Vers l'année 1630 ou 1614, suivant Piganiol de la Force, on construisit
un pont léger communiquant de la Cité à l'île Saint-Louis. Ce pont, bâti
en bois, comme l'ancien pont de la Tournelle, l'ancien pont Royal et le
pont au Change, brûlé en 1621, etc., fut appelé cependant, par
exception, _le pont de Bois_; c'était une simple passerelle.
Pendant le désastreux hiver de 1709, les glaces qui s'accumulèrent sur
la Seine, et la débâcle qui s'ensuivit, démolirent en grande partie
cette passerelle. Il fallut l'abattre entièrement en 1710; elle avait
duré près d'un siècle. Ou mit sept ans à la reconstruire; elle ne fut
terminée qu'en 1717.
Ce fut encore en bois qu'on l'édifia. Pour lui donner plus d'élégance,
ou peut-être plus de durée, on peignit le nouveau pont d'un bel
écarlate. Cet affreux barbouillage lui fit donner le nom caractéristique
du _petit pont rouge_; mais en admettant que cette enluminure
l'embellit, elle ne le rendit pas plus solide, car il dura moins que son
devancier. La Seine l'emporta au commencement de la Révolution.
[Illustration: Pont de la Cité nouvellement construit entre la Cité et
l'île Saint-Louis.]
Ce dernier désastre parut refroidir beaucoup les constructeurs. On resta
une douzaine d'années sans songer à rétablir le pont Rouge. Enfin, en
1804 il se forma une compagnie qui entreprit la construction de trois
ponts en fer sur la Seine: ce furent les ponts des Arts, d'Austerlitz,
et de la Cité; elle les édifia tous trois dans un différent système de
construction. Le pont d'Austerlitz seul fut établi pour recevoir des
voitures. Quant au pont de la Cité, le ceintre était en fer, mais revêtu
de bois; on le dispensa cette fois du barbouillage rouge appliqué en
1717. Cependant cette couleur brillante avait tellement frappé les yeux
des Parisiens que, croyant sans doute la voir sans cesse, ils
continuèrent par habitude à nommer le pont de la Cité le _petit pont
Rouge_. Les étrangers cherchaient en vain la cause de cette dénomination
populaire, que rien dans l'aspect du pont ne semblait justifier.
L'oeuvre de 1804 dura bien moins encore que celle de 1717; on s'aperçut
dernièrement qu'une pile était entièrement ruinée. Il a fallu
reconstruire le pont. Cette fois on ne l'a ni édifié en bois, ni peint
en rouge: on a fait une passerelle suspendue, et on a cherché, à
harmoniser cette invention moderne avec le style de la vieille
cathédrale et avec celui de la fontaine gothique qui a été élevé; pour
compléter les embellissements de cette, partie de la Cité.
C'est à M. Homberg, ingénieur des ponts et chaussées, qu'est due cette
nouvelle passerelle. Elle a été construite aux frais de la Compagnie des
Trois-Ponts, et le tarif du péage est la conséquence du privilège
accordé à cette compagnie en 1804. Nous ne savons si les Parisiens,
toujours frappés de la magnifique couleur rouge qu'ils ont vu briller
là, il y a plus d'un siècle, continueront à baptiser l'oeuvre de M.
Homberg du même nom; mais nous lui souhaitons une plus longue durée que
celle de l'oeuvre édifiée en 1804, et même en 1717.
Courrier de Paris.
[Illustration: Bouffé.]
Voici le mois de décembre venu, le mois sombre, le mois lugubre, le mois
ruisselant de brouillards et de pluie: il est né le front dans un
linceul de nuages gris, et les pieds dans la boue; il mourra comme il
est né; pas un faible rayon, pas un pâle sourire du ciel ne se glissera
dans les plis de son manteau, et ne viendra égayer sa tristesse.--On se
plaint de la mauvaise humeur et de l'air maussade de ce mois lamentable;
écoutez toutes les rudes apostrophes dont on salue son arrivée: entendez
les reprochas sans pitié qui l'accompagnent partout, à toute heure, à
toute minute, depuis le jour de sa naissance jusqu'à son dernier jour;
c'est une kyrielle d'insultes et de malédictions: mon Dieu, quel mois!
quel vilain mois! quel triste mois! quel horrible, quel épouvantable,
quel détestable, quel exécrable mois!--Voilà ce qu'on en dit, et
décembre se laisse dire; on voit, au fond, qu'il sent son faible, et que
lui-même ne se trouve véritablement ni gai, ni gracieux, ni aimable, ni
souriant. Il n'y a rien de pis que d'avoir le sentiment de sa tristesse
et de sa difformité; on n'a plus la force de répliquer un mot ni de se
défendre; on baisse les yeux, on se blottit dans son coin, le corps
droit, les bras pendants, le regard timide, la lèvre pâle; et volontiers
vous cacheriez-vous dans les entrailles de l'enfer si quelque démon
phosphorescent vous offrait le refuge d'une trappe tout à coup
entrouverte, avec accompagnement de _tam-tam_ et de poix résine, comme à
l'Opéra.
Décembre aurait cependant d'excellentes raisons à donner pour justifier
sa tristesse et faire absoudre son vêtement de deuil. Cette hypocondrie
qui le caractérise, cette escorte de nuages sombres et de pluie lugubre
où il vit et meurt sans rémission, vous lui en faites un crime; eh bien!
toute cette pompe funèbre tourne au contraire à l'éloge de ce pauvre
infortuné décembre. Vous êtes bien noir, lui dites-vous, bien humide,
bien lamentable.--Que voulez-vous donc qu'il fasse? n'est-il pas dans
son rôle? n'est-ce pas lui qui conduit le deuil de l'année? n'a-t-il pas
vu mourir successivement, et un à un, onze de ses frères bien-aimés:
janvier, février, mars, avril, mai, juin, juillet, août, septembre,
octobre, novembre? Ne reste-t-il pas le douzième et le dernier de tous,
pour leur rendre les honneurs suprêmes, les bénir, faire creuser leur
tombe, les ensevelir, et s'enterrer lui-même après eux?--Il est
sombre?--Parbleu, je le crois bien, on le serait à moins.
