Elle avait demandé à voir Gilberte Mauduit et Gilbert y avait
couru; cétait celle de ses amies quelle préférait, quoique
ce ne fût encore quune enfant. Et voilà que cette jolie
Odette, ayant pris froid au sortir du bal, se mourait dune
phtisie galopante.
Gilberte vint la voir plusieurs fois, mais, à la fin, Odette
la reconnaissait à peine et criait, désespérée, quelle ne
voulait pas mourir. Cétait navrant à voir et à entendre.
Le dernier jour, Mlle Mauduit arriva au moment de lagonie;
ce fut atroce; la moribonde nétait plus reconnaissable; sa
figure était effrayante; elle suffoquait, ses bras battaient
lair, et sa pauvre poitrine oppressée cherchait un souffle
qui narrivait plus à ses lèvres. Puis, après quelques
minutes de convulsions épouvantables, rien ne bougea plus sur
cette physionomie vieillie au moins de dix ans; un silence
solennel succéda au râle et aux mouvements désordonnés, et le
corps raidi simmobilisa, semblable à une statue de pierre.
Le désespoir des parents fut dautant plus violent quils
navaient, pour se soutenir, ni la résignation chrétienne, ni
la pensée du revoir dans un monde meilleur.
Gilberte contemplait son amie, sans prier, ses mains serrées
lune contre lautre. Très impressionnée, elle rentra chez
elle toute frémissante, se débarrassa de ses vêtements de
sortie et demeura le reste de la journée à songer
mélancoliquement au coin de son feu.
Toujours passait et repassait dans son esprit ce corps tordu
par la douleur, cette tête nimbée de cheveux dor, ces yeux
fixes, grands ouverts, quoique sans vie.
Elle se voyait elle-même tombant un jour dans le grand
silence de léternité comme cet être jeune et charmant quon
appelait Odette, doux oiseau gazouillant qui semblait convié
dans lexistence à une fête éternelle.
Elle se rappelait avoir vu entrer du monde auprès de la
trépassée; nul ne sétait agenouillé, nul navait su dire un
mot encourageant à la pauvre mère; et, au souvenir de
leffroyable indifférence de ces gens qui se disaient des
amis, son cur se sentait triste à mourir.
Elle aussi navait su murmurer aucune parole de consolation
aux infortunés parents, elle navait rien trouvé dans son
esprit ordinairement fécond.
Et maintenant elle avait le cur lourd comme du plomb, pauvre
âme! La mort lui semblait horrible chose, à elle aussi, qui
ne voyait au delà que le néant.
Elle eut envie de faire prier son oncle de dîner seul, mais
elle crut de son devoir de ne point labandonner et de
secouer sa mélancolie, et elle se rendit à la salle à manger
quand le repas fut annoncé.
Mais à table elle était aussi pâle que la morte à laquelle
elle songeait, et elle touchait à peine aux mets quon lui
présentait.
Quas-tu, fillette? es-tu malade? lui demanda M. Simiès.
Non, mon oncle, mais vous savez que jai vu mourir
aujourdhui Odette Vallabrègue et cela me peine profondément.
Bah! ma chère, sil fallait se préoccuper de tous ceux qui
nous quittent, on ny tiendrait pas. Malheureusement nous ny
pouvons rien et le mieux est doublier.
Puisque nous ny pouvons rien, murmura Gilberte songeuse,
cest donc quil y a une puissance supérieure à laquelle nous
devons nous soumettre bon gré mal gré.
Mon enfant, cest la nature. La machine humaine se dissout
de même quelle sest formée, encore plus vite même, et dans
ce monde tout a une fin.
Quest-ce que la mort? reprit lentement la jeune fille.
Je te le dis: la dissolution des molécules formant le tout
quon appelle un corps, machine dont tous les rouages...
Gilberte fit un geste dimpatience.
Je le sais bien, mais comment concevez-vous quun être qui
a pensé, agi, lutté, aimé, ne soit plus en quelques minutes
quune chose inerte, même repoussante?
Je le conçois, je le conçois... cest-à-dire... que veux-
tu, fillette, cest la loi. Je sais bien que cette idée est
peu compatible avec vos jeunes imaginations, Mesdemoiselles;
cest ainsi pourtant, et le plus sage est de ny point penser
jusqu'à lheure où il faudra retourner au néant. Tant pis
pour ceux qui sen vont trop tôt! Voilà pourquoi je dis:
jouir, jouir le plus vite et le plus possible, car
lexistence est malheureusement courte. Vois-tu, mignonne, je
te le répète souvent, la vie est un théâtre, pas autre chose;
cest à lhomme à se montrer bien comédien. Tu me dis que
les Vallabrègue font mal à voir, tant ils se désolent? cela
se comprend, ils navaient que cette fille. Bah! ils sont
riches, on les plaindra moins; largent nest-il pas le
baume qui guérit toutes les blessures?
Gilberte écoutait ces théories débitées sur un ton cynique,
et un flot de tristesse lui noya le cur. Décidément elle
nétait pas lélève accomplie du voltairien Simiès. Il avait
bien cultivé cet esprit précoce, le pauvre athée, mais il
navait pu encore le façonner à son image.
