Martin fait de nouvelles connaissances et Mark un nouvel ami.
(Suite.)
Une autre circonstance, des plus délectables, se révéla avant que la
première tasse de thé eût été bue. Le croira-t-on? tous avaient visité
l'Angleterre! se pouvait-il rien imaginer du plus heureux? Cependant
Martin n'en fut qu'à demi content, lorsqu'il eut découvert quel
prodigieux monde de ducs, lords, vicomtes, marquis, duchesses,
chevaliers, baronnets, étaient intimement connus de ses nouveaux amis,
et quel vif intérêt inspiraient à ceux-ci les moindres particularités
relatives à tant d'illustres personnages. Aux questions qui pleuvaient
pour s'informer de telle ou telle de ces précieuses santés,
l'imperturbable Martin répondait: «Oui! oh! oui; à merveille!--Jamais il
ne s'est mieux porté.» S'agissait-il de savoir si la mère de _sa Grâce_
la duchesse n'était, pas fort changée; «En vérité, pas le moins du
monde, affirmait Martin; vous la verriez, demain que vous croiriez
l'avoir quittée hier!» Tout glissait donc comme sur des roulettes. Même
lorsque les jeunes miss, inquiètes de la destinée des poissons dorés qui
frétillaient dans la fontaine grecque de telle ou telle noble serre,
voulurent, savoir s'ils étaient toujours aussi nombreux; après mûre
considération, l'Anglais affirma qu'ils devaient avoir doublé; et, quant
à ce qui concernait les plantes exotiques, pas moyen d'en parler, foi
d'amateur! il fallait le voir pour y croire.
Cet état si complètement prospère rappela au souvenir des membres de la
famille les splendeurs sans pareilles d'une fête qui avait réuni la
pairie entière, la fleur de la noblesse de la Grande-Bretagne, et tout
l'almanach de la cour; fête à laquelle ils avaient été nominativement
invités: on pouvait presque dire qu'elle se donnait pour eux. Puis
vinrent les délicieuses réminiscences de ce que M. Norris le père avait
dit un marquis, et de ce que madame Norris la mère avait dit à la
marquise, et de ce que le marquis et la marquise avaient répondu, et des
affectueuses et solennelles assurances qu'avaient prodiguées Leurs
Grâces, en jurant sur l'honneur qu'il n'était rien qu'elles n'eussent
donné pour voir M. Norris, madame Norris et les deux demoiselles Norris,
et leur frère M. Norris junior, se fixer en Angleterre, afin de pouvoir
cultiver assidûment leur précieuse amitié. Ces agréables récits se
prolongèrent longtemps.
L'Anglais, néanmoins, trouvait quelque chose d'étrange, de
contradictoire, à voir MM. Norris fils et père (si glorieux de
correspondre, courrier par courrier, avec quatre pairs de la
Grande-Bretagne) assaisonner de déclarations républicaines le brillant
récit de leurs succès aristocratiques. Ils ne pouvaient tarir sur
l'inappréciable avantage de vivre, à l'abri de toutes ces distinctions
arbitraires, dans la terre classique des lumières et de l'indépendance,
où l'on ne connaît de noblesse que celle qu'imprime la nature, où
l'ordre social tout entier repose sur une large base d'égalité et
d'amour fraternel. Ce thème entraînant inspira au père, un discours qui
menaçait de devenir interminable, lorsque M. Bevan s'avisa, pour faire
diversion, d'adresser à ses hôtes, quelques questions insignifiantes sur
le propriétaire de la maison voisine. M. Norris déclara, en réponse, que
ledit personnage professant des opinions religieuses qu'il lui était
impossible d'approuver, il n'avait pas l'honneur de le connaître. Madame
Norris avait aussi son motif, qui, bien qu'exprimé en d'autres termes,
aboutissait à la même conclusion: «Ces gens-là pouvaient être assez bien
dans leur genre, mais la bonne compagnie ne les recevait pas.»
