Il se produit, à l'heure des séparations irrévocables, un phénomène

singulier, assez analogue pour les choses de l'âme à l'effet de

l'éloignement sur les yeux. Vous étiez dans une ville, à en parcourir

les rues, coin par coin, à en examiner les maisons, pierre par pierre.

Un détail vous déplaisait, puis un autre. Tous les manques d'harmonie

vous frappaient: ici, l'emploi d'un style en contraste avec le caractère

du bâtiment voisin, ailleurs, l'incurie d'un délabrement; plus loin, les

gaucheries d'un fronton mal restauré. Votre impression émiettée ne vous

préparait pas à la magie du coup d'oeil d'ensemble dont vous jouissez à

présent, debout sur un pont de bateau et regardant la ville étager ses

édifices sur la côte, ou au sommet d'une montagne et vous

retournant---comme la légende veut que le roi Boabdil se soit retourné

pour revoir sa Grenade et la pleurer! Maintenant, la gloire du soleil

couchant rayonne sur la ville abandonnée; elle enveloppe d'une poussière

d'or les églises qui élèvent leurs tours vers le ciel, les faîtes

orgueilleux des monuments et jusqu'aux toits abaissés des quartiers

pauvres. L'enchantement rétrospectif qui nous saisit alors devant cet

admirable ensemble est le symbole de celui que nous impose si souvent la

mort, quand nous accompagnons au cimetière un ami qui nous fit cependant

souffrir. La ligne idéale de son être intime nous apparaît dans une

beauté que nous ne distinguions plus. Sa vraie personne, enfin dégagée

des médiocrités de l'existence quotidienne, se révèle à notre regret qui

reconnaît la place occupée par lui dans nos besoins d'âme. Nous

consentons à lui appliquer les bénéfices de cette grande loi humaine qui

veut que toute qualité ait pour condition de développement un défaut

parallèle. Nous ne voyons plus de lui que ses nobles côtés, et nous

versons des larmes de tendresse passionnée sur celui pour qui, vivant,

nous eûmes parfois d'étranges injustices. Il a senti nos injustices et

il ne sent pas nos larmes. Ironique contradiction dont triomphent les

moralistes cruels! Que prouve-t-elle pourtant, sinon que nous vivons et

que nous mourons seuls, sans avoir, qu'à de rares intervalles, connu le

coeur d'un autre et montré notre propre coeur? Les lendemains de rupture

qui, si souvent, ont de la mort la lente agonie, la résignation coupée

de révoltes, les espérances suivies de violents désespoirs, en ont aussi

cette sorte de mirages. Un humoriste a bizarrement mais finement

qualifié de cristallisation posthume cet étrange déplacement de point de

vue analogue à celui dont Mme de Tillières fut la victime, après avoir

achevé la lecture de cette lettre de Poyanne. Elle posa sur ses genoux

ces feuilles où son ami de tant d'années avait comme empreint son coeur,

et ses larmes commencèrent de couler, tristement, doucement,

intarissablement. Il était là tout entier, avec la droiture absolue

d'une pensée que, même à cette heure de la séparation, pas un mauvais

soupçon n'effleurait,--avec l'ardeur presque religieuse d'une passion

qui lui faisait trouver un délice de martyre dans les souffrances du

renoncement,--avec sa foi dans ses idées, si profonde qu'il rappelait

son grand projet d'une histoire du socialisme avec une ingénuité

d'apôtre dans ces pages d'adieu à une maîtresse adorée. Les multiples et

changeantes scènes qui avaient marqué les étapes de leur commun roman

s'évoquèrent à la fois pour Juliette. Elle revit Henry de Poyanne à leur

première rencontre. Comme elle avait dès lors senti qu'il n'était pas un

homme de ce temps, que son caractère était demeuré intact et rebelle aux

compromis d'un siècle mortel aux consciences intransigeantes! Comme il

avait été délicat dans sa manière de lui faire la cour, et avec quel

attendrissement elle l'avait senti se reprendre à la vie auprès d'elle,

se guérir peu à peu de sa première blessure,--avec quel orgueil aussi!