A la fin la mélancolie et le mutisme de sa nièce
limpatientèrent.
Est-ce que ça te prend souvent? dit-il, gouailleur, en
quittant la table et en allumant un cigare. En ce cas, je
supplierai tes amies de veiller soigneusement sur leur santé,
car je naime pas à voir une figure patibulaire à mes côtés
lorsque la vie leur joue le mauvais tour de les quitter.
Gilberte tressaillit, mais ne répondit pas; il avait des
instants où les défauts grossiers de cet homme ne se
déguisaient plus, et elle se demandait avec une secrète
épouvante si cet oncle pour lequel elle professait un culte
admiratif et reconnaissant avait en lui quelque chose
ressemblant à un cur.
En rentrant dans sa chambre, elle tremblait comme prise de
fièvre et se sentait envahie dun froid mortel.
Toute la nuit elle rêva de la pauvre morte dont le râle
dagonie la poursuivait jusque dans son sommeil.
Le lendemain, elle pria M. Simiès de laccompagner chez les
Vallabrègue.
Moi, bon Dieu! sécria le vieillard en reculant, si je
mets les pieds dans cette maison je serai obligé dentrer
dans la chambre mortuaire; or, je nai pu, de ma vie,
supporter la vue dun mort.
Gilberte ouvrit de grands yeux:
Quoi! vous, mon oncle?
Oui, fillette, affaire de nerfs; et comme cest un
spectacle malsain pour la jeunesse, outre quil est peu
récréatif, je te défends expressément de retourner là-bas.
Mais, mon oncle, moi...
Cest entendu, nen parlons plus. Au reste, voilà deux
jours que tu mentretiens de ces agréables choses; je désire
quil nen soit plus question. Ton amie nest plus, jen suis
fâché pour elle et pour toi, mais la vue des cadavres ôte la
gaîté et lappétit, je ne veux pas que tu tombes malade.
Gilberte obéit à regret. Elle ne comprenait plus son oncle,
cet esprit fort qui tremblait devant un corps sans vie, lui
qui traitait si légèrement de la dissolution de la machine.
Puis, comme à cet âge et sur les natures peu éprouvées, le
chagrin glisse sans laisser de traces, Gilberte reprit
bientôt ses plaisirs, et les succès quelle remporta dans le
monde, de même que lexistence frivole et dorée quelle
menait, effacèrent de son cur le souvenir de la journée où
elle avait vu mourir son amie.
V
Un matin que Gilberte entrait à la salle à manger, fraîche et
souriante dans son négligé de peluche, elle trouva M. Simiès
qui dégustait savamment son déjeuner. Après lui avoir serré
la main, elle versait le chocolat bouillant dans sa petite
tasse dargent niellé, quand son oncle, qui la regardait en
dessous, dit soudain:
Combien y a-t-il de tes invités qui ont répondu?
Soixante-quatre, mon oncle.
Très bien, ce sera une petite fête intime. Sais-tu,
mignonne, pourquoi je la donne, cette fête?
Mais, mon oncle, je croyais que cétait à loccasion de mon
vingtième anniversaire, et je vous en remercie encore. Vous
ne cesserez donc jamais de me gâter?
Si fait, ma fille, je cesserai, ou plutôt je permettrai à
un autre de te gâter avec moi et cet autre sera ton mari.
Oh! alors, ce ne sera pas de si tôt.
Tu te trompes, fillette, et justement tu crois que notre
soirée de samedi est uniquement donnée en lhonneur de tes
vingt printemps?
Pourquoi alors? fit Gilberte inquiète en posant sa cuiller
sur la table.
Nous annoncerons tes fiançailles à nos amis ce jour-là.
Mes fiançailles?
Gilberte ouvrit de grands yeux.
Ne fais pas la sournoise; tu as très bien que depuis
quinze jours lAustralien Mahoni te fait une cour assidue.
Il nest pas le seul. Quest-ce que cela prouve?
Cela prouve, Mademoiselle lingénue, que, pas plus tard que
cette après-midi, il va surgir en grande tenue, pour me
demander ta main, et nous la lui accorderons demblée.
Mon oncle, vous plaisantez? dit Gilberte qui suffoquait
presque.
Je plaisante? nullement. Hein! as-tu de la chance?
Madame Mahoni, cela ne sonne pas mal. Et tu épouses onze
millions, tu entends: onze millions.
Mon oncle, ce nest pas sérieux?
On ne peut plus sérieux. Je dis bien, onze. Je croyais que
cétait huit seulement, mais jétais dans lerreur.
Quimporte cela? Je ne veux pas de ce mariage.
Voyez-vous cela? Elle veut faire la récalcitrante. Cette
fortune ne te suffit pas?
Gilberte fit un geste dimpatience.
Ce nest pas de cela quil sagit, mon oncle.
Voyons donc?
Sérieusement, vous voudriez me donner pour femme à ce...
cet homme?
Parfaitement. Oh! je sais quil nest pas de première
jeunesse, mais il ne porte pas ses cinquante-deux ans; et
sil nest pas beau, du moins il est bon enfant et cest un
point capital; tu lui feras faire tout ce que tu voudras.