--Lamentable?--Au milieu du trépas du tous les siens, et si voisin de sa
propre mort.--Humide?--Ne voyez-vous pas que ce sont ses larmes, et
n'est-il pas juste qu'il pleure le désastre et la fin de toute sa
maison? Vaudrait-il mieux que cet honnête mois de décembre fit comme les
veuves de ce pays-ci qui se parent, sourient à tout venant, et passent
du _De profundis_ au petit souper, de l'Opéra et au bal, avec une
aisance et une grâce qui font l'éloge de leur philosophie, mais doivent
causer quelque tressaillement à l'ombre du défunt, Décembre a plus de
coeur que cela: il fait les choses en conscience, s'attriste, se voile,
pleure des torrents de pluie, et enveloppe le ciel et la terre de jours
semblables à des nuits.
Toutefois, il a l'âme bonne et ne ressemble pas à ces moribonds, enragés
de mourir, qui voudraient que le monde entier finit avec eux. Décembre
comprend que d'autres vont naître après lui; il voit poindre une année
nouvelle, des jours nouveaux, et emploie ses dernières heures qui lui
restent à leur préparer une gracieuse réception, à fleurir et sucrer
leur naissance, à orner leur berceau de présents, de galanteries et de
douceurs. Si décembre est mélancolique, il n'est pas avare. Voyez comme
au milieu de sa tristesse, un milieu de ses préoccupations funèbres, il
songe déjà à l'année 1844 qui le pousse en terre de minute en minute, et
bientôt aura pris sa place. Le peu de temps qu'il a encore devant lui,
décembre s'en sert pour donner l'éveil à la marchande de modes, au
bijoutier, au confiseur, au luxe, au caprice, à la fantaisie: «Allons
sus! leur dit-il; je touche à mon dernier soupir, cela est vrai; mais
regardez à l'horizon, cette jeune année qui s'avance au bruit du bal et
de la musique! Faites-lui bon accueil; apprêtez, pour la recevoir, ces
mille riens ruineux dont Paris tient fabrique; qu'en ouvrant les yeux,
qu'à son premier pas, elle soit accablée de présents, de dragées et de
baisers!»
Déjà, en effet, la Ville se pare, le magasin étale ses trésors les plus
riches elles plus tentants; Susse et Giroux, commencent à lutter de
recherche et de magnificence; et les jeunes femmes au pied furtif, les
jeunes gens à la botte vernie et au poil retroussé: jettent en passant
un regard d'interrogation dans les profondeurs de la boutique, et sur la
glace transparente où l'or et le diamant étincellent.--Sonnez les
cloches, 1843 finit! 1844 va commencer! Jetez à l'un une pelletée de
terre et une oraison funèbre; en l'honneur de l'autre, distribuez les
bonbons du baptême!
1843 trépassera sans grand éclat, comme il a vécu; près de nous quitter,
il n'a inventé ni plaisirs bien neufs ni nouvelles bien piquantes pour
assaisonner ses adieux. Ce qu'on faisait hier à Paris, on le fait
aujourd'hui, on le fera demain, et j'ai grand'peur qu'en cela 1844 ne
ressemble à 1843, et ne passe par les vieux sentiers où celui-ci a
marché. Paris est un vieillard qui rabâche, un homme blasé qui, ayant
goûté de tous les mets, savouré tous les vins, essayé de toutes les
idées et de tous les plaisirs, ne prend plus même la peine de changer:
il fait toujours le même geste, il dit tous les jours la même chose, il
traverse les mêmes rues, joue les mêmes jeux, prend les mêmes
distractions, mange à la même fourchette et met le pied sur les mêmes
pavés. Où est le Paris capricieux, entreprenant, mobile, vif et prompt
comme l'éclair?--Que voulez-vous? on n'est pas toujours jeune, et les
forts détachés poussent à la mélancolie.
Ne me demandez donc pas: Qu'y-a-t-il de nouveau? que peut-il y avoir de
nouveau? Les maisons sont à six étages; l'asphalte dalle les boulevards,
le fiacre se paie à l'heure ou à la course; les boutiques s'ouvrent le
matin et se ferment le soir; les tuyaux de gaz sont clos à minuit; le
garde national fait faction à la mairie; on naît, on meurt, on est
malade, on se guérit; il y a des voisins qui médisent du voisin; des
époux bien assortis qui s'arrachent les yeux, et des gens qui jouent aux
dominos.
Vous voulez du nouveau?--Nous avons eu vingt concerts cette
semaine.--Hélas! rien de moins neuf qu'un concert.
--Comment? la salle Vivienne! la salle Hertz! la salle Pleyel!
l'Athénée! l'hôtel de M. Jules de Castellane! le violon; le piano, le
cor, la flûte, le violoncelle, le hautbois, le duo, le choeur, le
quatuor, la romance!--Eh! mon ami, tout cela est vieux comme les rues.
De grâce, que faut-il faire pour vous donner du nouveau? Voulez-vous
jouer à la bouillotte!--O ciel!--Au whist?
--Ah! Dieu!--Dînons.--Je ne fais que cela.--Causons.
--Quoi de plus vieux que la parole?--Dormons.--La belle
nouveauté!--Regardons couler l'eau.--La rare invention!
Eh bien! vous allez me suivre au Théâtre-Français.--Corneille et Molière
ne sont pas nés d'hier, et leurs successeurs d'aujourd'hui sentent déjà
le rance.--Vous écouterez bien un vaudeville?--On jouait le vaudeville
avant le déluge, et Noé en avait dans l'arche.--Voyez cependant comme la
foule s'agite et se hâte; certes elle n'est pas ennuyée et blasée comme
vous!--Où court-elle ainsi?--Au théâtre des Variétés.--Suivons-la, soit!
Ici ou là, là ou ailleurs, que m'importe!
Cette multitude curieuse qui se presse depuis huit jours au théâtre des
Variétés, c'est Bouffé qui l'occupe et l'attire, le grand acte est
accompli: Bouffé a rompu publiquement avec le Gymnase, son fidèle
compagnon de quinze ans. Qu'on parle maintenant des vieux amis et des
vieilles amitiés! On se prend par hasard, on se garde par habitude, et
puis l'on se quitte un beau jour pour un intérêt, pour un caprice, pour
un hochement de tête.--Connaissez-vous cet homme qui passe là-bas? vous
dit quelqu'un, en vous montrant du doigt votre ancien et longtemps votre
meilleur ami.--Moi? je n'ai jamais vu ce monsieur.--De même Bouffé
passera devant le Gymnase et sur le boulevard Bonne-Nouvelle sans
tourner seulement la tête de ce côté, sans se souvenir que c'est là
qu'il est né en quelque sorte, qu'il a grandi et que la gloire lui est
venue.
