M. Simiès la regarda froidement:

— Trêve de grands mots, répliqua-t-il, vous ne voulez pas

devenir Mme Mahoni?

— Non.

Il ne fut point attendri par le regard suppliant de ses beaux

yeux, ni par cette pâleur, ni par ces fraîches lèvres roses

qui se tendaient à lui comme pour implorer un baiser de

réconciliation. Il ne songea qu’à sa propre défaite, à

l’humiliation qu’il allait subir dans le salon où l’attendait

le malheureux prétendant.

Sa colère fut terrible, mais froide.

— Je n’ai pas besoin de vos protestations oiseuses. Je sais

maintenant que vous n’avez pas l’ombre de cœur et cela me

suffit. Oh! pas de scène, je vous en prie, j’ai les phrases

en horreur. Vous allez quitter ma maison aujourd’hui même

pour n’y plus revenir.

— Mon oncle! supplia Gilberte.

— Je vous chasse.

— Où voulez-vous que j’aille?

— Où vous voudrez. Vous êtes assez bien douée pour vous tirer

d’affaire, ajouta-t-il avec son ricanement sceptique. Si vous

préférez le couvent, vous y trouverez au moins la sensiblerie

que vous aimez.

— Je resterai avec vous, mon bon oncle; que ferions-nous

l’un sans l’autre? Je vous soignerai bien, vous savez comme

je vous aime.

— Parbleu! fit le vieillard avec un rire brutal, vous voulez

veiller sur votre héritage. Croyez-moi, n’y comptez pas, je

vais refaire mon testament ce soir même, et vous serez

déshéritée.

Gilberte avait pâli sous l’insulte. Elle se redressa, et,

sans colère, mais avec une grande dignité:

— Assez, mon oncle, je n’ai jamais songé à hériter de vous;

il est probable que vous vivrez aussi longtemps que moi et je

vous le souhaite. Je n’ai jamais une minute pensé à ce que

votre mort pourrait me rapporter un jour. Vous me chassez de

votre toit, c’est bien, je n’y resterai pas. J’emporte

néanmoins le souvenir de vos bontés passées que n’efface

point votre dureté actuelle. Adieu, mon oncle, soyez heureux

et ne pensez plus à moi puisque vous me traitez d’ingrate.

C’est ainsi que se séparèrent sans se toucher la main, sans

un mot de regret, ces deux êtres qui avaient vécu plus de dix

ans dans la plus grande intimité.

Une fois la porte refermée sur M. Simiès, Gilberte s’affaissa

sur une chaise et se couvrit le visage de ses mains.

— Chassée! murmura-t-elle, et je ne sais où aller.

Comme elle n’était pas fille à s’éterniser sur des regrets

superflus, elle se fit apporter sa malle et commença à y

empiler son trousseau et quelques menus objets.

Elle endossa un costume de voyage simple et élégant, mit dans

sa bourse ses économies de jeune fille qui se montaient

environ à quinze cents francs plus un peu de menue monnaie,

et suspendit à sa ceinture une légère sacoche contenant ses

bijoux, assez nombreux d’ailleurs, puisqu’elle possédait ceux

de sa mère.

Elle fit descendre son bagage chez la concierge et sortit;

elle avait besoin de marcher, de se secouer, car elle se

sentait comme sous l’influence d’un rêve pénible.

— Où aller? où aller? se répétait-elle le long du chemin.

Certes, elle ne manquait pas d’amies. Malheureusement, elle

se voyait obligée de n’aller frapper à la porte d’aucune

d’elles. Son histoire eût vite fait le tour de Paris. Et que

dire? Qu’elle était chassée de chez son oncle? Elle eût

avoué son étrange position, et de grand cœur, si elle eût

connu une seule personne capable de la bien conseiller.

Mais, parmi ces jeunes femmes ou ces jeunes filles si

aimables en visites, elle n’avait pas une confidente, pas une

véritable amie, ainsi qu’elle l’avait confié à Albéric

Daltier.

