CHARLES DICKENS. (Voir t. II, p. 26, 38, 105, 139 et 214.)

Martin fait de nouvelles connaissances et Mark un nouvel ami.

(Suite.)

Une autre circonstance, des plus délectables, se révéla avant que la

première tasse de thé eût été bue. Le croira-t-on? tous avaient visité

l'Angleterre! se pouvait-il rien imaginer du plus heureux? Cependant

Martin n'en fut qu'à demi content, lorsqu'il eut découvert quel

prodigieux monde de ducs, lords, vicomtes, marquis, duchesses,

chevaliers, baronnets, étaient intimement connus de ses nouveaux amis,

et quel vif intérêt inspiraient à ceux-ci les moindres particularités

relatives à tant d'illustres personnages. Aux questions qui pleuvaient

pour s'informer de telle ou telle de ces précieuses santés,

l'imperturbable Martin répondait: «Oui! oh! oui; à merveille!--Jamais il

ne s'est mieux porté.» S'agissait-il de savoir si la mère de _sa Grâce_

la duchesse n'était, pas fort changée; «En vérité, pas le moins du

monde, affirmait Martin; vous la verriez, demain que vous croiriez

l'avoir quittée hier!» Tout glissait donc comme sur des roulettes. Même

lorsque les jeunes miss, inquiètes de la destinée des poissons dorés qui

frétillaient dans la fontaine grecque de telle ou telle noble serre,

voulurent, savoir s'ils étaient toujours aussi nombreux; après mûre

considération, l'Anglais affirma qu'ils devaient avoir doublé; et, quant

à ce qui concernait les plantes exotiques, pas moyen d'en parler, foi

d'amateur! il fallait le voir pour y croire.

Cet état si complètement prospère rappela au souvenir des membres de la

famille les splendeurs sans pareilles d'une fête qui avait réuni la

pairie entière, la fleur de la noblesse de la Grande-Bretagne, et tout

l'almanach de la cour; fête à laquelle ils avaient été nominativement

invités: on pouvait presque dire qu'elle se donnait pour eux. Puis

vinrent les délicieuses réminiscences de ce que M. Norris le père avait

dit un marquis, et de ce que madame Norris la mère avait dit à la

marquise, et de ce que le marquis et la marquise avaient répondu, et des

affectueuses et solennelles assurances qu'avaient prodiguées Leurs

Grâces, en jurant sur l'honneur qu'il n'était rien qu'elles n'eussent

donné pour voir M. Norris, madame Norris et les deux demoiselles Norris,

et leur frère M. Norris junior, se fixer en Angleterre, afin de pouvoir

cultiver assidûment leur précieuse amitié. Ces agréables récits se

prolongèrent longtemps.

L'Anglais, néanmoins, trouvait quelque chose d'étrange, de

contradictoire, à voir MM. Norris fils et père (si glorieux de

correspondre, courrier par courrier, avec quatre pairs de la

Grande-Bretagne) assaisonner de déclarations républicaines le brillant

récit de leurs succès aristocratiques. Ils ne pouvaient tarir sur

l'inappréciable avantage de vivre, à l'abri de toutes ces distinctions

arbitraires, dans la terre classique des lumières et de l'indépendance,

où l'on ne connaît de noblesse que celle qu'imprime la nature, où

l'ordre social tout entier repose sur une large base d'égalité et

d'amour fraternel. Ce thème entraînant inspira au père, un discours qui

menaçait de devenir interminable, lorsque M. Bevan s'avisa, pour faire

diversion, d'adresser à ses hôtes, quelques questions insignifiantes sur

le propriétaire de la maison voisine. M. Norris déclara, en réponse, que

ledit personnage professant des opinions religieuses qu'il lui était

impossible d'approuver, il n'avait pas l'honneur de le connaître. Madame

Norris avait aussi son motif, qui, bien qu'exprimé en d'autres termes,

aboutissait à la même conclusion: «Ces gens-là pouvaient être assez bien

dans leur genre, mais la bonne compagnie ne les recevait pas.»

