LES THÉÂTRES.

Les affiches étaient misérables, et le marasme dramatique s'y révélait

énergiquement. Pas un drame national, pas une comédie nationale, pas un

opéra, pas un vaudeville anglais! A l'Opéra, Lablache et Rubini; à

Princess-Théâtre, madame Eugénie Garcia; ailleurs, mademoiselle Déjazet,

Levassor et Bouffé; je ne sais où, des équilibristes arabes, de petits

enfants napolitains dansant des ballets obscènes; partout des

traductions de _la Part du Diable_; enfin, un beau jour, à Drury-Lane,

_Julius César_, et, le lendemain, _Macbeth_.

Personne n'a jamais rendu suffisamment, à mon gré, l'impression de

surprise dont on ne peut se défendre quand on entend pour la première

fois l'étrange mélopée de la déclamation britannique. Sur une oreille

qui n'en a pas l'habitude, cette singulière série d'aboiements

entrecoupés d'allitérations furibondes, ces cris, ces gargarismes

étranglés, ces intonations: presque toujours à faux produisent un effet

consternant. Les noms propres surtout vous font sursauter. Qui diable

s'aviserait de reconnaître Brutus dans _Brouteuss_, Cassius dans

_Quécheuss_, et César, le grand César, dans un personnage intitulé

_Six-Heures?_ Cependant de Julius César je ne saurais dire aucun mal.

Macready _(Mecridé)_, malgré ses rides déjà prononcées, sa démarche

méthodique et le hochement régulier de sa tête, rendait avec énergie et

vérité les nobles inquiétudes, l'héroïque indécision de son personnage.

Il y avait là, d'ailleurs, un jeune comédien, son élève, qui déclama la

harangue d'Antoine de manière à rendre jaloux O'Connell lui-même. Il se

nomme. Anderson; sa figure est mâle et fière, d'un beau galbe égyptien,

et animée par des yeux noirs pétillants d'intelligence. Il avait une

damnée manière d'articuler ses perfides insinuations contre les

meurtriers de César, qui dès l'abord faisait présager sa victoire.

Jamais on n'a mieux dit le

... All honourable men!...

ni avec un _crescendo_ d'amertume mieux calculé pour faire effet sur la

foule.

La foule, soit dit en passant, est beaucoup mieux représentée par les

figurants anglais que par les nôtres. Il est vrai que les

nôtres,--indépendamment de leur stupidité naturelle,--n'ont presque

jamais sous les yeux le tableau d'une émotion populaire. Nous n'avons

pas de _hustings_, nous; nos élections se font à petit bruit, au fond de

trois urnes de bois, sur un tapis vert, dans une salle de mairie où deux

valets de ville entretiennent le bon ordre. Il y a bien loin de là au

_poll_ anglais, au vote à ciel ouvert, aux _hurrahs_ poussés par des

milliers d'électeurs enrubannés, enrégimentés, gorgés de bière et

stimulés par des suffrages à coups de poing. Le figurant anglais a vu

tout cela; il a pris part à ces accès de fièvre politique; il est

chartiste peut-être ou _repealer_; le nôtre n'est pas même garde

national. De là l'immense supériorité du premier. Dans _Julius César_,

d'ailleurs, se trouve une des plus magnifique conceptions de la tragédie

ancienne ou moderne. Je veux parler de cet entretien tenus la tente où

la colère impétueuse de Cassius se brise d'abord contre la résolution

calme, la droiture inflexible de son compagnon d'armes, et dont plus

tard cette résolution, cette droiture fléchissent à l'appel d'une

ancienne amitié. Dans cette scène, chaque mot est vivant, le dialogue

palpite.. Comme la voix frémissante des acteurs, le vers tantôt s'élève

et tantôt faiblit. Pâles imitateurs de Shakspere, partisans ampoulés du

naturel dramatique, charlatans énervés qui parodiez, l'athlète,

montre-nous dans la vide exubérance de vos prétendues fantaisies un seul

éclair de génie qu'on puisse égaler à celui-ci, et nous nous déclarons

prêts à vous pardonner tout le reste.

