l'avaient suivi, Raymond Casal voyageait sur le yacht de lord Herbert
Bohun, revenant de Ceylan où les deux amis étaient allés tuer des
éléphants après avoir chassé le lion sur une des côtes du golfe
Persique. Ils avaient fait relâche à Malte pour y prendre leur courrier,
et, sans doute, Raymond avait trouvé dans le sien une lettre qui le
préoccupait particulièrement, car, durant toute la journée, il fut la
proie d'une tristesse contre laquelle son compagnon n'essaya même pas de
lutter. Quoique jamais un mot de confidence n'eût été échangé entre les
deux amis, lord Herbert avait deviné qu'un chagrin de coeur pesait sur
son cher Casal, qui n'était plus l'insouciant compagnon d'autrefois. Ils
avaient, depuis ces onze mois, vécu à peu près constamment ensemble, et
usé le temps comme il convient à deux camarades qui naviguent sous le
pavillon blanc à croix rouge du _Royal Yacht Squadron_. Ils avaient, au
mois d'août, pêché le saumon en Norvège, pour remonter ensuite jusqu'au
cap Nord. Ils étaient redescendus en Angleterre pour y passer quelques
semaines d'octobre et de novembre, le temps d'assister aux courses de
Newmarket et de se livrer, Raymond à toute la folie du jeu, et lord
Herbert au démon de l'alcool. Car sur mer, et à bord de _la
Dalila_,--c'était le nom de son bateau,--l'Anglais devenait un tout
autre homme. Il ne buvait plus une goutte d'eau-de-vie, surveillant les
moindres détails de la manoeuvre avec le coup d'oeil d'un capitaine qui
a gagné son brevet de navigation, et démontrant ainsi la survivance en
lui de ce sens des responsabilités que rien ne tue chez les hommes de sa
race. Ces cures de sobriété le préservaient sans doute de tomber dans
l'abêtissement du terrible poison. Son intelligence se réveillait dans
ces périodes, et on retrouvait avec stupeur l'Oxfordien distingué qu'il
avait été avant de demander à l'eau-de-vie la fuite de tout et de
lui-même. Pour son unique ami et qu'il aimait avec cette fidélité
britannique, si sûre et si profonde, il déployait, quand il le voyait
trop sombre, un esprit enjoué que les habitués de Phillips ne
soupçonnaient guère, et une sensibilité plus invraisemblable encore.
C'est ainsi que, durant ce grand voyage en Perse et aux Indes, entrepris
depuis décembre, il avait eu l'art de ménager avec une délicatesse
infinie les tristesses de son _alter ego_, et, l'après-midi qui suivit
le départ de Malte comme dans le dîner et dans la soirée, il sut si bien
toucher Casal par la sollicitude discrète de son affection que ce
dernier se laissa enfin aller à lui raconter le drame singulier auquel
il avait été mêlé, mais sans lui nommer Mme de Tillières, et après
l'avoir préalablement averti qu'il allait lui soumettre le plus
inexplicable des problèmes féminins. La nuit était d'une beauté presque
surnaturelle. Les étoiles brillaient de cet éclat plus large qu'elles
ont dans le ciel du Midi. _La Dalila_ fendait d'un mouvement insensible
une mer toute calme, lourde et douce, et d'une noirceur presque bleue
sous un ciel, lui aussi, d'un bleu presque noir. La fraîcheur de la
brise, délicieuse à sentir après les accablantes chaleurs de la mer
d'Égypte, achevait de donner à cette nuit un charme d'irrésistible
apaisement, et lord Herbert, enfoncé dans un fauteuil d'osier, écoutait
son ami sans parler, en tirant de régulières bouffées de sa courte pipe
en bois de bruyère. Et, s'abandonnant à la magie du souvenir, Raymond
évoquait pour lui-même plus encore que pour son muet confident toutes
les scènes de son aventure: sa rencontre avec Juliette chez une commune
amie,--ses premières visites, et comment il avait été pris à la
séduction de la jeune femme,--comment elle lui avait fermé sa porte, et
la demande en mariage à laquelle il avait été entraîné,--puis la crise
de sa jalousie, et la scène avec Poyanne,--l'arrivée de Mme de Tillières
rue de Lisbonne, et la folie avec laquelle elle s'était donnée,--puis
rien... Quand, une fois guéri de sa blessure, il était allé chez elle,
on lui avait dit son départ. Il lui avait écrit. Pas de réponse. Il
avait su sa retraite à Nançay. Il avait fait le voyage. Non seulement il
n'avait pas été reçu, mais il n'était pas arrivé à l'entrevoir. Il avait
appris là qu'elle sortait à peine et seulement pour se promener dans un
parc clos de murs qu'il avait franchis, comme un héros de roman. Le
lendemain, elle quittait le château pour une destination inconnue, ayant
sans doute été avertie de sa présence. Devant cet acharnement à le fuir,
il avait cru de son devoir de renoncer à une poursuite où il eût cessé
de se conduire en honnête homme, et c'est alors qu'il avait demandé à
Bohun de partir ensemble pour Bergen.