Un autre trait fit sur Martin une vive impression. M. Devan raconta ce
qui s'était passé entre Mark et le nègre; il devint évident que tous les
Norris étaient _abolitionnistes_(3), à la grande satisfaction de Martin,
qui n'hésita plus à exprimer sa sympathie pour cette pauvre race noire,
vouée à tant de souffrances et d'oppression. Mais, au plus bel endroit
de son discours, une des jeunes miss Norris,--la plus délicate et la
plus jolie,--fut prise d'un fou rire, qui lui ôta la parole pendant
quelques minuits; enfin, quand elle put modérer ses bruyants éclats,
elle répondit aux instances polies de l'Anglais, qui la suppliait de lui
dire en quoi il était si plaisant? «Que les nègres étaient de si drôles
d'êtres, d'un si irrésistible comique, qu'il n'y avait vraiment pas
moyen d'en parler sans rire, ou de prendre au sérieux une partie de la
création si ridiculement absurde et si grotesquement bouffonne!» M. et
madame Norris père et mère, mademoiselle Norris soeur, M. Norris le
jeune, et jusqu'à la vieille grand'mère, se rangèrent à cet avis; il n'y
avait qu'une voix sur un fait aussi incontestable.
Eh quoi! les tortures, les angoisses convulsives de l'esclavage et leurs
horribles traces n'opposent-elles pas un caractère sacré à l'être humain
qui les subit, fût-il au physique aussi grotesque qu'un singe, aussi
absurde au moral que le plus bénin des Nemrods qui donnent la chasse aux
peaux rouges ou noires!...
«Bref, dit M. Norris père, tranchant amiablement la question, il y a une
antipathie naturelle entre les deux races.»
[Note 3: Partisans de l'affranchissement des noirs.]
M. Norris fils s'abstint de parler, mais il fit une laide grimace, et
secoua délicatement ses doigts comme eût pu le faire Hamlet avoir manié
le crâne de Yorrick; on eût dit que le sensitif Américain venait de
toucher un nègre, et que la peau du noir avait déteint sur lui.
Averti qu'il s'était fourvoyé, et se trouvait sur un terrain peu sûr,
Martin battit en retraite; pour rendre à la conversation son premier
essor agréable et facile, il s'adressa aux jeunes personnes, dont la
nette et brillante toilette, à l'unisson des petits souliers et des fins
bass de soie, annonçait qu'elle étaient pas passées maîtres dans l'étude
des modes françaises. De fait, si leur instruction sur ce point était
tant soit peu arriérée, en revanche elle était des plus étendue. La
soeur aînée surtout, que distinguait sa science en métaphysique, en
hydraulique, ses connaissances approfondies des lois de la pression et
des droits de l'homme, avait l'art de combiner ces divers talents de
société de manière à les faire briller dans le discours, soit qu'on
parlât chiffon, soit qu'on devisât de la perfectibilité humaine.
L'heureux résultat de ce procédé, aussi instructif qu'ingénieux, était
de plonger les auditeurs, en moins de cinq minutes, dans une sorte
d'aliénation mentale.
Martin se sentit pris de vertige, et apercevant un piano, il en fit une
planche de salut, et supplia l'autre soeur de chanter. Elle y consentit
de bonne grâce. Alors commença un concert dont les demoiselles Norris
firent tous les frais; les ariettes succédèrent aux airs de bravoure,
puis vinrent les romances. Elles chantèrent de l'allemand, du français,
de l'italien, de l'espagnol, du portugais, du suisse, de tout, hors de
l'anglais. Leur langue natale, fi donc! c'était par trop vulgaire. Il en
est des langues comme de bon nombre de voyageurs, gens d'assez mince
étoffe, dédaignées au logis, mais distingués et choyés au dehors.
Il est probable qu'avec le temps les demoiselles Norris en seraient
venues à l'hébreu, si elles n'eussent été subitement interrompues par
l'Irlandais, qui, ouvrant la porte à deux battants, annonça d'une voix
de Mentor:
«Le _giniral_ Fladdock!
--Se peut-il! s'écrièrent simultanément les deux soeurs, suspendant
aussitôt leur mélodie. Le général de retour!»
A cette exclamation, le général, en grand uniforme, paré comme pour un
bal, s'élança dans le salon avec une telle impétuosité, qu'ayant, d'une
de ses bottes, accroché le tapis et rencontré son épée en travers de ses
jambes, il alla donner du nez sur le parquet, la tête la première,
présentant aux regards consternés des spectateurs un petit point rond,
chauve et luisant sur la sommité de son crâne. Ce n'était rien encore:
assez replet de sa nature et fort serré dans ses habits, une fois que
l'infortuné général fut à terre, il lui devint impossible de se relever;
il resta donc gisant sur le ventre, se tortillant, et faisant faire à
ses bottes toutes sortes d'évolutions dont un ne trouve point d'exemples
dans les fastes militaires.
