IV

Elle avait demandé à voir Gilberte Mauduit et Gilbert y avait

couru; c’était celle de ses amies qu’elle préférait, quoique

ce ne fût encore qu’une enfant. Et voilà que cette jolie

Odette, ayant pris froid au sortir du bal, se mourait d’une

phtisie galopante.

Gilberte vint la voir plusieurs fois, mais, à la fin, Odette

la reconnaissait à peine et criait, désespérée, qu’elle ne

voulait pas mourir. C’était navrant à voir et à entendre.

Le dernier jour, Mlle Mauduit arriva au moment de l’agonie;

ce fut atroce; la moribonde n’était plus reconnaissable; sa

figure était effrayante; elle suffoquait, ses bras battaient

l’air, et sa pauvre poitrine oppressée cherchait un souffle

qui n’arrivait plus à ses lèvres. Puis, après quelques

minutes de convulsions épouvantables, rien ne bougea plus sur

cette physionomie vieillie au moins de dix ans; un silence

solennel succéda au râle et aux mouvements désordonnés, et le

corps raidi s’immobilisa, semblable à une statue de pierre.

Le désespoir des parents fut d’autant plus violent qu’ils

n’avaient, pour se soutenir, ni la résignation chrétienne, ni

la pensée du revoir dans un monde meilleur.

Gilberte contemplait son amie, sans prier, ses mains serrées

l’une contre l’autre. Très impressionnée, elle rentra chez

elle toute frémissante, se débarrassa de ses vêtements de

sortie et demeura le reste de la journée à songer

mélancoliquement au coin de son feu.

Toujours passait et repassait dans son esprit ce corps tordu

par la douleur, cette tête nimbée de cheveux d’or, ces yeux

fixes, grands ouverts, quoique sans vie.

Elle se voyait elle-même tombant un jour dans le grand

silence de l’éternité comme cet être jeune et charmant qu’on

appelait Odette, doux oiseau gazouillant qui semblait convié

dans l’existence à une fête éternelle.

Elle se rappelait avoir vu entrer du monde auprès de la

trépassée; nul ne s’était agenouillé, nul n’avait su dire un

mot encourageant à la pauvre mère; et, au souvenir de

l’effroyable indifférence de ces gens qui se disaient des

amis, son cœur se sentait triste à mourir.

Elle aussi n’avait su murmurer aucune parole de consolation

aux infortunés parents, elle n’avait rien trouvé dans son

esprit ordinairement fécond.

Et maintenant elle avait le cœur lourd comme du plomb, pauvre

âme! La mort lui semblait horrible chose, à elle aussi, qui

ne voyait au delà que le néant.

Elle eut envie de faire prier son oncle de dîner seul, mais

elle crut de son devoir de ne point l’abandonner et de

secouer sa mélancolie, et elle se rendit à la salle à manger

quand le repas fut annoncé.

Mais à table elle était aussi pâle que la morte à laquelle

elle songeait, et elle touchait à peine aux mets qu’on lui

présentait.

— Qu’as-tu, fillette? es-tu malade? lui demanda M. Simiès.

— Non, mon oncle, mais vous savez que j’ai vu mourir

aujourd’hui Odette Vallabrègue et cela me peine profondément.

— Bah! ma chère, s’il fallait se préoccuper de tous ceux qui

nous quittent, on n’y tiendrait pas. Malheureusement nous n’y

pouvons rien et le mieux est d’oublier.

— Puisque nous n’y pouvons rien, murmura Gilberte songeuse,

c’est donc qu’il y a une puissance supérieure à laquelle nous

devons nous soumettre bon gré mal gré.

— Mon enfant, c’est la nature. La machine humaine se dissout

de même qu’elle s’est formée, encore plus vite même, et dans

ce monde tout a une fin.

— Qu’est-ce que la mort? reprit lentement la jeune fille.

— Je te le dis: la dissolution des molécules formant le tout

qu’on appelle un corps, machine dont tous les rouages...

Gilberte fit un geste d’impatience.