Ce n'est pas que nous voulions accuser Bouffé d'ingratitude; le Gymnase
et Bouffé étaient las l'un de l'autre; c'est un traité de rupture au bas
duquel les deux intéressés, le théâtre et le comédien, ont apposé, leur
signature de tout leur coeur. Mais comment en étaient-ils venus à ce
point d'antipathie réciproque, après une liaison si ancienne, si
éclatante et se utile pour tous deux? Que vous dirai-je? Un longue
cohabitation amenant la lassitude, et, ce qui détruit les associations
les plus solides en apparence, certains embarras d'affaires, la
prospérité décroissante et la mauvaise humeur, conséquence de la
mauvaise fortune, Bouffé et le Gymnase, au milieu de la grande bataille
du théâtre et des auteurs, déclinaient en effet de compagnie, et
voyaient leur lustre s'éclipser.
Je ne sais ce que deviendra le Gymnase sans Bouffé, mais il est clair
que Bouffé se passera parfaitement du Gymnase. Bien plus: cette
séparation semble le ranimer et le rajeunir; on dirait d'un prisonnier
qui a brisé sa chaîne et qui chante à travers champs et cabriole. Il
fallait le voir à son début aux Variétés: ce n'était plus le Bouffé
triste et maladif de ces derniers temps, mais le Bouffé alerte, éveillé,
ingambe, joyeux; jamais le gamin de Paris n'avait eu plus d'entrain,
plus de jeunesse, plus de verve, plus de coeur, plus de malice; jamais
il n'avait mis plus de légèreté dans son étourderie, plus de sensibilité
dans son dénouement et dans ses larmes; aussi le succès a-t-il dépassé
toutes les espérances; Bouffé a pris possession du théâtre de Potier et
de Vernet au milieu des bravos et des couronnes. Sans doute il en coûte
un peu cher au directeur M. Nestor Roqueplan; cent mille francs de
dédit, c'est bien quelque chose; mais là où la vogue arrive, cent mille
francs ne pèsent pas un denier.
Faute de pouvoir vous envoyer Bouffé en personne, timbré et sous bande,
_l'Illustration_ vous gratifie de son portrait; c'est toujours quelque
chose, cherchez dans notre esquisse le comédien spirituel, ingénieux,
délié, fin, mélancolique, et souriant d'un sourire si voisin des larmes.
On a beaucoup parlé de Janus, et même on en a fait un dieu; le beau dieu
que voilà! A quoi bon faire tant d'embarras pour un personnage à double
face, et cela valait-il la peine de le canoniser? Que direz-vous donc de
Bouffé, qui se multiplie, et se métamorphose, et prend tant de figures
différentes; tantôt gamin de Paris, tantôt enfant de troupe, tantôt le
bonhomme Baptiste, tantôt le pauvre Jacques; ici pleurant, là souriant,
le ridicule et la passion, le drame et la comédie?
Bouffé a été le grand succès et l'intérêt capital de la semaine; on
s'est plus occupé de Bouffé que de M. de Polignac lui-même qui vient de
paraître ici et de disparaître aussitôt devant les susceptibilités et
les soupçons de la police. M. Berryer, de retour de Londres depuis trois
jours, n'a pas fait une plus heureuse concurrence que le ministre de
1830 à la vogue du _Gamin de Paris_; quelques vieux hôtels du faubourg
Saint-Germain ont pu s'émouvoir de son arrivée, comme d'un souvenir et
d'une espérance; mais on ne dit pas que le peuple et la foule, se soient
assemblés pour aller à sa rencontre, comme ils se précipitent aux
représentations de Bouffé. Or, c'est le peuple, c'est la foule qui
constatent le sucrés des comédies politiques ou non publiques; il n'y a
pas de bonne chance s'ils ne font queue d'abord et ne battent ensuite
des mains au dénouement.
A Rouen, ils ont battu des mains pour M. Beuzeville, qui n'est pas le
duc de Bordeaux, bien s'en faut. M. Beuzeville est ce potier d'étain
dont nous avons déjà parlé, et qui tout à coup s'est éveillé poète, non
pas poète pour rire, poète de petits vers, comme l'Oronte du
_Misanthrope_; une tragédie en cinq actes, munie de tous ses alexandrins
est le fruit des veilles poétiques de M. Beuzeville. Or, une tragédie ne
badine pas. Celle-ci a pour sujet _Spartacus_. Le Théâtre-Français, on
se le rappelle, avait accueilli avec bienveillance l'oeuvre du jeune
ouvrier, mais cet accueil était plutôt un encouragement qu'une
approbation complète. Il fallait remanier la pièce, corriger les vers,
changer des scènes, donner enfin à Spartacus tout ce qui lui manquait
encore. Ce n'est pas le courage, la résignation et la modestie qui ont
fait faute à M. Beuzeville; il aurait bien volontiers suivi les avis de
messieurs les comédiens ordinaires du roi; mais le jeune poète avait
hâte de savoir si, tout imparfaite qu'elle était, sa tragédie donnait
vraiment des espérances; il a donc conduit _Spartacus_ à Rouen, et
_Spartacus_ n'a pas eu à s'en plaindre: Rouen a vivement applaudi des
scènes intéressantes, de beaux vers, de nobles sentiments, du moins le
journal normand le dit.--M. Beuzeville est né en Normandie, et l'on
pourrait croire que la mère a eu quelque indulgence pour son fils: même
un peu de faiblesse et d'aveuglement ne surprendraient pa; mais, dans
cette occasion, l'amour maternel ne semble pas avoir empêché l'équité du
juge. Le critique rouennais mêle des observations à ses louanges, et
Rouen sans doute en aura fait autant. C'est une excellente méthode pour
bien élever les enfants et les poètes. Le talent naissant de M.
Beuzeville méritait en effet de ne pas commencer par être aveuglement
accablé de caresses pour finir et avorter ensuite comme un enfant gâté.
Avec un régime fortifiant, il deviendra un homme, nous l'espérons.