Un autre trait fit sur Martin une vive impression. M. Devan raconta ce

qui s'était passé entre Mark et le nègre; il devint évident que tous les

Norris étaient _abolitionnistes_(3), à la grande satisfaction de Martin,

qui n'hésita plus à exprimer sa sympathie pour cette pauvre race noire,

vouée à tant de souffrances et d'oppression. Mais, au plus bel endroit

de son discours, une des jeunes miss Norris,--la plus délicate et la

plus jolie,--fut prise d'un fou rire, qui lui ôta la parole pendant

quelques minuits; enfin, quand elle put modérer ses bruyants éclats,

elle répondit aux instances polies de l'Anglais, qui la suppliait de lui

dire en quoi il était si plaisant? «Que les nègres étaient de si drôles

d'êtres, d'un si irrésistible comique, qu'il n'y avait vraiment pas

moyen d'en parler sans rire, ou de prendre au sérieux une partie de la

création si ridiculement absurde et si grotesquement bouffonne!» M. et

madame Norris père et mère, mademoiselle Norris soeur, M. Norris le

jeune, et jusqu'à la vieille grand'mère, se rangèrent à cet avis; il n'y

avait qu'une voix sur un fait aussi incontestable.

Eh quoi! les tortures, les angoisses convulsives de l'esclavage et leurs

horribles traces n'opposent-elles pas un caractère sacré à l'être humain

qui les subit, fût-il au physique aussi grotesque qu'un singe, aussi

absurde au moral que le plus bénin des Nemrods qui donnent la chasse aux

peaux rouges ou noires!...

«Bref, dit M. Norris père, tranchant amiablement la question, il y a une

antipathie naturelle entre les deux races.»

[Note 3: Partisans de l'affranchissement des noirs.]

M. Norris fils s'abstint de parler, mais il fit une laide grimace, et

secoua délicatement ses doigts comme eût pu le faire Hamlet avoir manié

le crâne de Yorrick; on eût dit que le sensitif Américain venait de

toucher un nègre, et que la peau du noir avait déteint sur lui.

Averti qu'il s'était fourvoyé, et se trouvait sur un terrain peu sûr,

Martin battit en retraite; pour rendre à la conversation son premier

essor agréable et facile, il s'adressa aux jeunes personnes, dont la

nette et brillante toilette, à l'unisson des petits souliers et des fins

bass de soie, annonçait qu'elle étaient pas passées maîtres dans l'étude

des modes françaises. De fait, si leur instruction sur ce point était

tant soit peu arriérée, en revanche elle était des plus étendue. La

soeur aînée surtout, que distinguait sa science en métaphysique, en

hydraulique, ses connaissances approfondies des lois de la pression et

des droits de l'homme, avait l'art de combiner ces divers talents de

société de manière à les faire briller dans le discours, soit qu'on

parlât chiffon, soit qu'on devisât de la perfectibilité humaine.

L'heureux résultat de ce procédé, aussi instructif qu'ingénieux, était

de plonger les auditeurs, en moins de cinq minutes, dans une sorte

d'aliénation mentale.

Martin se sentit pris de vertige, et apercevant un piano, il en fit une

planche de salut, et supplia l'autre soeur de chanter. Elle y consentit

de bonne grâce. Alors commença un concert dont les demoiselles Norris

firent tous les frais; les ariettes succédèrent aux airs de bravoure,

puis vinrent les romances. Elles chantèrent de l'allemand, du français,

de l'italien, de l'espagnol, du portugais, du suisse, de tout, hors de

l'anglais. Leur langue natale, fi donc! c'était par trop vulgaire. Il en

est des langues comme de bon nombre de voyageurs, gens d'assez mince

étoffe, dédaignées au logis, mais distingués et choyés au dehors.

Il est probable qu'avec le temps les demoiselles Norris en seraient

venues à l'hébreu, si elles n'eussent été subitement interrompues par

l'Irlandais, qui, ouvrant la porte à deux battants, annonça d'une voix

de Mentor:

«Le _giniral_ Fladdock!

--Se peut-il! s'écrièrent simultanément les deux soeurs, suspendant

aussitôt leur mélodie. Le général de retour!»

A cette exclamation, le général, en grand uniforme, paré comme pour un

bal, s'élança dans le salon avec une telle impétuosité, qu'ayant, d'une

de ses bottes, accroché le tapis et rencontré son épée en travers de ses

jambes, il alla donner du nez sur le parquet, la tête la première,

présentant aux regards consternés des spectateurs un petit point rond,

chauve et luisant sur la sommité de son crâne. Ce n'était rien encore:

assez replet de sa nature et fort serré dans ses habits, une fois que

l'infortuné général fut à terre, il lui devint impossible de se relever;

il resta donc gisant sur le ventre, se tortillant, et faisant faire à

ses bottes toutes sortes d'évolutions dont un ne trouve point d'exemples

dans les fastes militaires.