Drury-Lane allait fermer; Macready, las de tenir tête à l'indifférence

du public pour le drame classique (legitimate

drama),--c'est-à-dire,--tant les mots changent de sens!--pour

Shakspere, Massenger, Olway, etc., etc.,--Macready donnait ce jour-là sa

démission de directeur. Ce fut le rôle de Macbeth qu'il choisit pour

faire ses adieux à Londres. Or, savez-vous ce qu'on a fait de

_Macbeth?_... Je rougis en y songeant: on en a fait un libretto d'opéra;

on y a intercalé de force une évocation infernale qui rappelle la forêt

du _Freischutz_ et le monastère du _Robert le Diable_. On a fait

descendre sur la bruyère désolée où les soeurs barbues préparent leur

thé diabolique,--un peu de la manière de m'ame Gibou,--on y a fait

descendre un _basso cantante_, des choristes graves, des choristes

aigus, des choristes circonflexes; et tous ces gens-là braillent, avec

des voix qui n'appartiennent, disait Odry qu'à cette estimable

population:

Cuisez ensemble au fond de ce chaudron,

Aile d'orfraie, aiguillon de vipère,

Sel de lézard, pince de scorpion,

Langue de chien à la dent meurtrière,

Chauve-souris, noire hôtesse de l'air,

Aveugle ver qui rampe dans la fange;

Cuisez ensemble, et formez un mélange

Aussi brûlant une le brouet d'enfer (1).

[Note 1: _Fillet of a fenny snake_, etc. (_Macbeth_, acte IV, sc. I.)]

Ce que, dans le désespoir de mon âme et de mon tympan, je parodiais

ainsi:

Chantez ensemble au doux bruit d'un chaudron,

_Chuts_ de hibou, sifflements de vipère,

Cris de crapaud, bêlements de mouton,

Coassements de grenouille en colère,

Unissez-vous pour entonner un air,

Pourceaux, canards, corbeaux, rauque phalange,

Chantez ensemble, et formez un mélange

Bon tout au plus pour _London_... ou l'enfer.

[Illustration: Acteurs anglais.--Bartley.]

Macready n'en fut pas moins,--entre deux chansons,--un très-habile

tragédien. J'ai dit habile, et non pas autre chose. L'inspiration manque

à ce dire noté d'avance, à ces attitudes constamment nobles, et qui

veulent toujours être dignes des bas-reliefs antiques.--Le rôle de

Mac-Duff étant mal joué, la fameuse scène du cinquième acte:

--My chelsen, too?........

.....................................

He has no children!...--All my pretty ones?

manqua complètement son effet, au moins sur moi.

Il est vrai que je commençais à être inquiet pour mon propre compte.

Derrière les loges il règne une espèce de pourtour abandonné à des gens

assez mal vêtus, qui, m'ayant _entendu rire en français de l'abominable

musique à laquelle_ on a mis _Macbeth_, paraissaient m'en vouloir

sérieusement. Le mot stupide,--qui m'était échappé, j'en

conviens,--répond assez, au _stioupid_ anglais pour qu'ils en eussent à

peu près deviné le sens, et je l'entendais circuler avec des

commentaires sans doute peu obligeants pour moi.--Heureusement le

rideau, en tombant sur _Macbeth_, bien et dûment immolé par Mac-Duff,

opéra une favorable diversion.

Je n'ouïs jamais vociférations, trépignements et applaudissements

pareils à ceux qui partirent alors de tous les coins de la salle. Il

s'éleva une poussière noire, une espère de vapeur qui rougit les

lumières des lustres, L'édifice semblait prêt à éclater, et vacillait à

l'oeil comme si le vertige des spectateurs eût gagné les murailles. Je

compris alors dans toute son énergie l'expression poétique de

_tremendous cheer_, mot à mot _effroyable encouragement_, que j'avais lu

tant de fois entre parenthèses--au bas des tirades parlementaires ou des

toasts politiques.

Ou redemandait Macready. A sa place, je n'aurais pas osé retarder d'une

seule inimité le plaisir que cette masse humaine paraissait désirer si

passionnément. La toile cependant ne se relevait pas, et les cris, les

bravos, tout le sabbat continuait. On ne voyait plus, on n'entendait

plus, on ne respirait plus que du bruit. Nous dûmes, mon compagnon et

moi, sans attendre l'issue de cette bacchanale, passer au foyer pour y

prendre mie glace.