Nous l'avions deviné, les ambitions littéraires s'agitent autour de
l'Académie, c'est à qui prendra d'assaut le fauteuil de M. Campenon. Les
assaillants les plus intrépides et qui portent le plus haut leur
bannière sont M. le comte Alfred de Vigny. M. Sainte-Beuve M.
Saint-Marc-Girardin, vient ensuite M. Vatout, bibliothécaire du roi, qui
frappe à la porte de l'Académie depuis longtemps, comme ces locataires
nocturnes à qui le concierge refuse d'ouvrir, bien qu'ils carillonnent
sans relâche et à coups redoublés. La bataille s'engagera vivement entre
ces quatre candidats; le reste n'est pas sérieux, pas même M. Édouard
d'Anglemont.
M. Liadières aurait bien aussi quelques velléités de se mettre sur les
rangs; mais, pour se dernier, il attend le succès de la fameuse comédie
dont on s'occupe si fort depuis quinze jours: les _Bâtons flottants_. La
semaine dernière, cette comédie était encore à l'état de logogriphe, et
nous en cherchons le mot: ce mot est trouvé, et ce mot est Liadières; on
avait cependant compté sur le mystère le plus profond jusqu'au jour de
la première représentation; mais un secret à Paris est comme une
bouteille de fine liqueur livrée à l'air et qui s'évente; on a beau
chercher, personne ne peut dire qui a ôté le premier le bouchon. Quoi
qu'il en soit, M. Liadières est éventé; tout Paris désigne l'officier
d'ordonnance et le député comme l'auteur de la comédie en question; il
n'y a donc plus aucune espèce de mérite à le dire, on ne se donne pas
même par là le petit plaisir d'une indiscrétion; aussi les femmes n'en
parlent-elles plus.
Croiriez-vous une chose? madame Cindi-Damoreau a quitté Boston et va à
la Havane. Deux rossignol, pour traverser ainsi les mers, es-tu devenu
alcyon?
Théâtre.
_La Tutrice ou l'Emploi des Richesses_, comédie en trois actes de MM.
SCRIBE ET DUPORT (THÉÂTRE-FRANÇAIS).--_Daniel le Tambour_ (GYMNASE).
Le mot tuteur et tutrice a un air rébarbatif; dans un tuteur, la comédie
a coutume de ne voir qu'un vieux barbon, goutteux, quinteux, maussade et
avare, quelque Cassandre ou quelque Bartholo, fort à charge aux vives
Rosines et aux galantes Isabelles; la tutrice a dû en souffrir
logiquement; et il semble difficile qu'une tutrice, à son tour, ne soit
pas quelque peu respectable et douairière. Mais au connaît M. Scribe; M.
Scribe n'aime pas à se traîner dans la tradition; c'est l'homme aux
surprises. Il lui est arrivé plus d'une fois, dans ses charmantes
esquisses du Gymnase, de montrer de jeunes et aimables tuteurs, des
tuteurs très-galants, très-tendres, faits tout exprès pour être adorés
des pupilles. Voici maintenant qu'il nous donne une tutrice de l'âge
d'une jeune-première, et point du tout maussade.
Elle s'appelle Amélie de Moldaw. Quant à son titre de tutrice, il est
plutôt de pure bienveillance que strictement légal.
Voici le fait.
Un vieux feld-maréchal, le comte de Wurtzbourg, est oncle d'un vaurien
de neveu, son héritier naturel. Laisser sa fortune, c'est-à-dire trois
ou quatre millions, à un tel drôle, c'est jeter une brebis dans la
gueule du loup: en un tour de dent les millions seront absorbés. Pour
eviter cet appétit vorace, le feld-maréchal nomme Amélie de Moldaw, la
fille d'un de ses compagnons de guerre, sa légataire universelle; ceci
veut dire qu'il déshérite son neveu. Après quoi, le bonhomme meurt; que
la terre lui soit légère!
Amélie accepte le legs; mais ne croyez pas que ce soit par cupidité;
tout au contraire. Ces biens immenses, elle les conservera avec
honnêteté, avec soin, comme un vertueux tuteur veille à la fortune d'un
mineur étourdi, pour la lui rendre intacte quand la sagesse lui sera
venue.
Or, comment corriger ce fou de Léopold de Wurtzbourg? comment le
convaincre que ses richesses sont faites, non pas pour les perdre
sottement en dissipations et en extravagances, mais pour les faire
fructifier honorablement pour soi, utilement pour les autres? Telle est
cependant la tâche qu'entreprend Amélie, et vous avouerez qu'on ne
s'attendait guère à ce cours de morale de la part d'une jeune fille de
vingt ans.
Elle trouve naturellement dans Léopold un disciple peu docile. Léopold a
beaucoup plus de penchant pour ces demoiselles de l'Opéra que pour autre
chose, et l'ordre lui semble bien maussade, en comparaison du désordre.
D'ailleurs, pourquoi Léopold écouterait-il les remontrances d'Amélie?
N'est-ce pas elle qui vient de lui enlever l'héritage qu'il croyait déjà
tenir, et sur lequel il avait fondé tant de charmants rêves de plaisir?
Donc non-seulement il décline la compétence d'Amélie en fait
d'éducation, mais il se croit en droit de la haïr, aussi bien que feu
son oncle. Et pour témoigner aux vivants et aux morts cette haine
profonde et le cas qu'il fait de leurs leçons, Léopold se promet d'être
plus mauvais sujet, plus dissipateur que jamais; il fera des dettes, il
passera sa vie follement; il épousera la Fredoline, illustre danseuse de
l'Opéra! En un mot, il compromettra de son mieux le nom des Wurtzbourg.
Léopold le ferait comme il le dit, si Amélie n'était pas la pour
l'arrêter dans cette voie de perdition. Que fait-elle? Elle achète tout
simplement des créanciers de Léopold de bonnes lettres de change, et en
vertu de ce titre en règle, fait arrêter notre étourdi, qui va tout
droit en prison méditer sur la fragilité des héritages et sur les
danseuses de l'Opéra. Il est d'abord furieux, et maudit Amélie de plus
belle; si bien qu'il en fait une grosse maladie. Mais être toujours
furieux ou malade, c'est une triste position à vingt-cinq ans. La
méditation arrive donc après la rage, et après la méditation viennent la
santé et le sens commun, Léopold se décide à être raisonnable, mais
c'est encore par vengeance: il veut qu'Amélie ait la preuve qu'elle ne
lui a rien pris en lui prenant les millions de l'oncle, et qu'il sait
fort bien s'en passer.