— Je le sais bien, mais comment concevez-vous qu’un être qui

a pensé, agi, lutté, aimé, ne soit plus en quelques minutes

qu’une chose inerte, même repoussante?

— Je le conçois, je le conçois... c’est-à-dire... que veux-

tu, fillette, c’est la loi. Je sais bien que cette idée est

peu compatible avec vos jeunes imaginations, Mesdemoiselles;

c’est ainsi pourtant, et le plus sage est de n’y point penser

jusqu'à l’heure où il faudra retourner au néant. Tant pis

pour ceux qui s’en vont trop tôt! Voilà pourquoi je dis:

jouir, jouir le plus vite et le plus possible, car

l’existence est malheureusement courte. Vois-tu, mignonne, je

te le répète souvent, la vie est un théâtre, pas autre chose;

c’est à l’homme à se montrer bien comédien. Tu me dis que

les Vallabrègue font mal à voir, tant ils se désolent? cela

se comprend, ils n’avaient que cette fille. Bah! ils sont

riches, on les plaindra moins; l’argent n’est-il pas le

baume qui guérit toutes les blessures?

Gilberte écoutait ces théories débitées sur un ton cynique,

et un flot de tristesse lui noya le cœur. Décidément elle

n’était pas l’élève accomplie du voltairien Simiès. Il avait

bien cultivé cet esprit précoce, le pauvre athée, mais il

n’avait pu encore le façonner à son image.

A la fin la mélancolie et le mutisme de sa nièce

l’impatientèrent.

— Est-ce que ça te prend souvent? dit-il, gouailleur, en

quittant la table et en allumant un cigare. En ce cas, je

supplierai tes amies de veiller soigneusement sur leur santé,

car je n’aime pas à voir une figure patibulaire à mes côtés

lorsque la vie leur joue le mauvais tour de les quitter.

Gilberte tressaillit, mais ne répondit pas; il avait des

instants où les défauts grossiers de cet homme ne se

déguisaient plus, et elle se demandait avec une secrète

épouvante si cet oncle pour lequel elle professait un culte

admiratif et reconnaissant avait en lui quelque chose

ressemblant à un cœur.

En rentrant dans sa chambre, elle tremblait comme prise de

fièvre et se sentait envahie d’un froid mortel.

Toute la nuit elle rêva de la pauvre morte dont le râle

d’agonie la poursuivait jusque dans son sommeil.

Le lendemain, elle pria M. Simiès de l’accompagner chez les

Vallabrègue.

— Moi, bon Dieu! s’écria le vieillard en reculant, si je

mets les pieds dans cette maison je serai obligé d’entrer

dans la chambre mortuaire; or, je n’ai pu, de ma vie,

supporter la vue d’un mort.

Gilberte ouvrit de grands yeux:

— Quoi! vous, mon oncle?

— Oui, fillette, affaire de nerfs; et comme c’est un

spectacle malsain pour la jeunesse, outre qu’il est peu

récréatif, je te défends expressément de retourner là-bas.

— Mais, mon oncle, moi...

— C’est entendu, n’en parlons plus. Au reste, voilà deux

jours que tu m’entretiens de ces agréables choses; je désire

qu’il n’en soit plus question. Ton amie n’est plus, j’en suis

fâché pour elle et pour toi, mais la vue des cadavres ôte la

gaîté et l’appétit, je ne veux pas que tu tombes malade.

Gilberte obéit à regret. Elle ne comprenait plus son oncle,

cet esprit fort qui tremblait devant un corps sans vie, lui

qui traitait si légèrement de la dissolution de la machine.

Puis, comme à cet âge et sur les natures peu éprouvées, le

chagrin glisse sans laisser de traces, Gilberte reprit

bientôt ses plaisirs, et les succès qu’elle remporta dans le

monde, de même que l’existence frivole et dorée qu’elle

menait, effacèrent de son cœur le souvenir de la journée où

elle avait vu mourir son amie.