[Illustration: Acteurs anglais.--Webster.]

N. B. Le foyer de Drury-Lane est le plus chaste de tous les foyers;

Macready l'a nettoyé de toutes les impuretés pareilles à celles de notre

ancien Palais-Royal. Ceci lui a valu, avec l'estime des honnêtes gens,

un procès du propriétaire de la salle.

2e N. B. Les places sont détestables en Angleterre. ... Au bout d'une

demi-heure,--seuls dans le foyer désert, et découragés par la

consistance phénoménale de l'espèce de pâte ferme qu'on nous avait

servie en guise de sorbets,--nous nous décidâmes à rentrer dans notre

loge.

Macready n'avait point encore paru... Les applaudissements continuaient

plus furieux que jamais, et devenaient dangereux pour les banquettes. Le

lustre ne jetait plus dans l'atmosphère embrasée qu'une lueur indécise

et vague, celle du soleil au centre d'un épais nuage. Un de nos voisins

avait brisé sa canne en frappant contre les colonnes, et se servait des

deux, tronçons comme un tambour de ses baguettes. Mais personne ne

songeait à s'irriter contre l'idole récalcitrante.--O France! ô ma

patrie, pensais-je, que de pommes cuites ne fournirais-tu pas à un

parterre ainsi bravé dans son enthousiasme! Et j'admirai longtemps

encore la patience d'Albion, ses poumons, ses pieds et ses poings,--le

tout également infatigable.

[Illustration: Acteurs anglais.--Strickland.]

Macbeth reparut enfin. Ce thane farouche avait déposé le plaid, la

claimore et la toque à plume d'aigle, pour revêtir l'habit noir,

l'escarpin verni, la cravate blanche, tout l'attirait enfin d'un

gentleman bien élevé qui prémédite une contredanse ou un mariage. Il

n'était question cependant que d'un discours d'adieu.

Ce mémorable _speech_, que je pourrais vous répéter textuellement à

l'instar du _Times_ et du _Chronicle_, racontait les efforts de

Macready, constatait leur réussite, malheureusement incomplète, et

donnait les raisons qui le décidaient à quitter la partie. Un ministre

apportant sa démission aux Chambres n'aurait pu mettre dans son exposé

de motifs plus de dignité, de mesure, de franchise apparente et de

courtoisie réelle que ce directeur-acteur avouant sa défaite. Il faut

reconnaître, à l'honneur anglais,--lorsque toutefois il la possède,--une

éloquence particulière dont le mérite est de commander le respect des

auditeurs par le respect que l'orateur semble avoir pour lui-même.

Macready nous en donna ce soir-là un échantillon remarquable.

A dire vrai, je trouvais un peu longues les soirées passée à étudier

l'Angleterre dramatique. Pièces et acteurs, tout a cinquante ans de

progrès à faire pour atteindre à l'état actuel du vaudeville, de

l'opéra-comique et même du mélodrame français. Le mélodrame, par

exemple, tel qu'il se joue sur la rive droite de la Tamise, à Surrey au

Victoria-Theatre, ferait sourire de pitié l'ombre terrible des Caigniez

et des Pixerécourt. _Le Sonneur de Saint-Paul_ me paraient prodigieux de

conception quand je le comparais au _Guy Mannering_ et au

_Pilote_,--tant bien que mal découpés dans le roman de Walter Scott et

dans celui de Cooper,--que je vis à ces deux théâtres. Les autres se

disputaient, comme je l'ai dit, _la Part du Diable_,--ce chef-d'oeuvre

de l'esprit humain,--mutilée, démontée, enniaisée, attristée à faire

pleurer M. Scribe lui-même; plus, un petit vaudeville du Cymnase,

passablement dédaigné chez nous, mais qui, chez nos voisins, faisait

fureur. Cela s'appelle _Un Ange au cinquième Étage_.

[Acteurs anglais.--Buckstone.]