Il étudie le droit et devient un avocat distingué; cela s'appelle se
venger noblement, et vous conviendrez que cette vengeance vaut un peu
mieux que la première, qui consistait à se ruiner et à se déshonorer.
On sait le procédé de Marivaux, et de M. Scribe après lui; M. Scribe et
Marivaux ne mettent les gens aux prises et ne les font se haïr d'abord,
que pour les faire s'adorer ensuite; telle est la conclusion de la
guerre de Léopold de Wurtzbourg contre Amélie de Moldaw.
En retrouvant Amélie, Léopold est tout inquiet d'éprouver je ne sais
quelle espèce d'émotion qui n'est plus tout à fait son antipathie
d'autrefois. Cependant il résiste, et veut lutter encore; mais, à force
de résister, les plus braves souvent succombent: c'est ce qui arrive à
Léopold, surtout lorsque Amélie, convaincue de sa conversion, se dévoile
à lui, et explique tout le secret île sa conduite; alors, en effet, dans
cette femme qu'il a longtemps soupçonnée d'avidité, de mauvaise foi, et
de pis encore, Léopold trouve une bonne et charmante fille, dévouée,
désintéressée, vertueuse, qui a voulu le sauver de ses propres folies,
et, le voyant complètement corrigé, lui restitue toute cette fortune
dont il saura faire désormais un bon emploi. A quoi bon vous dire que
Léopold, émerveillé, attendri, vaincu, tombe aux pieds d'Amélie, et que
bientôt nous célébrerons les noces dans le château du vieux maréchal de
Wurtzbourg? cela va de soi-même.
Quelques hors-d'oeuvre d'un goût équivoque, des développements excessifs
au début de la comédie, certains mots et certains détails manquant d'une
suffisante délicatesse, avaient causé, le premier jour, certains petits
désagréments à la _Tutrice_ mais MM. Scribe et Duport ont, dès le
lendemain, remédié au mal, et l'ouvrage, sans être un des plus heureux
et des plus spirituels du fécond et habile auteur, se fait écouter
maintenant sans obstacle et même avec plaisir. Il est agréablement joué
par mademoiselle Plessis, Provost, et mademoiselle Brohan.
--Le Gymnase, veuf du Bouffé, a songé tout aussitôt à le remplacer. Le
jour même où Bouffé faisait, au théâtre des Variétés, une triomphante
entrée, M. Delmas s'essayait au Gymnase dans un rôle destiné
primitivement au célèbre comédien. M. Delmas a réussi; c'est un acteur
exercé, et qui il manque un peu de distinction, mais qui a du métier, de
la verve, de l'intelligence, de la chaleur, C'est déjà beaucoup, et,
avec cette première mise de fonds, on peut faire son chemin.
D'ailleurs, il. Delmas n'avait pas précisément besoin, cette fois, des
belles manières d'un homme comme il faut; il a débuté par le rôle d'un
tambour. Or, ce tambour s'appelle Daniel; il est brave, il est sensible:
figurez-vous le tambour modèle. Sa bravoure, Daniel l'a montrée souvent,
sur les champs de bataille, et dernièrement en Afrique, au col de
Mouzaia; quant à sa sensibilité, voici à quoi il l'emploie:
Tout tambour qu'il est, Daniel est le père d'une charmante fille.--Et la
mère, une vivandière?--Non pas, morbleu! la mère est une
marquise.--Comment cela se peut-il?--Pardon; mais l'histoire serait trop
longue à vous conter.
Or, cette fille charmante, Daniel veille sur elle et revient tout exprès
d'Afrique pour faire son bonheur. Vous comprenez bien qu'il n'use pas
lui dire qu'il est son père, un simple tambour! mais il fait mieux: il
l'arrache à l'inimitié d'une méchante famille qui en veut à son bien, et
lui donne pour mari, à la place d'un homme qu'elle hait, un joli petit
comte qu'elle aime; après quoi il reprend son tambour, fait un roulement
et retourne en Afrique, la larme à l'oeil, mais sans avoir dit son
secret.
La pièce, l'auteur M. Auvray, Delmas le débutant, et mademoiselle
Rose-Chéri, ont réussi avec accompagnement de bravos et de larmes.
Histoire de la Semaine.
L'attention s'est, cette semaine moins que jamais, portée sur ce qui
peut se passer en France. La province n'est occupée qu'à rédiger les
pétitions qu'elle veut remettre à ses députés avant que ceux-ci montent
dans la voiture particulière dans la malle-poste, dans la diligence,
dans le wagon ou dans le bateau à vapeur qui doit les amener à Paris.
Quant à la capitale, elle se creuse la tête à chercher douze nom à
inscrire sur chacune des listes des douze arrondissements pour
l'élection des maires et adjoints, fonctionnaires sans fonctions,
archivistes purs et simples des actes de l'état civil, qui n'ont pas
assez d'attributions pour pouvoir faire le bien, mais qui, par force
d'inertie, arrivent quelquefois à l'empêcher. Les circulaires des
candidats se nuisent et font ployer l'électeur sous leur poids. Mais, en
vérité, pour l'homme qui ne fait partie d'aucune coterie de quartier, il
est bien difficile, au milieu de tous ces prétendants à l'écharpe
municipale, à l'habit brodé, et, pour tout dire, à la décoration qui
fait partie obligée du costume, il est bien difficile de dégager
l'inconnu, et cependant la loi nous condamne à recommencer douze fois
cette pénible opération auprès de laquelle les rébus que
_l'Illustration_ donne à deviner ne sont qu'un jeu!--Les nouvelles
d'Afrique sont venues remplir un peu le vide que le manque d'événements
intérieurs ont laissé dans nos feuilles politiques. La brillante et
heureuse expédition du général Tempoure demande un récit spécial qu'on
trouve dans ce même numéro; quant à la défection d'un chef indigène,
dont nous avons déjà parlé, et à la trahison dont une tribu des environs
de Constantine aurait eu à se plaindre de la part du gouverneur de cette
province, les feuilles officielles n'ont jusqu'ici donné aucun
renseignement à ce sujet, sans doute pour être plus à même de répondre
avec exactitude aux faits précisés qui ont été mis en
circulation.--Notre mission de Chine s'est enfin déterminée à
s'embarquer sur l'escadre qui doit la conduire dans le Céleste Empire.