Il y eut un élan universel pour lui venir en aide; mais l'uniforme était
si terriblement et si merveilleusement juste, que le héros fut relevé
tout d'une pièce, comme un clown qui fait le mort. Roide et sans pli, il
ne reprit possession de son individu qu'en se retrouvant d'aplomb sur
ses deux plantes de ses pieds; alors, ranimé comme par miracle, et
s'avançant de biais pour tenir moins de place et sauver de tout contact
l'or de ses épaulettes, il parvint jusqu'à la maîtresse de la maison et
la salua le sourire sur les lèvres.
Il est vrai que la famille Norris n'aurait pu manifester plus de joie à
cette apparition inattendue, si New-York eût été en état de siège, et
qu'il n'y eût pas eu moyen, pour or ou pour argent, de se procurer un
général quelconque.
Par trois fois à la ronde, et à tour de rôle, il serra et secoua la main
de tous les Norris; puis s'éloignant de quelques pas il les passa en
revue à distance, son ample manteau rejeté sur l'épaule droite, laissant
à découvert sa poitrine martiale.
«Est-ce bien vous? s'écria le général; est-ce vous que je reçois,
esprits d'élite de ma noble patrie!
--Oui, répliqua M. Norris; nous voilà en personne; c'est nous-mêmes,
général.»
Ce fut alors à qui entourerait le nouvel arrivé, à qui s'informerait de
ce qu'il avait vu, fait, pensé, depuis la date de sa dernière lettre:
tous voulaient savoir s'il s'était fort amusé à l'étranger, et surtout,
avant tout, sur quel pied d'intimité il était avec les nobles ducs,
lords, vicomtes, marquises, duchesses, chevaliers et barons, qui
faisaient les délices de ces populations abâtardies, perdues dans la
nuit de l'ignorance.
«Ne m'en parlez, pas! répliqua le général; à vrai dire, je n'ai vécu que
dans ce monde-là; j'ai même rapporté dans ma malle des journaux où mon
nom est imprimé (ici il baissa la voix et prit un ton solennel). imprimé
en toutes lettres parmi les nouvelles _fashionables_ du jour. O les
préjugés, les conventions de cette étourdissante Europe!
--Ah! dit M. Norris père, secouant la tête d'un air mélancolique, et
jetant à Martin un regard de côté, comme pour lui dire: Je ne puis pas
le nier; je le ferais s'il y avait moyen.
--Et le sentiment moral, combien peu développé! se récria encore le
général; quelle absence de dignité chez l'homme!
--Ah! soupirèrent tous les Norris, dans l'abomination de la désolation.
--Non; impossible d'atteindre à la réalité, à moins d'être sur les
lieux. Vous, Norris, qui êtes un homme fort, doué d'une imagination
vigoureuse, je suis sûr que vous n'auriez jamais pu vous faire une idée
de ce qu'il en est avant d'avoir vu de vos yeux vu!
--Jamais! dit M. Norris.
--Que d'entraves! l'orgueil exclusif du rang, les formes sans fin,
l'étiquette, le cérémonial! poursuivit le général, augmentant d'emphase
à mesure. Oh! que de barrières artificielles dressées entre l'homme et
l'homme! quelle séparation de la race humaine, en cartes hautes et
basses, en trèfle, en carreau, en pique... On y trouve de tout, hors des
coeurs!
--Ah! s'écria la famille entière, ravie de cette pointe; mais
l'indignation reprit le dessus.
--Il n'est que trop vrai, général!
--Un moment, s'écria tout à coup M. Norris père, saisissant le bras du
général Fladdock; n'avez-vous pas fait la reversée dans le Screw?
--Oui, en effet.
--Est-il possible? s'écrièrent les jeunes miss, quel heureux hasard!»
Le général ne paraissait pas comprendre pourquoi son passage à bord du
Screw causait une si vive sensation; et il ne fut pas beaucoup plus au
fait quand M. Norris lui présenta Martin en disant:
«Un de vos compagnons de voyage, je crois?
--Un de mes compagnons! répéta le général; non pas, que je sache!»
Il n'avait jamais vu Martin; mais celui-ci l'avait vu, et le reconnut,
dès qu'ils se trouvèrent face à face, pour le passager qui, les mains
enfoncées dans ses poches, humait sur le pont l'air de la liberté.
Tous les yeux étaient fixés sur Martin; il n'y avait pas d'évasion
possible; il fallait que la vérité se fit jour.
«Je suis venu dans le même vaisseau que le général, dit Martin, mais non
dans la même cabine. Forcé à une stricte économie, j'avais pris une des
places de l'avant.»
