J’allais fermer les yeux quand Sidi Brahim, le marabout de Kenadsa, est
entré. Il se tient debout devant moi, de forte corpulence, le visage
marqué de variole avec un collier de barbe grisonnante. Ses gestes sont
lents et graves, son sourire doux et avenant. Rien de farouche en lui.
Il porte des vêtements très simples et très blancs sous un mince haïk de
laine. Un gros turban rond roule sur une chéchia, le coiffe, sans voile
encadrant la figure. Son type tient à la fois du marocain des villes,
dont il a l’accent zézayant, et du ksourien du Sud.
Si Mohamed Laredj, neveu et homme de confiance de Sidi Brahim,
l’accompagne.
Plus petit, mince sous ses voiles d’une blancheur neigeuse, il a, lui
aussi, un visage doux, un sourire presque timide, mais des yeux
intelligents et profonds, sans dureté.
Avec beaucoup de dignité, Sidi Brahim me souhaite la bienvenue, puis il
me questionne sur un ton discret.
Cela dure un instant, avec des silences et des reprises de politesses.
Les marabouts se retirent bientôt comme des ombres blanches.
Notre entrevue a été courte et me laisse une impression de sécurité. Je
suis l’hôte de ces hommes. Je vivrai dans le silence de leur maison.
Déjà ils m’ont apporté tout le calme de leur esprit, une ombre de paix a
pénétré les replis de mon âme. Des jours vont venir qui passeront sur
moi, longs et sans désirs, et ma curiosité se fera douce comme une
veilleuse dans la chambre d’un convalescent. Je m’approfondirai dans les
secrets de ma conscience tumultueuse. Les grands incendies qui nous
enflamment de science, de haine ou d’amour dormiront sous la cendre, je
pourrai respirer ma vie d’un souffle égal.--Est-ce donc là ce que je
venais chercher? Toute ma soif va-t-elle enfin s’apaiser, et pour
combien de temps?
Une pensée de bon nirvana amollit déjà mon cœur: le désert que j’ai
traversé était celui de mes désirs. Quand ma volonté se réveillera, il
me semble qu’elle voudra des choses nouvelles et que je ne me
rappellerai plus rien des souffrances du passé. Je rêve d’un sommeil qui
serait une mort, et d’où l’on sortirait armé, fort d’une personnalité
régénérée par l’oubli, retrempée dans l’inconscience.
... Embarek monte sur la terrasse et jette une natte sur l’«œil de la
maison.»
Alors, dans l’obscurité, les nuées de mouches qui m’assaillaient se
dissipent. Un peu de fraîcheur, un souffle d’air me vient d’en haut,
avec un immense silence qu’on sent éternel.
Je me couche sur le tapis. Je suis seule et je passe peu à peu d’un
repos très calme à l’accablant sommeil de la méridienne.