Elle attendait probablement pour prendre ce parti qu'Old-Nick eût fait
paraître ses premières livraisons de _la Chine ouverte_, qui vont lui
servir de _Guide de l'étranger_, et qui vont permettre en même temps aux
souscripteurs casaniers de faire, sans se déranger et sans redouter,
eux, aucun mécompte, le même voyage que M. de Lagrenée. L'empereur
chinois nous ayant fait la gracieuseté de nous adresser son portrait,
nous avons cru devoir, en échange lui envoyer celui de notre ministre
plénipotentiaire: nous les donnons tous deux aujourd'hui à nos
lecteurs.--La nouvelle s'étant répandue que deux Français de la légion
que nos nombreux compatriotes ont formée à Montevideo pour défendre
leurs personnes et leurs biens, avaient été pris par le général Oribe,
torturés et mutilés, que leurs têtes avaient été exposées, le ministère
fit annoncer que des explications seraient demandées à ce sujet. En
effet, un des bâtiments de notre escadre de la Plata fut dépêché dans ce
but à Buenos-Ayres. Qu'en est-il advenu? C'est encore une incertitude
que les feuilles du gouvernement ont a faire cesser. D'après _le
Patriote Français_, journal qui se publie à Montevideo, M. Arana,
ministre de Rosas, aurait, en substance, répondu à M. de Ludre, notre
ministre près de la république argentine: «Les deux individus sur le
sort desquels vous réclamez étaient du nombre de ceux que MM. Pichon,
consul français à Montevideo, et l'amiral Massieu de Clerval, commandant
de l'escadre française, ont déclarés officiellement _n'être plus
Français_, pour avoir, sans l'autorisation du roi, pris du service
militaire à l'étranger. Que signifie dès lors votre réclamation?» Nous
ne savons jusqu'à quel point la déclaration de MM. Pichon et Massieu de
Clerval serait regardée comme nous engageant, alors même, ce que nous ne
croyons pas, qu'elle aurait été faite; car il est bien constant que des
hommes placés dans la nécessité de la légitime et de l'immédiate défense
personnelle, à Montevideo, où ils sont bloqués, ont quelque chose de
mieux et de plus pressant à faire que d'attendre de Paris l'autorisation
de prendre les armes. D'après le _Times_, au contraire, les deux
Français seraient morts des blessures qu'ils auraient reçues en
combattant, et leurs cadavres auraient été mutilés par les Montévidéens
eux-mêmes, pour augmenter l'ardeur de leurs auxiliaires et leur rendre
l'ennemi plus odieux. De ces deux versions, quelle est la vraie?
Bien des yeux sont en ce moment tournés vers l'Angleterre. L'attention
qu'on a prêtée à l'accueil qu'y ont reçu M. le duc et madame la duchesse
de Nemours, aux hommages que sont venus leur rendre les ministres des
puissances étrangères et, parmi eux, le ministre de Russie, qui a donné
son nom à la fameuse convention de juillet 1840, de Brunow, cette
attention a fait son temps. La visite que la reine Victoria vient de
rendre à sir Robert Peel serait elle-même oubliée si les journaux
anglais n'avaient fait gagner et ne reproduisaient pour leurs lecteurs
le wagon-salon qui a transporté leur souveraine et le prince Albert.
Mais le fait qui éveille le plus la curiosité anglaise en ce moment et
qui, de ce côté du détroit, est de nature à faire naître également la
nôtre à des titres divers, ce sont les réceptions, les petits levers de
M. le duc de Bordeaux, ses entrevues avec les pèlerins de la légitimité
qui ont entrepris tout exprès ce voyage, et les harangues plus ou moins
mesurées qu'on lui adresse. Plusieurs journaux français s'en émeuvent et
annoncent qu'on ne peut manquer, à la tribune de la Chambre, de demander
compte de leur démarche aux députés qui ont été grossir la cour du
petit-fils de Charles X. Ce qui nous paraît devoir résulter le plus
certainement de tout cela, c'est tout simplement une discussion
d'adresse fort animée. Du reste, on est fort curieux de savoir quelle
réponse sera faite au prince voyageur quand il demandera à faire sa cour
à la reine. Ce ministre étranger lui a porté les félicitations de son
souverain; c'est le ministre du roi de Hanovre.--Le ministère anglais et
les accusés irlandais se trouvent avoir un répit de six semaines, par
l'ajournement au 15 janvier qu'ont prononcé les quatre juges de la Cour
du banc de la reine(2). En attendant, le cabinet fait imprimer dans ses
journaux qu'en définitive, s'il n'obtient pas une condamnation, cela ne
fera que démontrer plus évidemment au Parlement la nécessité de lui
accorder des mesures coercitives. On voit qu'il s'arrange d'avance pour
ne pas paraître trop désappointé dans le cas d'un acquittement. Il croit
aussi devoir découvrir de temps en temps des conspirations et des dépôts
d'armes, pensant que cela ne saurait faire de mal sur l'esprit des
jurés.--Les élections américaines ont définitivement pris couleur, et
l'opinion démocratique est sûre aujourd'hui d'une grande majorité. Nous
désirons, sans nous en flatter beaucoup, que quand le parti vainqueur
aura installé au Capitole de Washington, son influence à la place de
celle des whigs, il entend mieux que ceux-ci les véritables intérêts
États-Unis, et abroge cette législation de douanes qui équivaut en
quelque sorte à une prohibition générale.
[Note 2: L'honorable Édouard Pennefather, président de la Cour du banc
de la reine, en Irlande, est dans sa soixante-dixième année. Il a débuté
au barreau vers 1796, et a été longtemps l'un des premiers avocats de
son pays. Quoique né en Irlande, on assure qu'il ne dissimule point sa
prédilection pour l'Angleterre. Un fait qui semblerait venir à l'appui
de cette opinion, c'est que, depuis plusieurs années, toutes les
propriétés qu'il a achetées sont situées sur le territoire anglais. Il
est inutile de dire qu'il est conservateur.