Il y eut un élan universel pour lui venir en aide; mais l'uniforme était

si terriblement et si merveilleusement juste, que le héros fut relevé

tout d'une pièce, comme un clown qui fait le mort. Roide et sans pli, il

ne reprit possession de son individu qu'en se retrouvant d'aplomb sur

ses deux plantes de ses pieds; alors, ranimé comme par miracle, et

s'avançant de biais pour tenir moins de place et sauver de tout contact

l'or de ses épaulettes, il parvint jusqu'à la maîtresse de la maison et

la salua le sourire sur les lèvres.

Il est vrai que la famille Norris n'aurait pu manifester plus de joie à

cette apparition inattendue, si New-York eût été en état de siège, et

qu'il n'y eût pas eu moyen, pour or ou pour argent, de se procurer un

général quelconque.

Par trois fois à la ronde, et à tour de rôle, il serra et secoua la main

de tous les Norris; puis s'éloignant de quelques pas il les passa en

revue à distance, son ample manteau rejeté sur l'épaule droite, laissant

à découvert sa poitrine martiale.

«Est-ce bien vous? s'écria le général; est-ce vous que je reçois,

esprits d'élite de ma noble patrie!

--Oui, répliqua M. Norris; nous voilà en personne; c'est nous-mêmes,

général.»

Ce fut alors à qui entourerait le nouvel arrivé, à qui s'informerait de

ce qu'il avait vu, fait, pensé, depuis la date de sa dernière lettre:

tous voulaient savoir s'il s'était fort amusé à l'étranger, et surtout,

avant tout, sur quel pied d'intimité il était avec les nobles ducs,

lords, vicomtes, marquises, duchesses, chevaliers et barons, qui

faisaient les délices de ces populations abâtardies, perdues dans la

nuit de l'ignorance.

«Ne m'en parlez, pas! répliqua le général; à vrai dire, je n'ai vécu que

dans ce monde-là; j'ai même rapporté dans ma malle des journaux où mon

nom est imprimé (ici il baissa la voix et prit un ton solennel). imprimé

en toutes lettres parmi les nouvelles _fashionables_ du jour. O les

préjugés, les conventions de cette étourdissante Europe!

--Ah! dit M. Norris père, secouant la tête d'un air mélancolique, et

jetant à Martin un regard de côté, comme pour lui dire: Je ne puis pas

le nier; je le ferais s'il y avait moyen.

--Et le sentiment moral, combien peu développé! se récria encore le

général; quelle absence de dignité chez l'homme!

--Ah! soupirèrent tous les Norris, dans l'abomination de la désolation.

--Non; impossible d'atteindre à la réalité, à moins d'être sur les

lieux. Vous, Norris, qui êtes un homme fort, doué d'une imagination

vigoureuse, je suis sûr que vous n'auriez jamais pu vous faire une idée

de ce qu'il en est avant d'avoir vu de vos yeux vu!

--Jamais! dit M. Norris.

--Que d'entraves! l'orgueil exclusif du rang, les formes sans fin,

l'étiquette, le cérémonial! poursuivit le général, augmentant d'emphase

à mesure. Oh! que de barrières artificielles dressées entre l'homme et

l'homme! quelle séparation de la race humaine, en cartes hautes et

basses, en trèfle, en carreau, en pique... On y trouve de tout, hors des

coeurs!

--Ah! s'écria la famille entière, ravie de cette pointe; mais

l'indignation reprit le dessus.

--Il n'est que trop vrai, général!

--Un moment, s'écria tout à coup M. Norris père, saisissant le bras du

général Fladdock; n'avez-vous pas fait la reversée dans le Screw?

--Oui, en effet.

--Est-il possible? s'écrièrent les jeunes miss, quel heureux hasard!»

Le général ne paraissait pas comprendre pourquoi son passage à bord du

Screw causait une si vive sensation; et il ne fut pas beaucoup plus au

fait quand M. Norris lui présenta Martin en disant:

«Un de vos compagnons de voyage, je crois?

--Un de mes compagnons! répéta le général; non pas, que je sache!»

Il n'avait jamais vu Martin; mais celui-ci l'avait vu, et le reconnut,

dès qu'ils se trouvèrent face à face, pour le passager qui, les mains

enfoncées dans ses poches, humait sur le pont l'air de la liberté.

Tous les yeux étaient fixés sur Martin; il n'y avait pas d'évasion

possible; il fallait que la vérité se fit jour.

«Je suis venu dans le même vaisseau que le général, dit Martin, mais non

dans la même cabine. Forcé à une stricte économie, j'avais pris une des

places de l'avant.»

