L’ILLUMINÉ

Au sommet de la Barga, au milieu d’un amas de rochers sombres, un

illuminé vit au fond d’une cellule étroite taillée dans le roc.

Vêtu d’une loque sombre, grand, le corps décharné, avec un fin visage

bronzé et émacié, l’anachorète a laissé pousser ses cheveux gris et sa

barbe inculte. Son regard est devenu fixe, et ses lèvres ne cessent de

murmurer indéfiniment les mêmes invocations mystiques, qui entretiennent

depuis tantôt vingt ans sa constante extase.

Dans sa jeunesse, l’Illuminé, que la grâce de l’inconscience n’avait pas

encore touché, a beaucoup voyagé, au Maroc, en Algérie, dans le désert

et au Soudan. Ce dut être un de ces admirables voyages que, de nos

jours, seuls les Arabes savent encore accomplir, s’en allant à pied de

village en village, en demandant le gîte et le pain dans le sentier de

Dieu.

Puis, lassé de la vanité du savoir humain et de la monotonie des choses,

le saint est revenu sur le sol natal et s’est retiré, pour toujours,

dans sa cellule grise, d’où il ne sortira plus que porté par les

croyants vers le calme définitif des vagues nécropoles d’en bas.

Je le regarde, ce bel anachorète saharien, et je pense que les

solitaires chrétiens des premiers siècles devaient lui ressembler, dans

les décors pareillement désolés de la Thébaïde et de la Cyrénaïque

ardentes.

Eux aussi cherchaient dans l’extase la satisfaction de cet impérieux

besoin d’éternité qui sommeille au fond de toutes les âmes simples.

Ce besoin d’éternité, je l’éprouve moi-même parfois... pas toujours.

D’autres m’ont dit qu’ils n’en souffraient jamais, et ceux-là n’étaient

pas toujours des raisonneurs grossiers; ils aspiraient à la vie, à toute

la vie, comme à une illumination rapide que suivra l’éternelle nuit.

L’un d’eux, avec qui j’ai partagé le plus pur de mon âme rêveuse, en des

minutes d’exaltation et de nostalgie, me disait:

«Je ne trouve de goût à la vie que dans la certitude de mourir un jour.

J’ai besoin de savoir que ça ne durera pas.» Cet état d’esprit m’a

étonnée.

L’Illuminé de la Barga possède peut-être l’éternité...

Dans l'ombre chaude de l'Islam · 第 30 / 82 题