L'honorable Chartes Burton, second juge, n'est pas Irlandais. C'est John
Philippot Currau, qui, ayant conçu les plus grandes espérances de son
jeune talent, l'enleva à l' Angleterre et le protégea dans ses débuts au
barreau irlandais. Il appartient au parti whig. On lui reproche
toutefois d'avoir aidé de son crédit et de son argent la candidature de
son gendre, M. West, qui est conservateur.
L'honorable Philippe Cecil Crampton, troisième juge du banc de la reine,
a soixante ans, il s'était fait de bonne heure une haute réputation de
talent dans l'Université irlandaise. Il a été professeur de droit au
collège de la Trinité. Il a siégé, comme membre de l'opposition, à la
Chambre des communes, et, sous l'administration whig, il a exercé les
fonctions de solliciteur-général. Il a de tout temps professé à l'égard
d'O'Connell une vive antipathie, et O'Connell, comme on doit le penser,
la lui rend bien. C'est un des champions les plus actifs de la grande
cause de la tempérance. On rapporte que, voulant donner au père Matthews
un gage éclatant de sa loi, il fit un jour vider tous les vins que
contenait sa cave (et elle était célèbre parmi les amateurs) dans un
ruisseau qui traverse sa villa près Bray, dans le comté de Wicklow.
L'honorable Louis Perrin, quatrième juge, est d'origine française, c'est
la révocation de l'édit de Nantes qui a forcé sa famille à se
naturaliser en Irlande. En 1834, il a été élu, à Dublin, membre du
Parlement. Il est whig. Sa probité, son savoir et son bon sens le font
respecter de tous les partis. Il a plus de soixante-dix ans.]
[Illustration: États-Unis.--Le Capitole de Washington.]
Le roi Othon a ouvert, le 20 novembre, l'Assemblée nationale par un
discours qui eût été plus convenablement prononcé le premier jour de
l'an. L'allocution royale est toute en souhaits et en voeux que les
députés ont dû croire sincères. Tous les membres du corps diplomatique
assistaient à cette séance, à l'exception du ministre de Russie.--Les
nouvelles anglaises de Chine sont peu favorables. Le comptoir nouveau ne
fonctionne guère, et les ports sont encombrés de marchandises anglaises
qui ne trouvent pas d'écoulement. D'un autre côté, des fièvres
très-dangereuses exercent leurs ravages sur les Européens, et l'île de
Hong-Kong: est infestée de vagabonds, de voleurs, de rats et de
plusieurs espères de vermine qui s'entendent parfaitement pour en rendre
le séjour insupportable aux _Barbares_.--Si nous voulions parler du
Penjab, il nous faudrait enregistrer des assassinats nouveaux à la suite
de ceux que nous avons déjà annoncés, tracer des noms aussi peu commodes
à écrire qu'à prononcer, et avec lesquels nos lecteurs n'ont nul intérêt
à faire connaissance. Le général Ventura n'est point, comme on l'avait
dit, prisonnier dans une forteresse. Le général Avitabile est également
parvenu à se mettre en sûreté. Lord Ellemborough n'a pas encore annoncé
l'intention d'intervenir, mais il fait réunir une armée considérable sur
le Rutledge, et cette mesure le mettra à même de menacer ou d'agir selon
que les intérêts anglais le demanderont.--Nous avons gardé pour la fin,
comme on fait des énigmes, les incroyables intrigues qui se croisent en
ce moment en Espagne. On a vu précédemment M. Lopez résigner le pouvoir
dont, malgré ses concessions ou peut-être plutôt par suite de ses
concessions même, le général Narvaez et le personnel qui entoure
l'innocente Isabelle étaient arrivés a lui rendre l'exercice impossible.
M. Olozaga lui a succédé et a débuté par une déclaration
constitutionnelle, par un discours plein de béatitudes, et par un
ajournement de la réorganisation des gardes nationales et des
municipalités, provoquée par le ministère qu'il venait de remplacer. Il
pensait qu'il y en aurait là pour tous les goûts; et, en effet, ses
paroles pouvaient plaire aux constitutionnels, son premier acte semblait
devoir lui gagner les coeurs des camarillistes. Il n'en a rien été. Le
nouveau premier ministre a bientôt été amené à penser que la pauvre
enfant, qu'on a déclarée majeure, était bien loin d'être émancipée de
l'influence dominatrice du général Narvaez qui règne véritablement sous
son nom; et que pour lutter contre cette usurpation de fait, pour
trouver quelque part un appui régulier et de quelque puissance, il
fallait une assemblée moins également partagée que la Chambre actuelle
des Députés, et qui offrît aux constitutionnels sincères une majorité
compacte et prononcée. Dans cette conviction, M. Olozaga a soumis à la
reine un projet d'ordonnance de dissolution. La reine, bien entendu,
était parfaitement incapable d'apprécier si l'acte auquel elle
acquiesçait était en soi bon ou mauvais; mais son instinct d'enfant lui
donnait, peut-être à craindre que le général Narvaez en fût mécontent.
Aussi le lendemain, quand celui-ci, informé de la mesure adoptée, vint
au palais trouver la reine Isabelle, la pauvre petite, voyant bien
qu'elle allait être grondée, se mit à rapporter. On lui fit grâce de la
pénitence, à la condition qu'elle rapporterait comme on voudrait, et
qu'elle déclarerait que M. Olozaga, pour lui arracher sa signature, lui
avait donné des chiquenaudes, tiré l'oreille et tenu la main. La leçon
apprise a été répétée sans trop de fautes. Voilà ce qui se laisse
entrevoir dans les correspondances et les journaux d'Espagne. Ce qui est
certain, c'est que M. Olozaga a été destitué par une ordonnance du 29
novembre, contre-signée de son collègue M. de Frias, qui, le lendemain,
a été amené, ainsi que M. Serrano et les autres ministres, à donner
lui-même sa démission. Un jeune député, M. Gonzalès Bravo, avocat, a été
nommé minière des affaires étrangères. Il compose jusqu'ici à lui seul
tout le cabinet. En qualité de chancelier, il est venu, dans la séance
des cortès du 1er décembre, présenter sérieusement la déclaration de la
reine portant le récit des violences imputées à M. Olozaga. Une
proposition a été faite, ayant pour objet d'éloigner momentanément cet
ancien ministre du Congrès. Le renvoi de cette motion à l'examen des
bureaux a été prononcé à la majorité 79 voix contre 75. Madrid, nous
dit-on, est dans l'inquiétude la plus vive. Nous nous l'expliquons sans
peine. Quand on voit une aussi étrange parade se jouer en face d'une
grande nation, quand on voit ses députas y accepter des rôles, est-il
bien surprenant que le peuple se demande s'il suffit de siffler les
acteurs?