Vous devinez sans peine à quels bâillements immodérés j'étais souvent

réduit. Un artiste de mes amis, en compagnie duquel j'assistais à toutes

ces rapsodies, imagina, pour me distraire, de croquer sous mes yeux les

acteurs qui me semblaient dignes de cette reproduction. Grâce à lui, je

puis vous présenter aujourd'hui un des plus célèbres acteurs du théâtre

anglais, gros garçon, criard et bruyant, la joue enluminée, l'oeil vif

et la voix éclatante, c'est Bartley qu'il faut voir surtout, comme dans

la comédie du _Turf_, représenter au naturel les grossiers jockeys, les

chasseurs de renard, les Osbaldestone de la vieille et joyeuse

Angleterre.

Il me resterait à vous peindre la seule comédienne digne de ce nom que

j'aie découverte à Londres, perdue dans l'obscurité d'un petit théâtre,

le Strand,--une femme gracieuse et belle, qui joint à la joyeuseté de

mademoiselle Déjazet, tempérée par une nuance de pruderie britannique,

toute l'élégance de mademoiselle Plessy, et quelque peu de la finesse de

mademoiselle Anaïs. Mais le portrait de cette ravissante personne m'a

été dérobé,--j'ai honte de le dire,--par mon grave compagnon de voyage,

qui en était devenu amoureux. Il parlait déjà,--cet homme marié,--de

solliciter à Paris un engagement pour mistress Sterling. Ainsi se nomme

notre merveille. Il fallait toute ma prudence de célibataire pour

l'empêcher, à cette occasion, de se compromettre. _O hymen! ô hymenée_.

Farren y rendait à merveille la sensibilité nerveuse, la faiblesse

touchante, la gaieté puérile et presque douloureuse du

centenaire-enfant, victime des jeux de son petit-fils. Dans la même

pièce, Webster jouait avec une rare vivacité une gaieté communicative,

le rôle de Bob Lincoln, clerc d'avoué, ou, comme il le dit lui-même, «un

gentleman à une guinée par semaine.»

Webster pourrait justement être comparé à Bardon, du Vaudeville;

Strickland le serait plutôt à Lepeintre jeune, quoiqu'il ne jouisse pas

d'une conformation tout à fait aussi exceptionnelle. Vous le voyez tel

qu'il nous apparut dans le costume du lord grand chambellan, dans le

rôle du _baron Stout_, espèce de parvenu politique, essayant, à force de

grands airs, de se faire une place dans les rangs dédaigneux de

l'aristocratie.

Strickland est, après Farren, le meilleur _père noble_ du théâtre

anglais contemporain.

M. Buckstone a de doubles droits à l'illustration. Ce n'est pas

seulement un acteur leste et dégagé,--grimacier quelquefois, mais

amusant toujours;--c'est aussi l'auteur des plus jolies petites _farces_

qu'on ait jouées, dans ces derniers temps, au théâtre de Hay-Market. Il

excelle dans les rôles du maris justement jaloux, d'amoureux mystifiés,

de dandys évaporés et joués sous jambe, dans tous les personnages enfin

qui demandent de l'entrain, de la gaieté, du mouvement. Il revenait

d'Amérique lorsque je le vis jouer dans deux pièces composées pour lui

par lui-même; _A Kiss In the Dark (Un Baiser dans l'Ombre?)_ et _la vie

des Maris (Maried Life)_. C'est dans ce dernier personnage que je vous

le présente, véritable, type de _mirliflore_ anglais, avec sa redingote

à pattes, ses bas chinés et ses escarpins à rosettes.

[Acteurs anglais.--Mistress Fitz-Williams.]

Mistress Fitz-Williams,--comme qui dirait, à Paris mademoiselle

Julienne, si mademoiselle Julienne vivait encore,--revenait, elle aussi,

des États-Unis, qu'elle avait charmés par sa bonne humeur, sa malice

narquoise et l'originalité de son jeu. La voici costumée à la russe et

avec la coiffure dont M. de Custine s'est tant émerveillé, dans le rôle

de _la Vieille (the old Woman)_, qui n'est point à confondre, malgré le

titre et la couleur locale, avec _la Vieille_ de M. Scribe.

L'Illustration, No. 0041, 9 Décembre 1843 · 第 7 / 15 题