V

Un matin que Gilberte entrait à la salle à manger, fraîche et

souriante dans son négligé de peluche, elle trouva M. Simiès

qui dégustait savamment son déjeuner. Après lui avoir serré

la main, elle versait le chocolat bouillant dans sa petite

tasse d’argent niellé, quand son oncle, qui la regardait en

dessous, dit soudain:

— Combien y a-t-il de tes invités qui ont répondu?

— Soixante-quatre, mon oncle.

— Très bien, ce sera une petite fête intime. Sais-tu,

mignonne, pourquoi je la donne, cette fête?

— Mais, mon oncle, je croyais que c’était à l’occasion de mon

vingtième anniversaire, et je vous en remercie encore. Vous

ne cesserez donc jamais de me gâter?

— Si fait, ma fille, je cesserai, ou plutôt je permettrai à

un autre de te gâter avec moi et cet autre sera ton mari.

— Oh! alors, ce ne sera pas de si tôt.

— Tu te trompes, fillette, et justement tu crois que notre

soirée de samedi est uniquement donnée en l’honneur de tes

vingt printemps?

— Pourquoi alors? fit Gilberte inquiète en posant sa cuiller

sur la table.

— Nous annoncerons tes fiançailles à nos amis ce jour-là.

— Mes fiançailles?

Gilberte ouvrit de grands yeux.

— Ne fais pas la sournoise; tu as très bien que depuis

quinze jours l’Australien Mahoni te fait une cour assidue.

— Il n’est pas le seul. Qu’est-ce que cela prouve?

— Cela prouve, Mademoiselle l’ingénue, que, pas plus tard que

cette après-midi, il va surgir en grande tenue, pour me

demander ta main, et nous la lui accorderons d’emblée.

— Mon oncle, vous plaisantez? dit Gilberte qui suffoquait

presque.

— Je plaisante? nullement. Hein! as-tu de la chance?

Madame Mahoni, cela ne sonne pas mal. Et tu épouses onze

millions, tu entends: onze millions.

— Mon oncle, ce n’est pas sérieux?

— On ne peut plus sérieux. Je dis bien, onze. Je croyais que

c’était huit seulement, mais j’étais dans l’erreur.

— Qu’importe cela? Je ne veux pas de ce mariage.

— Voyez-vous cela? Elle veut faire la récalcitrante. Cette

fortune ne te suffit pas?

Gilberte fit un geste d’impatience.

— Ce n’est pas de cela qu’il s’agit, mon oncle.

— Voyons donc?

— Sérieusement, vous voudriez me donner pour femme à ce...

cet homme?

— Parfaitement. Oh! je sais qu’il n’est pas de première

jeunesse, mais il ne porte pas ses cinquante-deux ans; et

s’il n’est pas beau, du moins il est bon enfant et c’est un

point capital; tu lui feras faire tout ce que tu voudras.

Avec un mari vieux, enfin, et peu doué de charmes extérieurs,

ma fille, une femme jeune et jolie a cent manières de se

consoler.

— Mais, mon oncle, cet homme était à peu près ivre, si vous

vous souvenez bien, au dîner des Mornaze; c’est hideux,

cela.

— Pardon, à peu près ivre, tu vas trop loin; gris seulement,

un peu allumé; eh bien! le beau malheur! tu lui feras

passer cette mauvaise habitude.

— Non, mon oncle, je vous le répète, je n’épouserai pas cet

homme, il me déplaît, pour ne pas dire plus. Je ne puis

l’aimer.

— Et qui te parle d’aimer, petite sotte?

— Mais, alors...

— Est-ce que par hasard vous auriez quelque inclination pour

un freluquet quelconque, ma nièce?

— Non, mon oncle, répondit nettement Gilberte, je n’ai

d’inclination pour personne.

— A la bonne heure. Je hais le sentimentalisme, vous savez;

c’est d’ailleurs chose absolument démodée de nos jours.

Qu’importe que vous ne chérissiez pas Mahoni, au fond je le

comprends, mais avec sa fortune vous serez la première femme

de Paris.

— Je n’y tiens pas.

— Comment! tu ne serais pas fière de porter le sceptre de la

beauté et de la richesse, car enfin l’une fait ressortir

magnifiquement l’autre. Tu éclipseras toutes tes amies.