[Illustration: Vue extérieure du Wagon de la reine d'Angleterre.]
[Illustration: Intérieur du wagon de la reine d'Angleterre.]
Une violente tempête, qui a causé de nombreux sinistres, a éclaté,
pendant les journées du 31 septembre au 2 octobre, dans les parages du
sud de la Floride et des Bahamas. Outre plusieurs navires grands et
petits, sur lesquels personne n'a péri, on cite un brick que l'on croit
être le _Virginia_, qui allait de Boston à la Nouvelle-Orléans, avec
environ soixante passagers, et qui a été englouti en vue de l'île Perry,
l'une des Bahamas. La catastrophe a eu lieu tout près du rivage, aux
yeux d'une foule nombreuse qui était accourue pour porter secours, mais
qui en a été empêchée par la fureur de la mer. Personne n'a pu être
sauvé. Une goélette s'est aussi perdue non loin de là, sur la côte
d'Abaço, avec son équipage composé de cinq hommes. Une autre goélette du
port d'Abaço a sombré dans les mêmes parages; il y avait à bord huit
hommes, onze femmes et deux enfants. Tous ont péri.
«A ces naufrages, ajoute le _Courrier des États-Unis_, journal français
de New-York, nous aurons sans doute à ajouter plus tard ceux de
plusieurs bâtiments dont la longue disparition ne laisse guère d'espoir
sur leur sort. De ce nombre est le brick _Francis-Ashby_, qui est parti
de New-York pour Matanzas le 23 septembre, avec plusieurs passagers
parmi lesquels nous signalons à regret un de nos compatriotes. M. le
comte d'Adhémar, qui compte de nombreux amis à New-York et à la Havane.»
Un des plus beaux paquebots à vapeur naviguant entre Liverpool et les
États-Unis, le _Sheffield_, s'est également perdu, mais toutes les
personnes qui étaient à bord ont été sauvées.
Pendant que les compagnies se préparent et s'organisent pour solliciter
des Chambres, quand elles seront réunies, la concession des lignes de
fer qui sont encore à accorder, le chemin atmosphérique de Dublin, par
les épreuves dont il sort vainqueur, confirme la pensée où étaient les
premiers commissaires que notre ministère des travaux publics a envoyés
pour l'examiner, qu'une révolution est au moment de s'opérer dans les
voies de fer. M. Mallet, du corps royal des Ponts et Chaussées et ancien
député, nommé, en dernier lieu, pour faire sur ce système un rapport
détaillé et en quelque sorte définitif, est de retour d'Irlande, et sa
conclusion, comme celle de M. Brunet et des autres hommes de l'art qui
se sont réunis à lui sur les lieux, est que ce système nouveau doit être
regardé comme parfaitement pratique et sûr. Il est indispensable que,
sans plus tarder, il soit essayé en France; car on sait qu'il est
applicable sur un des bas-côtés des voies de terre, qu'il n'exige ni
terrassements, ni nivellements, ni travaux d'art, et que par conséquent
il épargnerait des capitaux énormes qui seraient dépensés en pure perte
si on devait un peu plus tard adopter l'air atmosphérique comme force
motrice. D'un autre côté, la _Gazette générale de Prusse_ annonce que M.
Shuttleworth, ingénieur anglais, propose un autre système, qu'il appelle
chemin de fer _hydraulique_. La description qu'elle en donne est
exactement conforme à celle d'un chemin atmosphérique, à cette
différence près que la pression de l'eau remplace celle de l'air, et
qu'il faut établir au-dessus du niveau du chemin des réservoirs toujours
remplis d'eau et ne la laissant jamais perdre. Ce système n'est encore
qu'à l'état de pure théorie.
[Illustration: M. de Lagrenée, ambassadeur de France en Chine.]
En attendant que l'eau trouve son utilisation dans les chemins de fer,
le tribunal de commerce de Rouen n'entend pas qu'elle serve à faire du
vin. Il vient de rendre un jugement fort bien motivé sur l'opération
appelée le _mouillage_, dans lequel il apprécie comme elle mérite de
l'être la conduite de la régie, qui tolère cette fraude commise aux
dépens du consommateur, pourvu que le droit lui soit payé sur le produit
des puits comme sur celui de la vigne. C'est étrangement comprendre sa
mission, pour une administration publique, que de croire qu'elle n'a
point à défendre les citoyens contre l'avidité et la mauvaise foi, et
que son rôle doit se borner uniquement à faire que le trésor partage du
moins avec les fraudeurs.--En vérité, nous serions tentés d'envoyer M.
le directeur-général des contributions indirectes prendre quelques
leçons de scrupules d'un nouveau gouverneur d'Abyssinie, sur lequel les
journaux allemands nous donnent des détails. Le naturaliste Schimper,
après avoir séjourné pendant six années dans ces contrées, s'est fait,
disent-ils, une position très-avantageuse auprès du roi Ubie, qui l'a
nommé gouverneur d'un district très-étendu. Il rend lui-même compte de
ces circonstances dans une lettre écrite d'Ambassa, en date du 30 juin,
et ainsi conçue: «Je suis maintenant propriétaire d'un vaste pays qui
compte une population de plusieurs millions d'habitants, et dans lequel
je suis souverain comme un comte d'empire au Moyen-Age; mais je suis
pauvre car il n'y a ici que du blé, des armes et des bestiaux; l'argent
y est rare, et je ne veux point m'en procurer en employant des moyens
violents, à l'exemple des grands de l'Abyssinie.» Nous faisons des voeux
bien sincères pour que M. Schimper ne meure pas de privations _dans sa
position très-avantageuse_. Tous les peuples sont intéressés à ce qu'il
soit établi, par un exemple prospère, qu'un souverain peut être
parfaitement heureux et ne pas mourir de faim sans liste civile. C'est
une expérience qui doit être suivie, avec curiosité.
[Illustration: L'Empereur de la Chine.]