Car, à cette époque, il avait voulu se distinguer davantage, et ses

meilleurs discours dataient d'alors, de ces heureuses premières années

auxquelles cette lettre faisait allusion,--années où elle avait conclu

avec lui ce contrat secret d'une union à laquelle il était resté

fidèle,--au lieu qu'elle-même?... Ah! les larmes qui tombaient,

tombaient de ses yeux sur ces feuilles dont elles brouillaient l'encre,

n'étaient pas seulement des larmes de tristesse devant la beauté d'un

poème de sentiment à jamais fini... Le remords y mélangeait ses âcres

rancoeurs. Oui, ce noble ami avait raison, et bien plus qu'il ne le

disait, qu'il ne le savait. La rupture entre eux était nécessaire, d'une

nécessité invincible. Celle qu'il entourait de tant d'estime en lui

rendant sa liberté, qu'était-elle devenue? Qu'avait-elle fait? Même si

elle eût voulu maintenant empêcher ce départ, protester contre cet

adieu, refuser cette liberté ainsi offerte, elle ne le pouvait pas, elle

ne le devait pas,--après cette faute qu'à ce moment elle ne comprenait

plus, tant les phrases de ce suprême message venaient de la reconquérir,

de lui rendre ses impressions d'autrefois, sa vision du Poyanne des

jours lointains, et d'absorber, d'effacer tous ses sentiments de ces

dernières semaines. Cette reprise de tout son être par le passé dont

elle avait entre ses mains la fragile, la douloureuse relique, ne devait

pas durer longtemps. Elle fut pourtant si puissante que, durant toute la

journée, elle n'eut de pensée que pour l'absent, pour celui qui s'en

allait ainsi loin d'elle et qui l'avait tant aimée. Elle ne fut arrachée

à ce somnambulisme nostalgique et désespéré que vers le soir, par

l'arrivée de Gabrielle qui lui apportait des nouvelles de l'autre, du

blessé, qu'elle se reprocha d'avoir si étrangement oublié, alors qu'il

souffrait cependant, lui aussi, pour elle. Les conventions de silence

arrêtées lors du duel avaient été fidèlement observées, et Candale avait

raconté à sa femme la maladie de Raymond en la lui présentant comme une

légère attaque de rhumatisme au bras droit.

--«Il en a pour cinq ou six jours à peine,» dit la comtesse. «Pourvu

qu'une fois rétabli, ils n'aient pas, l'un ou l'autre, l'idée de

recommencer?»

--«Ils ne l'auront pas,» répondit Juliette; «lis cette lettre.»

Et elle tendit à Mme de Candale les feuilles où se voyait encore la

trace de ses larmes, obéissant à la fois à ce besoin dangereux et

irrésistible de confidence que nous éprouvons avec une égale force dans

l'extrême joie et dans l'extrême tristesse, et à un autre besoin, plus

généreux, celui de faire vraiment apprécier à son amie la magnanimité de

cet homme autrefois si mal jugé. Elle put voir les yeux de la jeune

comtesse se mouiller, eux aussi, de pleurs à cette lecture et elle

l'entendit qui disait:

--«Mon Dieu! si je l'avais connu!» Puis, rendant la lettre et après une

seconde d'hésitation: «Mais, as-tu cherché au juste à connaître ce que

sait Casal et comment?»

--«Il sait tout,» répondit Juliette, «c'est moi qui lui ai tout dit...»

--«Toi?» interrogea la comtesse. Elle vit de nouveau Mme de Tillières si

troublée qu'elle n'osa pas insister sur ce qu'elle devinait des

conditions de cette confidence. Juliette et Raymond s'étaient donc revus

depuis que ce dernier était venu rue de Tilsitt? Ils avaient dû avoir

ensemble une explication bien intime pour en être venus à des aveux de

cette sorte? Pas plus que Poyanne, cependant, elle ne soupçonna la

terrible vérité. Mais elle aperçut la nouveauté périlleuse de rapports

qu'une telle révélation créait entre le jeune homme et son amie, et elle

continua: «Et s'il cherche à te revoir, maintenant qu'il saura votre

rupture? Car il la saura. Les journaux parleront de la démission du

premier orateur de la droite et de son voyage aux États-Unis...»

--«S'il cherche à me revoir,» répondit Mme de Tillières, «je saurai lui

montrer qui je suis...»