--«Mais,» conclut-il, «que je souffre d'une femme, il n'y a rien là
d'extraordinaire... Ce que je voudrais, maintenant que tout cela est
déjà de l'histoire bien ancienne, c'est comprendre, et je ne comprends
pas,--moins encore peut-être depuis ce que m'a appris une lettre de
Candale trouvée ce matin parmi les autres, et dont je te parlerai tout à
l'heure... Voyons, avec tout ce que je viens de te dire, quelle est ton
impression, à toi, sur cette femme?»
--«Es-tu certain qu'elle n'a jamais revu son premier amant?» demanda
lord Herbert.
--«Parfaitement certain. Il n'est pas revenu d'Amérique.»
--«Donc ce n'est pas pour lui qu'elle t'a quitté. Tu me permets une
question un peu brutale? Était-elle très passionnée?»
--«Très passionnée...»
--«Et très naïve?... Tu me comprends?»
--«Et très naïve...»
--«Et ce Poyanne, ce premier amant, avait-il beaucoup vécu dans sa
jeunesse?»
--«Lui? Pas du tout! C'est une espèce d'apôtre; du talent, d'ailleurs,
et de l'éloquence; mais ce qu'il a dû l'ennuyer! Et tu penses?...»
--«Je pense,» reprit lord Herbert, après s'être tu quelques minutes,
«que cette femme-là a toujours dû être de bonne foi dans sa conduite à
ton égard, et qu'elle t'a aimé, passionnément aimé, sans pouvoir arriver
à cesser tout à fait d'aimer l'autre... Il était sans doute l'amant de
son esprit, de ses idées, d'un certain nombre de choses d'elle que ton
influence ne pouvait pas détruire, et toi tu étais l'amant de ce qu'il
ne satisfaisait pas en elle... Ce qu'il lui aurait fallu, c'est
quelqu'un qui fût à la fois toi et lui, qui eût quelques-uns de ses
sentiments et quelques-uns des tiens..., enfin un Casal avec le coeur de
Poyanne... Je ne vois pas d'autre explication à ces bizarreries...
Arrivons maintenant à la lettre reçue ce matin, que te disait-elle?»
--«Que sa mère est morte et qu'elle-même va entrer en religion. Elle est
au noviciat des Dames de la Retraite,» et Casal ajouta: «On ne peut
pourtant pas faire s'accorder ensemble des faits comme tous ceux-là: un
premier amant pendant plusieurs années, un second pendant deux heures et
le cloître pour toute sa vie.»
--«D'abord,» dit l'Anglais, «y restera-t-elle?... Et puis, si elle y
reste, c'est un suicide comme un autre. Le couvent, c'est l'alcool des
femmes romanesques. C'est plus sentimental que le whisky, et plus vieux
jeu, c'est aussi plus fier, mais c'est bien toujours le même but:
oublier..., s'oublier!... Et de quoi te plains-tu?» continua-t-il avec
l'âcreté d'un homme qui garde une secrète rancune à quelque ancienne
maîtresse méprisée et toujours regrettée. «Une femme qui te laisse
d'elle l'idée qu'elle passe sa vie à demander pardon à Dieu de t'avoir
aimé, mais c'est unique dans notre joli siècle de comédiennes et de
gueuses...»
--«Qu'elle m'a aimé?» reprit Casal, «si j'en étais au moins sûr?»
--«Mais certainement, elle t'a aimé...»
--«Et l'autre?»
--«Elle a aimé l'autre aussi, voilà tout...»
--«Non,» reprit Casal, «c'est impossible; on n'a pas de place en soi
pour deux amours...»
--«Et pourquoi pas?» dit lord Herbert en haussant les épaules; et il
ralluma sa pipe qu'il venait de nettoyer et de bourrer de tabac tout en
parlant plus qu'il n'avait fait depuis le début du voyage. «Quand
j'étais à Séville,» reprit-il, «j'avais un cocher que possédait la manie
des proverbes; il en répétait un que je te recommande, car il contient
le mot de toute ton histoire et de toutes les histoires peut-être: _Cada
persona es un mundo..._ Chaque personne est un monde.»
* * * * *
Et les deux amis retombèrent dans le silence de la rêverie, tandis que
les étoiles continuaient de briller larges et claires, la mer de frémir,
calme, bleue et lourde, et _la Dalila_ d'avancer sur cette mer et sous
ce ciel,--moins infinis et moins changeants, moins mystérieux, moins
dangereux et moins magnifiques aussi que ne peut l'être, à travers les
tempêtes et les apaisements, les passions et les sacrifices, les
contrastes et les souffrances, cette chose si impossible à jamais
comprendre tout à fait:--un coeur de femme.
_Hyères, décembre 1889.--Paris, juillet 1890._
TABLE
Pages.
I. Un accident de voiture 1
II. L'Inconnu 26
III. L'Autre 62
IV. Les sentimentalités d'un Viveur 88
V. Première faute 124
VI. La pente insensible 152
VII. Restes vivants d'un amour mort 192
VIII. Dualisme 236
IX. Casal jaloux 270
X. Avant le duel 309
XI. Le dernier détour du labyrinthe 348
_Achevé d'imprimer_
le douze juillet mil huit cent quatre-vingt-dix
PAR
ALPHONSE LEMERRE
(Aug. Springer, _conducteur_)
25, RUE DES GRANDS-AUGUSTINS, 25
_A PARIS_