Non, personne, Gilberte était bien absolument seule et

abandonnée dans ce grand Paris, dans l’univers entier, même.

Elle fuyait d’instinct les rues fréquentées; il lui eût été

pénible de rencontrer en ce moment quelque rieuse compagne ou

quelque ami de M. Simiès, qui se fussent étonnés de voir pour

la première fois Mlle Mauduit parcourir seule à pied les rues

de Paris.

Après une heure de marche inconsciente, Gilberte fut lasse,

bien lasse.

Où se reposer? Elle avait besoin de penser loin du bruit de

la foule.

Elle descendait la rue Blanche et vit à sa droite l’église de

la Trinité.

"Si j’entrais là?" se dit-elle.

Un scrupule lui vint: elle qui ne mettait jamais le pied à

l’église, il lui semblait malséant de venir s’y asseoir ainsi

que ces mendiants et ces vagabonds qui raillent les choses

saintes, mais cherchent ce lieu de repos et de chaleur,

l’hiver, sous les voûtes sacrées.

Eh! mon Dieu! n’était-elle pas vagabonde, elle aussi, la

pauvre Gilberte? Savait-elle seulement où, ce même soir,

elle reposerait sa tête?

Faisant taire sa délicatesse ombrageuse, elle franchit le

porche, et, sans prendre d’eau bénite, sans s’agenouiller

pour faire au moins un acte d’adoration, elle s’assit à

l’ombre d’une nef déserte, gardant là comme ailleurs sa tenue

correcte, avec une nuance de respect instinctif.

Elle ne savait pas offrir sa peine à Dieu, la pauvre enfant,

elle ne savait pas lui crier: "Inspirez-moi, car je souffre

et je ne sais à quoi me résoudre." Seulement Celui qui

l’appelait secrètement du fond du tabernacle veillait sur

cette âme dévoyée par une fausse éducation et qui renfermait

cependant de hautes aspirations.

Il lui envoya une pensée soudaine.

— Les Daltier! je n’y songeais pas! pourquoi n’irai-je

point à eux? Je suis sûre qu’ils ne me repousseront pas.

Cette inspiration lui était soufflée par son bon ange ou par

sa mère, certainement. Qui sait? pour son salut sans doute;

pour son malheur aussi peut-être.

Il était tard, nul office n’avait lieu et l’église demeurait

plongée dans la solitude et l’ombre mélancoliques qui portent

à la prière.

Mais Gilberte ne savait plus prier depuis qu’elle avait

oublié l’année bénie de sa première communion et passé de

nouveau sous la tutelle fatale du voltairien Simiès.

Elle rêva seulement; quand elle fut reposée et que sa

résolution fut bien arrêtée, elle quitta l’église comme elle

était entrée, se jeta dans une voiture qui passait à vide et

se fit conduire rue de Lisbonne.

On hissa sa malle à côté du chauffeur et Gilberte jeta un

dernier regard à cette demeure où elle avait vécu insouciante

et heureuse et qui lui montrait encore sa fenêtre riant sous

le store rose.

A la gare de Lyon, en attendant l’heure du train, elle se fit

servir un léger repas au buffet; puis, quand le moment du

départ fut venu, elle s’installa dans le coin d’un

compartiment de dames.

Elle avait encore l’air d’une enfant, cette jeune fille jolie

et distinguée; un peu triste aussi, et voyageurs et employés

regardaient avec quelque étonnement cette Parisienne de vingt

ans qui partait sans une compagne, sans un ami, sans un

parent pour l’escorter et lui souhaiter bon voyage.

Malgré son aplomb habituel, Gilberte se sentait gênée;

c’était la première fois qu’elle se mettait seule en route,

et le trajet devait être assez long.

Alors, les pieds sur la bouillotte, la tête appuyée aux

coussins gris du compartiment, elle ferma les yeux, feignant

de dormir; en réalité, elle pensait et sa pensée n’était pas

riante.

Elle n’arriva à Marseille que le lendemain matin.

Une Pupille Genante · 第 25 / 33 题