* * * * *

Cette énigmatique réponse, et sur laquelle Mme de Candale ne demanda pas

de commentaires, tant elle redoutait de toucher aux plaies vives de ce

coeur si atteint, ne sous-entendait aucune idée très nette. Juliette

avait exprimé par ces mots une résolution de ne pas aller plus avant

dans la chute,--résolution très arrêtée, mais dont elle n'entrevoyait

pas la forme. Depuis la minute où elle était sortie des bras de Casal

jusqu'à celle où son amie venait de lui parler ainsi, toujours un souci

d'à côté l'avait empêchée de regarder bien en face sa nouvelle

situation. Ç'avait été d'abord l'idée de revoir sa mère, puis l'angoisse

du duel, puis son entretien avec Poyanne et l'attente affolée de ce qui

en résulterait. Tour à tour chacun de ces événements s'était présenté à

elle comme le pire des dangers, et ils avaient pourtant passé sur elle

comme ces grandes lames qui doivent tout engloutir et qui s'en vont sans

avoir rien détruit. Elle avait revu sa mère, le duel avait eu lieu, le

comte, par l'énergie de son parti pris, avait réglé leurs relations

d'une façon qu'elle acceptait comme définitive. Les problèmes les plus

insolubles étaient résolus,--sauf le dernier et le plus redoutable. Elle

se retrouvait seule et libre devant un inconnu dont la phrase de

Gabrielle lui infligea aussitôt l'obsession: que pensait d'elle Raymond?

Qu'allait vouloir cet homme en qui se résumait à présent tout l'avenir

de sa vie sentimentale?... Ce qu'il pensait? Ce qu'il voulait? Quand la

comtesse fut partie, elle alla chercher dans le tiroir de son bureau,

sur lequel tant de fois elle s'était appuyée pour écrire à son premier

amant, le billet qu'elle avait reçu du second, au matin du duel. Elle le

relut avec une infinie mélancolie, car une comparaison s'imposait qui, à

cette heure, était bien amère. La différence était trop forte entre ce

billet du lendemain de la faute et la lettre d'adieu qu'elle venait de

recevoir. Ces quelques lignes de Raymond, avec leur rappel si net de ce

qui s'était passé, avec la «charmante amie» du début, avec, à la fin,

cette allusion si directe à une organisation de leurs futurs

rendez-vous, ne permettaient pas que la jeune femme s'y méprît. Non, pas

plus que si Casal, au lieu de lui écrire: vous, lui eût infligé

l'affront du tutoiement en lui envoyant des baisers. Elle était pour lui

une maîtresse, comme Mme de Corcieux, comme Mme de Hacqueville, comme

Mme Ethorel. Ces noms, que Mme de Candale lui avait mentionnés au

hasard, lors de sa première fatale visite après l'accident de voiture,

lui revinrent tous ensemble. Il avait dû écrire sur ce ton et dans les

mêmes sentiments à celles-là et aux autres. Et pourquoi la jugerait-il

avec plus d'indulgence qu'il n'avait jugé ces autres? Parce qu'elles

étaient des femmes galantes, et elle, non? Qu'en savait-il? Elle avait

eu un amant avant lui. De cela, il était sûr. N'était-il pas autorisé à

croire que cet amant n'avait pas été le seul, rien que par la manière

dont elle s'était donnée à lui, et dans quelles circonstances! Comme un

jet brûlant de honte l'inondait tout entière à ce souvenir. Quel

contraste entre cette manière d'interpréter sa conduite et l'image que

l'autre se formait d'elle, entre ce désir brutal et ce culte, cette

piété dont l'enveloppait Poyanne, au point qu'il souffrait de ne pas

estimer son rival davantage! Mon Dieu! que dirait-il, lui, quand il

saurait la liaison que lui proposait Casal? Elle les aperçut à l'avance,

avec une précision affreuse, les détails de cette liaison, et elle en

éprouva toute l'amertume, comme un passager qui souffre de la mer et qui

monte sur un bateau, sent déjà la nausée de la houle à respirer

seulement l'odeur du bord. Elle se vit recommençant les courses

clandestines dans Paris, qui avaient été le secret supplice de ses

relations avec Poyanne, et les arrêts devant une porte sur le seuil de

laquelle le coeur bat si fort, et les sorties, voilée et frémissante, et

les retours rue Matignon. Encore avait-elle, pour la soutenir, au temps

où elle aimait le comte Henry, cette certitude que son amant souffrait

de ces tristes conditions de leur amour autant qu'elle-même. Au lieu de

l'en estimer moins, il la plaignait. Que de fois il lui avait demandé

pardon à genoux des fautes qu'elle commettait pour lui! Mais Casal? Que

connaissait-elle de son caractère? Qu'il avait été charmant de

délicatesse, tendre et soumis tant qu'il l'avait crue libre et pure.