— Mon oncle, vous me prêchez toujours l’égalité.

— Certainement, certainement, ma nièce; mais rien ne vous

empêche de profiter des biens que le hasard jette entre vos

mains.

— Mon oncle, je vous en prie, éconduisez M. Mahoni, ce soir.

Je ne saurai paraître devant lui. Vous lui direz ce que bon

vous semblera.

— Du tout, du tout, vous répondrez oui. Vous mettrez, après

déjeuner, votre robe de drap bleu; elle vous sied à ravir.

D’ailleurs, il est inutile de vous faire prier; j’ai

encouragé Mahoni et lui ai presque donné ma parole, lui

affirmant que ses voeux seront acceptés. Je ne réponds même

pas de ne pas le voir arriver avec l’écrin de fiançailles en

poche. Or, tu sais, petite, les diamants qu’il t’offrira ne

seront pas du strass. Il m’a insinué gentiment que la

corbeille fera l’ébahissement de Paris. Eh bien! tu ne

manges pas? ton chocolat refroidit.

— Je n’ai pas faim, répondit Gilberte en repoussant la tasse

d’argent.

Elle était toute pâle et sa main tremblait sur la table

d’ébène.

— Mon bon oncle, reprit-elle enfin d’une voix douce, je vous

affirme que non seulement je n’éprouve aucune sympathie pour

votre ami d’Australie, mais il m’inspire... de l’aversion,

positivement.

— Je vous ai déjà priée de me taire ces grands mots. Je ne

sais où vous prenez ces airs tragiques; vous n’avez pas été

élevée au couvent, cependant. De grâce, respectez ma

tranquillité et ne troublez pas mon déjeuner. J’exige, vos

entendez, j’exige que vous épousiez Mahoni. Je veux votre

bonheur en dépit de vous-même. J’entends être obéi. Jusqu'à

présent, je vous ai laissée faire vos volontés, aujourd’hui

je veux être écouté.

— Mon oncle, croyez que je me rappelle toutes vos bontés et

je vous reste soumise et reconnaissante, mais je ne puis lier

mon existence à celle d’un homme que je n’estime pas. Vous

vous figurez, pauvre cher oncle, que mon bonheur est là?

Point du tout, et puisque vous ne demandez qu’à me voir

heureuse, ne me parlez plus de M. Mahoni.

Gilberte crut avoir fléchi M. Simiès. Quels furent son

étonnement et même son effroi quand elle vit la face du

vieillard, habituellement colorée, devenir pâle et

contractée, et son poing retomber violemment sur la table

dont les porcelaines s’entrechoquèrent avec bruit.

— Je ne veux point de résistance à mes ordres, cria-t-il,

d’une voix furieuse. Vous épouserez Mahoni et me ferez grâce

de vos simagrées. Réfléchissez à mes paroles et donnez-moi un

oui décisif d’ici quelques heures, sinon vous resterez

enfermée chez vous jusqu’à ce que vous obéissiez; si vous

persistez dans votre stupide obstination, je vous chasse de

ma maison.

Sur ces mots il sortit en frappant violemment les portes.

Gilberte était sur le point de défaillir, mais elle était

vaillante et, malgré son chagrin, son parti fut bien vite

pris: elle se rendit dans son appartement et y demeura toute

la journée.

A midi elle fit prier son oncle de déjeuner sans elle sous

prétexte qu’elle se sentait souffrante.

"Bouderie d’enfant gâtée, pensa le voltairien qui n’en

perdit pas un coup de dent; et il ajouta en ricanant: pas

si bête que de résister aux séductions de onze millions quand

on est femme. Elle me remerciera un jour."

L’après-midi l’Australien se fit annoncer: c’était un homme

déjà âgé, de tournure épaisse et d’une grande vulgarité de

langage.

Il portait des bagues à tous les doigts et des brillants d’un

prix fou en boutons de chemise, mais il n’en paraissait que

plus laid.

Une Pupille Genante · 第 22 / 33 题