Avec un mari vieux, enfin, et peu doué de charmes extérieurs,
ma fille, une femme jeune et jolie a cent manières de se
consoler.
Mais, mon oncle, cet homme était à peu près ivre, si vous
vous souvenez bien, au dîner des Mornaze; cest hideux,
cela.
Pardon, à peu près ivre, tu vas trop loin; gris seulement,
un peu allumé; eh bien! le beau malheur! tu lui feras
passer cette mauvaise habitude.
Non, mon oncle, je vous le répète, je népouserai pas cet
homme, il me déplaît, pour ne pas dire plus. Je ne puis
laimer.
Et qui te parle daimer, petite sotte?
Mais, alors...
Est-ce que par hasard vous auriez quelque inclination pour
un freluquet quelconque, ma nièce?
Non, mon oncle, répondit nettement Gilberte, je nai
dinclination pour personne.
A la bonne heure. Je hais le sentimentalisme, vous savez;
cest dailleurs chose absolument démodée de nos jours.
Quimporte que vous ne chérissiez pas Mahoni, au fond je le
comprends, mais avec sa fortune vous serez la première femme
de Paris.
Je ny tiens pas.
Comment! tu ne serais pas fière de porter le sceptre de la
beauté et de la richesse, car enfin lune fait ressortir
magnifiquement lautre. Tu éclipseras toutes tes amies.
Mon oncle, vous me prêchez toujours légalité.
Certainement, certainement, ma nièce; mais rien ne vous
empêche de profiter des biens que le hasard jette entre vos
mains.
Mon oncle, je vous en prie, éconduisez M. Mahoni, ce soir.
Je ne saurai paraître devant lui. Vous lui direz ce que bon
vous semblera.
Du tout, du tout, vous répondrez oui. Vous mettrez, après
déjeuner, votre robe de drap bleu; elle vous sied à ravir.
Dailleurs, il est inutile de vous faire prier; jai
encouragé Mahoni et lui ai presque donné ma parole, lui
affirmant que ses voeux seront acceptés. Je ne réponds même
pas de ne pas le voir arriver avec lécrin de fiançailles en
poche. Or, tu sais, petite, les diamants quil toffrira ne
seront pas du strass. Il ma insinué gentiment que la
corbeille fera lébahissement de Paris. Eh bien! tu ne
manges pas? ton chocolat refroidit.
Je nai pas faim, répondit Gilberte en repoussant la tasse
dargent.
Elle était toute pâle et sa main tremblait sur la table
débène.
Mon bon oncle, reprit-elle enfin dune voix douce, je vous
affirme que non seulement je néprouve aucune sympathie pour
votre ami dAustralie, mais il minspire... de laversion,
positivement.
Je vous ai déjà priée de me taire ces grands mots. Je ne
sais où vous prenez ces airs tragiques; vous navez pas été
élevée au couvent, cependant. De grâce, respectez ma
tranquillité et ne troublez pas mon déjeuner. Jexige, vos
entendez, jexige que vous épousiez Mahoni. Je veux votre
bonheur en dépit de vous-même. Jentends être obéi. Jusqu'à
présent, je vous ai laissée faire vos volontés, aujourdhui
je veux être écouté.
Mon oncle, croyez que je me rappelle toutes vos bontés et
je vous reste soumise et reconnaissante, mais je ne puis lier
mon existence à celle dun homme que je nestime pas. Vous
vous figurez, pauvre cher oncle, que mon bonheur est là?
Point du tout, et puisque vous ne demandez quà me voir
heureuse, ne me parlez plus de M. Mahoni.
Gilberte crut avoir fléchi M. Simiès. Quels furent son
étonnement et même son effroi quand elle vit la face du
vieillard, habituellement colorée, devenir pâle et
contractée, et son poing retomber violemment sur la table
dont les porcelaines sentrechoquèrent avec bruit.
Je ne veux point de résistance à mes ordres, cria-t-il,
dune voix furieuse. Vous épouserez Mahoni et me ferez grâce
de vos simagrées. Réfléchissez à mes paroles et donnez-moi un
oui décisif dici quelques heures, sinon vous resterez
enfermée chez vous jusquà ce que vous obéissiez; si vous
persistez dans votre stupide obstination, je vous chasse de
ma maison.
Sur ces mots il sortit en frappant violemment les portes.
Gilberte était sur le point de défaillir, mais elle était
vaillante et, malgré son chagrin, son parti fut bien vite
pris: elle se rendit dans son appartement et y demeura toute
la journée.
A midi elle fit prier son oncle de déjeuner sans elle sous
prétexte quelle se sentait souffrante.
"Bouderie denfant gâtée, pensa le voltairien qui nen
perdit pas un coup de dent; et il ajouta en ricanant: pas
si bête que de résister aux séductions de onze millions quand
on est femme. Elle me remerciera un jour."
Laprès-midi lAustralien se fit annoncer: cétait un homme
déjà âgé, de tournure épaisse et dune grande vulgarité de
langage.
Il portait des bagues à tous les doigts et des brillants dun
prix fou en boutons de chemise, mais il nen paraissait que
plus laid.