Quel changement aussitôt que la fureur de la jalousie s'était déchaînée

en lui! Avec quelle dureté il lui avait parlé à son arrivée rue de

Lisbonne! Quel homme était-il donc et comment ne pas se souvenir des

phrases que Poyanne avait prononcées autrefois contre lui, des visibles

souffrances de Pauline de Corcieux, de toute cette légende de cynisme

dont le nom de ce viveur était enveloppé? Elle tressaillit soudain d'un

frisson de peur et qui ne venait pas seulement de ce qu'elle

appréhendait les côtés mystérieux de cette nature. Elle comprenait, elle

devinait plutôt que, malgré ses remords, malgré son besoin de se faire

estimer, malgré sa défiance soudain éveillée, elle appartiendrait à cet

homme, quel qu'il fût, si elle le revoyait, et qu'il en agirait avec

elle comme il le voudrait. Il l'avait possédée de cette possession

absolue qui ne pardonne pas. L'intensité des sensations éprouvées entre

ses bras la bouleversait, rien qu'à s'en souvenir. C'était la première

fois que l'univers de la volupté profonde s'était révélé à elle. Cet

esclavage de l'ivresse amoureuse, que presque toutes les femmes refusent

d'avouer, que presque toutes subissent ou désirent, elle en ressentait,

elle, la terreur anticipée. Si elle succombait une seconde fois, c'en

était fait de sa volonté. Il serait trop tard pour se reprendre. Et

quand il serait là, comment lui résister, puisque d'y penser, et de

loin, la laissait si énervée, si faible, si vacillante dans son rêve de

racheter sa faute? Cette faute, un égarement l'expliquait, pour une

fois, sans la justifier, mais ce serait, si elle recommençait, la

déchéance définitive, la mort de la Juliette qui avait su conserver une

fierté intacte dans une situation que le monde eût condamnée. Jadis elle

s'en absolvait à force d'honneur personnel. Hélas! qu'était-il devenu,

cet honneur, après sa visite chez Casal? Que deviendrait-il, si cette

visite n'était que le début d'une nouvelle intrigue, d'autant plus

dégradante pour elle qu'autrefois,--il y avait si peu de temps et comme

c'était loin!--Raymond avait voulu faire d'elle sa femme? Lui aussi,

malgré son caractère et ses idées, il avait rêvé le rêve dont Poyanne

parlait au début de sa lettre. Lui aussi, il avait voulu vivre avec elle

d'une vie avouée, lui donner son nom. Il l'estimait alors. Que faire

pour lui prouver que malgré tant d'apparences, malgré la réalité de sa

chute inattendue, elle méritait, sinon toute cette estime, au moins de

ne pas être traitée comme une femme galante qu'elle n'avait jamais été,

qu'elle n'était pas, qu'elle ne serait jamais?

Sous l'influence de ces réflexions torturantes et durant les quelques

journées de répit que lui donnait la réclusion forcée de Casal, un

projet commença de s'ébaucher en elle, le seul qui mît d'accord tant

d'éléments contradictoires de son être; car il satisfaisait à la fois

son besoin de demeurer digne du culte que lui portait Poyanne, son

passionné désir de racheter ce qu'elle pouvait racheter de sa faiblesse,

son indestructible appétit d'honneur, et par-dessus tout sa chimère de

remonter dans le jugement de ce Casal, qu'elle ne cessait pas d'aimer, à

une place haute, plus haute peut-être qu'auparavant. Il avait encore

cela pour lui, ce projet, de s'accorder avec l'impression d'immense

lassitude où aboutissait la multiplicité de ces secousses successives...

Si cependant elle ne revoyait jamais Raymond? Si, quittant Paris et pour

toujours, avant qu'il eût pu la joindre, elle allait se réfugier dans

son asile d'enfance et de jeunesse, dans ce cher Nançay, où déjà, lors

de son premier grand malheur, en 1870, elle avait connu la magie

consolatrice de la solitude? Oui, si elle s'en allait, lui laissant le

souvenir d'une femme qui, ne pouvant plus être l'épouse, ne veut pas

n'être que la maîtresse? Il saurait certainement le départ de Poyanne

pour l'Amérique. Il ne la soupçonnerait donc pas d'être retournée au

comte après s'être donnée. Il faudrait bien qu'il lui rendît la justice

qu'elle n'avait pas cherché auprès de lui une vulgaire aventure de

galanterie. Mais accepterait-il cette fuite? Ne la poursuivrait-il pas

dans sa retraite? Hé bien! elle irait plus loin encore. Une fois entrée

dans la voie de la rupture et du définitif éloignement dont Poyanne lui

donnait un si courageux exemple, elle sentait que sa force grandirait

avec le danger, et elle entrevoyait, ce qui fut le songe sublime de

toutes les amoureuses délicates en proie aux tempêtes du coeur et du

sort, un suprême refuge contre Raymond,--celui d'une porte de cloître.

De celle qui finit ainsi, dans les austérités d'une cellule et à l'ombre

de la croix, l'homme le plus méprisant ne peut pas douter. Et cette

entrée en religion lui coûterait si peu, brisée, à demi morte comme elle

était maintenant. Entre elle et l'asile sacré, il n'y avait que Mme de

Nançay.