Si le général se fût vu transporté en personne près d'un canon chargé,

avec ordre d'y mettre le feu sur-le-champ, il n'eût pu tomber dans une

consternation plus grande qu'en entendant ces paroles: «Quoi! lui,

Fladdock!--Fladdock en grand uniforme de la milice nationale!--Fladdock,

le général!--Fladdock, le benjamin des grands seigneurs

d'outre-mer!--lui, soupçonné de connaître un quidam juché sur l'avant

d'un paquebot, payant pour son passage la modique somme de quatre louis

dix schillings! et trouver un pareil drôle établi dans le sanctuaire de

la mode, dans le giron de l'aristocratie de New-York!» Il en porta la

main à la garde de son épée.

Le silence de mort planait sur les Norris. Si cette histoire venait à

transpirer, ils étaient à jamais compromis, perdus, grâce à l'imprudence

d'un patent campagnard, eux dont l'étoile brillait d'un éclat à part

dans les hautes sphères de New-York! Ils voyaient bien graviter d'autres

soleils au-dessus et au-dessous, mais pas un ne se compromettait jusqu'à

sortir de son orbite, ou jusqu'à échanger un mot ou un rayon avec les

soleils voisins; et, cependant, à travers ces sphères intimes

circulerait l'effroyable nouvelle que les Norris, déchus de leur antique

splendeur, trompés par des dehors distingués, avaient reçu un homme sans

le sou, un inconnu! O aigle tutélaire de l'immaculée république!

n'avais-tu tant vécu que pour cette infamie!

«Permettez-moi, dit Martin, rompant enfin ce terrible silence,

permettez-moi de prendre congé de vous: je sens que je cause ici autant

d'embarras au moins que je m'en suis attiré à moi-même; mais, avant de

sortir, je dois disculper mon introducteur, qui, en me présentant dans

cette société, ignorait à quel point j'étais indigne d'un tel honneur.»

Il salua et sortit, de glace à l'extérieur, tout de feu au dedans.

«Allons, allons, du M. Norris père, encore pâle et parcourant des yeux

l'assemblée; il y a cela de bon que ce jeune homme a été initié ce soir

à une élégance de manières, à un raffinement de moeurs, à une

hospitalité de bon goût, auxquels il était étranger dans le lieu de sa

naissance. Espérons que cette circonstance éveillera en lui le sentiment

moral.»

Si le sentiment moral (cette denrée tout à fait transatlantique, car, à

en croire les hommes d'État, les orateurs et les pamphlétaires

indigènes, l'Amérique en a le monopole) implique un bienveillant amour

pour tout le genre humain, jamais Martin n'en avait été plus dépourvu.

Tandis qu'il arpentait les rues, suivi de Mark, ses dispositions

immorales étaient au contraire en pleine activité, lui soufflant

d'énergiques et sanguinaires exclamations, que, fort heureusement pour

son honneur, personne n'entendait. Il avait cependant retrouvé assez de

sang-froid pour rire des ridicules incidents de la soirée, lorsqu'il

entendit derrière lui un pas pressé, et se retournant, il aperçut son

nouvel ami tout hors d'haleine.

M. Bevan passa son bras sous celui de Martin, le supplia de marcher

moins vite, et après un silence de quelques minutes, lui dit enfin:

«J'espère bien que vous me disculpez, mais dans un autre sens.

--Quoi? que voulez-vous dire? demanda Martin.

--J'espère que vous ne me soupçonnez, pas d'avoir en rien prévu la fin

de notre visite?

--Non, certes, répliqua Martin. Et je vous suis d'autant plus obligé de

votre intérêt, que je vois de quelle étoffe sont faits ici vos

honorables citoyens.

--De la même étoffe que la plupart des honorables citoyens des autres

pays, je pense. Seulement, mes compatriotes ont de plus le tort de

farder la marchandise par de belles paroles.

--Cela se peut, du Martin.

--Je gagerais, poursuivit son ami, que si vous assistiez à une scène du

même genre dans une comédie anglaise, vous ne la trouveriez ni

improbable, ni chargée.

--Je le crois aussi.

--Sans doute parmi nous la chose est plus ridicule que partout ailleurs,

poursuivit son compagnon, mais la faute en est à nos éternelles

professions de foi. Quant à ce qui me conrerne, j'ajouterai que je

savais parfaitement que vous n'étiez pas au nombre des passagers riches,

des passagers de l'arriére; j'avais vu la liste, et vous n'y étiez pas.