Si le général se fût vu transporté en personne près d'un canon chargé,
avec ordre d'y mettre le feu sur-le-champ, il n'eût pu tomber dans une
consternation plus grande qu'en entendant ces paroles: «Quoi! lui,
Fladdock!--Fladdock en grand uniforme de la milice nationale!--Fladdock,
le général!--Fladdock, le benjamin des grands seigneurs
d'outre-mer!--lui, soupçonné de connaître un quidam juché sur l'avant
d'un paquebot, payant pour son passage la modique somme de quatre louis
dix schillings! et trouver un pareil drôle établi dans le sanctuaire de
la mode, dans le giron de l'aristocratie de New-York!» Il en porta la
main à la garde de son épée.
Le silence de mort planait sur les Norris. Si cette histoire venait à
transpirer, ils étaient à jamais compromis, perdus, grâce à l'imprudence
d'un patent campagnard, eux dont l'étoile brillait d'un éclat à part
dans les hautes sphères de New-York! Ils voyaient bien graviter d'autres
soleils au-dessus et au-dessous, mais pas un ne se compromettait jusqu'à
sortir de son orbite, ou jusqu'à échanger un mot ou un rayon avec les
soleils voisins; et, cependant, à travers ces sphères intimes
circulerait l'effroyable nouvelle que les Norris, déchus de leur antique
splendeur, trompés par des dehors distingués, avaient reçu un homme sans
le sou, un inconnu! O aigle tutélaire de l'immaculée république!
n'avais-tu tant vécu que pour cette infamie!
«Permettez-moi, dit Martin, rompant enfin ce terrible silence,
permettez-moi de prendre congé de vous: je sens que je cause ici autant
d'embarras au moins que je m'en suis attiré à moi-même; mais, avant de
sortir, je dois disculper mon introducteur, qui, en me présentant dans
cette société, ignorait à quel point j'étais indigne d'un tel honneur.»
Il salua et sortit, de glace à l'extérieur, tout de feu au dedans.
«Allons, allons, du M. Norris père, encore pâle et parcourant des yeux
l'assemblée; il y a cela de bon que ce jeune homme a été initié ce soir
à une élégance de manières, à un raffinement de moeurs, à une
hospitalité de bon goût, auxquels il était étranger dans le lieu de sa
naissance. Espérons que cette circonstance éveillera en lui le sentiment
moral.»
Si le sentiment moral (cette denrée tout à fait transatlantique, car, à
en croire les hommes d'État, les orateurs et les pamphlétaires
indigènes, l'Amérique en a le monopole) implique un bienveillant amour
pour tout le genre humain, jamais Martin n'en avait été plus dépourvu.
Tandis qu'il arpentait les rues, suivi de Mark, ses dispositions
immorales étaient au contraire en pleine activité, lui soufflant
d'énergiques et sanguinaires exclamations, que, fort heureusement pour
son honneur, personne n'entendait. Il avait cependant retrouvé assez de
sang-froid pour rire des ridicules incidents de la soirée, lorsqu'il
entendit derrière lui un pas pressé, et se retournant, il aperçut son
nouvel ami tout hors d'haleine.
M. Bevan passa son bras sous celui de Martin, le supplia de marcher
moins vite, et après un silence de quelques minutes, lui dit enfin:
«J'espère bien que vous me disculpez, mais dans un autre sens.
--Quoi? que voulez-vous dire? demanda Martin.
--J'espère que vous ne me soupçonnez, pas d'avoir en rien prévu la fin
de notre visite?
--Non, certes, répliqua Martin. Et je vous suis d'autant plus obligé de
votre intérêt, que je vois de quelle étoffe sont faits ici vos
honorables citoyens.
--De la même étoffe que la plupart des honorables citoyens des autres
pays, je pense. Seulement, mes compatriotes ont de plus le tort de
farder la marchandise par de belles paroles.
--Cela se peut, du Martin.
--Je gagerais, poursuivit son ami, que si vous assistiez à une scène du
même genre dans une comédie anglaise, vous ne la trouveriez ni
improbable, ni chargée.
--Je le crois aussi.
--Sans doute parmi nous la chose est plus ridicule que partout ailleurs,
poursuivit son compagnon, mais la faute en est à nos éternelles
professions de foi. Quant à ce qui me conrerne, j'ajouterai que je
savais parfaitement que vous n'étiez pas au nombre des passagers riches,
des passagers de l'arriére; j'avais vu la liste, et vous n'y étiez pas.
