul homme digne de foi, parmi ceux qui ont connu Mouley M’hammed, pour
dire à la face des croyants «en vérité, c’est lui» ou alors pour
confondre l’imposteur? D’autres prétendent que Bou Hamara est originaire
des Sanhadja du Djebel Zerhaoun. Mais comment personne, parmi les
Sanhadja et les Beni-Zerhaoun, ne connaît-il cet homme? On croirait
vraiment que ce Bou Hamara n’est pas un fils d’Adam, mais bien un
«djenn», esprit d’essence ignée, un signe des temps, un fléau de Dieu,
descendu du ciel ou sorti de terre pour châtier le Mogh’rib dépravé et
criminel!... Vous autres, les fils de l’Est, vous êtes heureux. Vous
jouissez en paix des biens que vous accorde le Dispensateur. Et nous,
malheureux fils du Mogh’rib, nous vivons dans un pays de loups affamés,
où les fleuves débordent de sang et où l’iniquité triomphe. A chaque
heure du jour et de la nuit, nous tremblons pour notre vie et pour nos
biens... Vois, Si Mahmoud, nous avions des revenus importants au
Tafilala, à El-Outtat, à Fez et surtout dans la région de l’Angad. A
présent que les armées des imposteurs ont envahi le pays, nous ne
recevons plus que le quart des revenus d’antan... Et ici, les pauvres,
les orphelins, les femmes sans protection, les étudiants et les
voyageurs affluent et nous demandent l’asile et le pain, que nous devons
leur donner selon la règle pure de notre maître--Dieu soit satisfait de
lui!--Ah, Si Mahmoud, prions Dieu d’anéantir Bou Amama, le fils du
brocanteur, l’inventeur des fourberies, et Bou Hamara, l’homme ténébreux
qui, sur le dos d’une ânesse, veut escalader les marches d’un trône
millénaire et conquérir l’héritage que Mouley Idris a légué à sa
postérité par la volonté de l’Héritier des Mondes...
--Et ainsi, tous les jours, Sidi Brahim vient me communiquer les
nouvelles de l’Ouest, les tristes nouvelles, et les bruits du dehors.
Pourtant, ils n’arrivent que très atténués en cette retraite lointaine,
les échos de la tourmente qui gronde à travers le Maroc pourri...
Ici, rien ne se passe, et les nouvelles du monde extérieur ne portent
plus en elles, en entrant dans cette ombre chaude et pure, le frisson
glacial de la réalité tragique.
Dans la monotonie de ma vie à Kenadsa, je perds peu à peu la notion de
l’agitation et des passions déchaînées. Il me semble que partout, comme
ici, le cours des choses s’est arrêté.