--Je vous sais d'autant plus de gré de votre accueil, dit Martin.

--Norris n'en est pas moins, dans son genre, un très-bon homme, je vouss

assure.

--Vous trouvez? dit sèchement Martin.

--Oui; il a d'excellentes qualités. Si vous ou tout autre vous fussiez,

adressé à lui comme à un être supérieur, réclamant ses bons services,

_in forma pauperis_, il eût été toute bonté, toute considération.

--Je ne me suis pas expatrié et n'ai pas fait trois mille lieues pour

prendre un pareil rôle,» répliqua Martin.

Lui et son ami continuèrent à marcher sans se rien dire, absorbés chacun

dans ses propres pensées.

C'en était fait chez le major du thé ou du souper, bref, du repas du

soir, de quelque nom qu'on le nomme en Amérique, lorsque Martin et son

compagnon arrivèrent. Cependant la nappe, surchargée d'un renfort de

taches, couvrait encore la table. A l'un des bouts siégeait madame

Jefferson Brick, flanquée de deux autres dames. Toutes trois, évidemment

en retard, enveloppées de châles et de chapeaux, venaient de rentrer, et

dégustaient leur thé à la terne clarté de trois chandelles inégales

plantées dans trois chandeliers dépareillés.

Les trois dames causaient entre elles à haute voix; mais, à l'aspect des

survenants, elles se turent et affichèrent une réserve excessive.

Pendant qu'elles échangeaient tout bas quelques remarques, la

température de l'eau bouillante qui emplissait la théière descendit de

vingt degrés sous l'influence de leur souffle glacial.

«Êtes-vous allée à l'assemblée, madame Brick? demanda l'ami de Martin

avec un clignement d'yeux moqueur.

--Non, j'étais au cours, monsieur.

--Ah! pardon, j'oubliais. Vous n'assistez jamais, je crois, à

l'assemblée?

Ici la dame qui occupait la droite de madame Brick toussa pieusement

comme pour dire: _Moi_, j'y assiste. Elle y était, en effet, fort

assidue, et ne manquait pas un seul des sermons de la semaine.

«Le prêche était remarquable sans doute?» demanda M. Bevan s'adressant à

cette dernière.

Elle leva les yeux d'un air béat, en répondant: «Oui.» Elle avait été on

ne peut plus édifiée des points de doctrine acerbes et mordants qui

s'appliquaient à tous ses amis et connaissances, et qui leur disaient

leur fait sans appel et de la façon la plus énergique. De plus, son

chapeau ayant éclipse tous les autres chapeaux de la congrégation, elle

avait lieu d'être complètement satisfaite.

«Quel cours suivez-vous en ce moment, madame? dit l'ami de Martin

revenant à madame Brick.

--Un cours sur la philosophie de l'âme, tous les mercredis.

--Et les lundis?

--Celui sur la philosophie du crime.

--Et les vendredis?

--La philosophie des végétaux.

--Vous oubliez les jeudis, ma chère, le cours de philosophie

gouvernementale, fit observer la troisième dame.

--Non, c'est tous les mardis.

--C'est juste, s'écria l'autre, les jeudis sont réservés à la

philosophie de la matière.

--Vous voyez, monsieur Chuzzlewit, que nos dames ne manquent pas

d'occupation, reprit M. Bevan.

--Non, certes, «entre d'aussi graves études au dehors, et les soins du

ménage au dedans, leur temps doit être bien employé.»

Martin demeura court; évidemment l'éloge ne prenait pas, quoiqu'il lui

fut impossible, de deviner ce qui lui attirait l'expression dédaigneuse

qui se peignit sur les trois visages. Aussitôt que les dames eurent

quitté la chambre, ce qui ne tarda pas, M. Bevan lui apprit que ces

philosophes femelles avaient en grand mépris les tracas domestiques; il

y avait cent à parier contre un que pas que de ces érudites n'était en

état de faire le plus simple ouvrage de femme, encore moins de façonner

une robe ou un bonnet pour ses enfants.

«Décider si, en fait d'instruments tranchants, les aiguilles ne leur

siéraient pas mieux que la controverse, est une autre question; mais ce

dont je puis répondre, c'est que tout en s'exerçant sur autrui, elles

ont soin de ne se pas blesser elles-mêmes. Les assemblées dévotes et les

Cours instructifs sont nos bals et nos concerts. Elles y vont pour

échapper à la monotonie, pour passer en revue les toilettes, puis

reviennent au logis.

--Par logis, entendez-vous une pension, une maison comme celle-ci?