--Je vous sais d'autant plus de gré de votre accueil, dit Martin.
--Norris n'en est pas moins, dans son genre, un très-bon homme, je vouss
assure.
--Vous trouvez? dit sèchement Martin.
--Oui; il a d'excellentes qualités. Si vous ou tout autre vous fussiez,
adressé à lui comme à un être supérieur, réclamant ses bons services,
_in forma pauperis_, il eût été toute bonté, toute considération.
--Je ne me suis pas expatrié et n'ai pas fait trois mille lieues pour
prendre un pareil rôle,» répliqua Martin.
Lui et son ami continuèrent à marcher sans se rien dire, absorbés chacun
dans ses propres pensées.
C'en était fait chez le major du thé ou du souper, bref, du repas du
soir, de quelque nom qu'on le nomme en Amérique, lorsque Martin et son
compagnon arrivèrent. Cependant la nappe, surchargée d'un renfort de
taches, couvrait encore la table. A l'un des bouts siégeait madame
Jefferson Brick, flanquée de deux autres dames. Toutes trois, évidemment
en retard, enveloppées de châles et de chapeaux, venaient de rentrer, et
dégustaient leur thé à la terne clarté de trois chandelles inégales
plantées dans trois chandeliers dépareillés.
Les trois dames causaient entre elles à haute voix; mais, à l'aspect des
survenants, elles se turent et affichèrent une réserve excessive.
Pendant qu'elles échangeaient tout bas quelques remarques, la
température de l'eau bouillante qui emplissait la théière descendit de
vingt degrés sous l'influence de leur souffle glacial.
«Êtes-vous allée à l'assemblée, madame Brick? demanda l'ami de Martin
avec un clignement d'yeux moqueur.
--Non, j'étais au cours, monsieur.
--Ah! pardon, j'oubliais. Vous n'assistez jamais, je crois, à
l'assemblée?
Ici la dame qui occupait la droite de madame Brick toussa pieusement
comme pour dire: _Moi_, j'y assiste. Elle y était, en effet, fort
assidue, et ne manquait pas un seul des sermons de la semaine.
«Le prêche était remarquable sans doute?» demanda M. Bevan s'adressant à
cette dernière.
Elle leva les yeux d'un air béat, en répondant: «Oui.» Elle avait été on
ne peut plus édifiée des points de doctrine acerbes et mordants qui
s'appliquaient à tous ses amis et connaissances, et qui leur disaient
leur fait sans appel et de la façon la plus énergique. De plus, son
chapeau ayant éclipse tous les autres chapeaux de la congrégation, elle
avait lieu d'être complètement satisfaite.
«Quel cours suivez-vous en ce moment, madame? dit l'ami de Martin
revenant à madame Brick.
--Un cours sur la philosophie de l'âme, tous les mercredis.
--Et les lundis?
--Celui sur la philosophie du crime.
--Et les vendredis?
--La philosophie des végétaux.
--Vous oubliez les jeudis, ma chère, le cours de philosophie
gouvernementale, fit observer la troisième dame.
--Non, c'est tous les mardis.
--C'est juste, s'écria l'autre, les jeudis sont réservés à la
philosophie de la matière.
--Vous voyez, monsieur Chuzzlewit, que nos dames ne manquent pas
d'occupation, reprit M. Bevan.
--Non, certes, «entre d'aussi graves études au dehors, et les soins du
ménage au dedans, leur temps doit être bien employé.»
Martin demeura court; évidemment l'éloge ne prenait pas, quoiqu'il lui
fut impossible, de deviner ce qui lui attirait l'expression dédaigneuse
qui se peignit sur les trois visages. Aussitôt que les dames eurent
quitté la chambre, ce qui ne tarda pas, M. Bevan lui apprit que ces
philosophes femelles avaient en grand mépris les tracas domestiques; il
y avait cent à parier contre un que pas que de ces érudites n'était en
état de faire le plus simple ouvrage de femme, encore moins de façonner
une robe ou un bonnet pour ses enfants.
«Décider si, en fait d'instruments tranchants, les aiguilles ne leur
siéraient pas mieux que la controverse, est une autre question; mais ce
dont je puis répondre, c'est que tout en s'exerçant sur autrui, elles
ont soin de ne se pas blesser elles-mêmes. Les assemblées dévotes et les
Cours instructifs sont nos bals et nos concerts. Elles y vont pour
échapper à la monotonie, pour passer en revue les toilettes, puis
reviennent au logis.
