TRANSFORMATION

... Voici plus d’une semaine que je suis ici, et ma vie s’écoule

doucement, comme une séguia paresseuse. Jusqu’à présent je n’étais pas

encore sortie de la zaouïya. Ici, il ne faut pas songer à faire quoi que

ce soit sans l’autorisation de Sidi Brahim. On se heurterait au silence

des esclaves et à des portes inexorablement closes.

Pourquoi ne voulait-on pas me laisser sortir? Cela commençait à me peser

et même à m’inquiéter. Ma chère solitude n’était plus volontaire; ma

chambre, si propice aux visions intérieures, ressemblait trop à une

prison discrète...

Enfin, ce matin, j’ai demandé à voir le marabout et je lui ai dit mon

désir.

Le bon marabout a souri.

--Si Mahmoud, mon enfant, ne conçois aucune amère pensée! si tu veux

sortir, qu’à cela ne tienne... Mais alors, il te faut changer de

costume. Tu sais que celui des Algériens que tu portes est mal vu ici.

Il ne présenterait pas pour toi de danger réel, mais il t’occasionnerait

sûrement des ennuis, on te traiterait ouvertement de «M’zani».

En effet, les Marocains abhorrent les Algériens, qu’ils considèrent

assez facilement comme des renégats.

Peut-être les Marocains détestent-ils plus profondément les musulmans

algériens que les chrétiens eux-mêmes, parce qu’ils croient que les

premiers ont abjuré l’Islam, tandis que les autres sont restés ce qu’ils

étaient: des infidèles.

Oubliant les principes de tolérance de l’Islam pur, les Marocains

nourrissent une haine irréconciliable contre Chrétiens et «M’zanat».

... Et voilà que maintenant, pour sortir, je me suis transformée en

Marocain, quittant le lourd harnachement des cavaliers algériens pour la

légère «djellaba» blanche, les savates jaunes qu’on chausse sur les

pieds nus, et le petit turban blanc sans voile, roulé en auréole autour

d’une chéchia.

C’est plus léger, plus frais, mais je songe avec épouvante au terrible

soleil du milieu du jour, et je me demande si cette coiffure, presque

transparente, sera bien suffisante à me protéger.

Je fais part de mes inquiétudes à Ba-Mahmadou. Le Soudanais sourit sans

s’émouvoir.

--Dieu et Sidi M’hammed-ben-Bou-Ziane te protégeront, si tu es venu ici

avec confiance et sincérité!

Espérons que la prédiction rassurante de Ba-Mahmadou se réalisera, et

que ce nouveau costume, qui m’amuse pour le moment, ne nuira pas à ma

sincérité d’âme.

Dans l'ombre chaude de l'Islam · 第 28 / 82 题