--Oui, souvent. Mais je vois que vous n'en pouvez plus. Bonsoir; demain

matin, nous causerons de vos projets. Vous devez, déjà voir qu'un plus

long séjour ici vous serait inutile; il faut pousser plus avant.

--Peut-être pour trouver pire, dit Martin.

--J'espère que non; mais à chaque jour suffit sa peine, comme vous

savez. Bonsoir.»

Ils échangèrent une cordiale poignée de main et se quittèrent.

Dès que Martin fut seul, l'excitation causée par le changement de lieux

et par la nouveauté des objets tomba soudainement. Il se sentit si

abattu, si épuisé, que l'énergie nécessaire pour monter l'escalier et se

traîner jusqu'à son lit lui manqua. Quel changement douze à quinze

heures n'avaient-elles pas opéré dans ses espérances, dans ses projets

les plus chers! étranger à ce sol, à cet air, il n'avait pas foulé l'un,

respiré l'autre un jour entier, que déjà son entreprise lui semblait

avortée; toute téméraire, toute hasardeuse qu'elle lui fut apparue à

bord, elle avait pris à terre un aspect bien autrement sombre. Les

pensées qu'il appelait à son aide, loin de le soulager, prenaient les

formes les plus tristes, les plus décourageantes; l'éclat même du

diamant qu'il portait au doigt se noyait dans les larmes, et n'avait

plus pour lui un seul rayon d'espoir.

Il demeurait assis auprès du poêle, absorbé dans sa rêverie, sans

prendre garde aux pensionnaires qui rentraient un à un, avalaient

quelques gorgées d'eau à même d'une grande cruche blanche placée sur le

buffet, et tournoyant un moment, comme fascinés, autour des crachoirs de

cuivre, gagnaient pesamment leur lit; enfui, Mark Tapley arriva et

secoua Martin par le bras, le croyant endormi.

«Mark! s'écria Martin en tressaillant.

--Moi-même, monsieur, dit le joyeux serviteur mouchant la chandelle avec

ses doigts; tout va bien. Votre lit n'est pa des plus larges, monsieur,

et il ne faudrait, pas avoir grand'soif pour boire avant déjeuner toute

l'eau destinée à votre toilette, et avaler l'essuie-main par dessus le

marché. Mais vous dormirez cette nuit sans qu'on vous berce.

--Il me semble être encore en mer; la maison tourne, dit Martin

chancelant, je suis écrasé.

--Pour moi, je me sens aussi gai que jamais, et ce n'est pas sans cause,

Dieu merci! je devais naître ici. Oui, sur ma lui! Prenez donc garde oû

vous mettez le pied monsieur.»

Ils montaient l'escalier qui les couduisit au faite de la maison, dans

la chambre préparée pour Martin. Elle était aussi exiguë que possible,

éclairée par une demi-fenêtre meublée d'un lit pareil à un coffre sans

couvercle, de deux chaises, d'un morceau de tapis de la grandeur de ceux

qui servent à essayer les souliers dans un magasin de chaussures, d'un

petit miroir cloué au mur, d'une table étroite, soi-disant de toilette,

avec un bol à eau et une cuvette que l'on aurait pu prendre pour une

tasse et un pot au lait.

«J'imagine qu'ils se polissent la figure avec un torchon sec, en ce

pays, dit Mark. Pour ma part, je les crois atteints de _drophobie_,

monsieur.

--Tâchez, de me tirer mes bottes, dit Martin se jetant sur une chaise.

Je suis brisé '....je suis mort, Mark!

--Vous chanterez sur un autre ton demain matin, reprit Mark, et même ce

soir; goûtez-moi seulement un peu de cela!»

Il lui présenta un immense gobelet, rempli jusqu'aux bords de glaçons

transparents, au travers desquels une ou deux minces tranches de citron

nageants dans un liquide doré, d'un aspect délectable, se montraient à

l'oeil ravi.

«Qu'est cela?» demanda Martin.

Mark, sans répondre, plongea un roseau dans ce mélange, produisant un

agréable tumulte dans tous ces fragments de glace, et il indiqua, par un

geste expressif, que le tout devait être aspiré à travers ce canal par

le buveur enchanté.

Martin prit le verre, appliqua ses lèvres au roseau, leva ses yeux en

extase, et ne s'arrêta plus que le liquide un fût absorbé jusqu'à la

dernière goutte.

Colonie d'Enfants pauvres.

L'Illustration, No. 0041, 9 Décembre 1843 · 第 12 / 15 题