--Par logis, entendez-vous une pension, une maison comme celle-ci?
--Oui, souvent. Mais je vois que vous n'en pouvez plus. Bonsoir; demain
matin, nous causerons de vos projets. Vous devez, déjà voir qu'un plus
long séjour ici vous serait inutile; il faut pousser plus avant.
--Peut-être pour trouver pire, dit Martin.
--J'espère que non; mais à chaque jour suffit sa peine, comme vous
savez. Bonsoir.»
Ils échangèrent une cordiale poignée de main et se quittèrent.
Dès que Martin fut seul, l'excitation causée par le changement de lieux
et par la nouveauté des objets tomba soudainement. Il se sentit si
abattu, si épuisé, que l'énergie nécessaire pour monter l'escalier et se
traîner jusqu'à son lit lui manqua. Quel changement douze à quinze
heures n'avaient-elles pas opéré dans ses espérances, dans ses projets
les plus chers! étranger à ce sol, à cet air, il n'avait pas foulé l'un,
respiré l'autre un jour entier, que déjà son entreprise lui semblait
avortée; toute téméraire, toute hasardeuse qu'elle lui fut apparue à
bord, elle avait pris à terre un aspect bien autrement sombre. Les
pensées qu'il appelait à son aide, loin de le soulager, prenaient les
formes les plus tristes, les plus décourageantes; l'éclat même du
diamant qu'il portait au doigt se noyait dans les larmes, et n'avait
plus pour lui un seul rayon d'espoir.
Il demeurait assis auprès du poêle, absorbé dans sa rêverie, sans
prendre garde aux pensionnaires qui rentraient un à un, avalaient
quelques gorgées d'eau à même d'une grande cruche blanche placée sur le
buffet, et tournoyant un moment, comme fascinés, autour des crachoirs de
cuivre, gagnaient pesamment leur lit; enfui, Mark Tapley arriva et
secoua Martin par le bras, le croyant endormi.
«Mark! s'écria Martin en tressaillant.
--Moi-même, monsieur, dit le joyeux serviteur mouchant la chandelle avec
ses doigts; tout va bien. Votre lit n'est pa des plus larges, monsieur,
et il ne faudrait, pas avoir grand'soif pour boire avant déjeuner toute
l'eau destinée à votre toilette, et avaler l'essuie-main par dessus le
marché. Mais vous dormirez cette nuit sans qu'on vous berce.
--Il me semble être encore en mer; la maison tourne, dit Martin
chancelant, je suis écrasé.
--Pour moi, je me sens aussi gai que jamais, et ce n'est pas sans cause,
Dieu merci! je devais naître ici. Oui, sur ma lui! Prenez donc garde oû
vous mettez le pied monsieur.»
Ils montaient l'escalier qui les couduisit au faite de la maison, dans
la chambre préparée pour Martin. Elle était aussi exiguë que possible,
éclairée par une demi-fenêtre meublée d'un lit pareil à un coffre sans
couvercle, de deux chaises, d'un morceau de tapis de la grandeur de ceux
qui servent à essayer les souliers dans un magasin de chaussures, d'un
petit miroir cloué au mur, d'une table étroite, soi-disant de toilette,
avec un bol à eau et une cuvette que l'on aurait pu prendre pour une
tasse et un pot au lait.
«J'imagine qu'ils se polissent la figure avec un torchon sec, en ce
pays, dit Mark. Pour ma part, je les crois atteints de _drophobie_,
monsieur.
--Tâchez, de me tirer mes bottes, dit Martin se jetant sur une chaise.
Je suis brisé '....je suis mort, Mark!
--Vous chanterez sur un autre ton demain matin, reprit Mark, et même ce
soir; goûtez-moi seulement un peu de cela!»
Il lui présenta un immense gobelet, rempli jusqu'aux bords de glaçons
transparents, au travers desquels une ou deux minces tranches de citron
nageants dans un liquide doré, d'un aspect délectable, se montraient à
l'oeil ravi.
«Qu'est cela?» demanda Martin.
Mark, sans répondre, plongea un roseau dans ce mélange, produisant un
agréable tumulte dans tous ces fragments de glace, et il indiqua, par un
geste expressif, que le tout devait être aspiré à travers ce canal par
le buveur enchanté.
Martin prit le verre, appliqua ses lèvres au roseau, leva ses yeux en
extase, et ne s'arrêta plus que le liquide un fût absorbé jusqu'à la
dernière goutte.
Colonie d'Enfants pauvres.