--«Non,» songea-t-elle, «je ne peux pourtant pas à cause de maman.»

C'était là encore un nouvel obstacle auquel elle n'avait pas pensé. Déjà

ce serait si difficile de lui faire accepter l'idée d'un exil absolu,

loin de Paris, à cette pauvre vieille mère qui devrait renoncer à toute

espérance de voir sa chère enfant remariée? Que lui dire pour justifier

cette résolution subite? Quelle partie de la vérité lui avouer, qui la

décidât sans la désoler? L'appréhension de cet entretien était si vive

que Juliette le remettait du matin à la soirée et de la soirée au matin,

et elle aurait reculé encore si, dans l'après-midi du quatrième jour,

elle n'avait été contrainte à une action par l'annonce de la toute

prochaine arrivée de Raymond. Comme elle rentrait d'une longue promenade

solitaire faite au Bois dans ces mêmes allées désertes où elle s'était

résolue une première fois à ne plus le recevoir, elle trouva qu'un

commissionnaire avait apporté en son absence une merveilleuse corbeille

de roses et d'orchidées, à l'anse de laquelle était épinglé un billet

dont l'écriture lui brûla les yeux rien qu'à la regarder. Quoique les

lettres en fussent altérées, comme d'une main qui dirige difficilement

la plume, elle avait reconnu qui les avait tracées, et c'était, au

crayon et sur une carte, les simples lignes suivantes:

* * * * *

--«Les premiers mots que je peux écrire sont pour rassurer mon amie et

lui demander à quelle heure je peux me présenter chez elle, demain, qui

sera ma première sortie.

«R. C.»

* * * * *

Tandis qu'elle lisait ce billet qui avait dû coûter au blessé un grand

effort, elle respirait l'arome voluptueux des belles roses. Ce parfum

l'enveloppait comme une caresse, en même temps que de ce papier

qu'avaient touché les doigts du jeune homme montait vers elle une

volonté de possession. Tout d'un coup, et comme si elle se fût débattue

contre un sortilège, elle le déchira, ce papier, en vingt morceaux

qu'elle jeta au vent par la fenêtre ouverte du jardin. Puis, ayant porté

sur le perron la corbeille des dangereuses fleurs, elle rentra dans sa

chambre pour se jeter à genoux et prier. Que se passa-t-il dans cette

âme en détresse durant cette heure qui fut certainement _l'heure_ de sa

vie? Y a-t-il, comme l'instinct de tous les âges l'a supposé, dans la

prière ainsi élancée d'un coeur qui souffre vers l'Inconnaissable

Esprit, auteur de toute destinée, une vertu réparatrice, une chance

d'obtenir une aide pour les défaillances de la volonté? Fut-ce à cet

instant, et par un pacte fait avec elle-même, que Juliette prononça,

devant sa conscience, le voeu qu'elle devait, moins d'une année plus

tard, accomplir? Quand elle se releva, une flamme brillait dans ses

prunelles, une pensée éclairait son front. Elle monta tout droit dans

l'appartement de sa mère qui, la voyant ainsi transfigurée, demeura tout

étonnée:

--«Qu'est-ce que tu vas m'annoncer avec cette physionomie exaltée?» lui

dit-elle. Depuis tant de jours, elle trouvait sa fille si triste que

cette métamorphose subite lui faisait peur.

--«Une résolution que je vous demande d'approuver, chère maman,

quoiqu'elle doive vous sembler bien peu raisonnable,» répondit Juliette.

«Je pars pour Nançay ce soir.»

--«Mais c'est insensé, en effet,» reprit la mère. «Tu oublies que le

docteur t'a mise en observation, comme il dit...»

--«Ah! il s'agit bien de ma santé,» répliqua Mme de Tillières; puis,

gravement, presque tragiquement: «Il s'agit de savoir si vous aurez pour

fille une honnête femme qui puisse vous embrasser sans rougir, ou une

malheureuse...»

--«Une malheureuse?...» répéta Mme de Nançay avec une visible stupeur;

et, forçant Juliette de s'asseoir sur le tabouret, à ses pieds, elle lui

caressa les cheveux avec une infinie tendresse, et elle continua:

«Allons, confesse-toi à ta vieille mère, mon enfant aimée. Je suis sûre

que tu as encore laissé quelque folle idée germer dans cette pauvre

tête. Tu as un tel art de gâter avec tes imaginations une vie qui

pourrait être si douce...»

--«Non, maman,» dit-elle, «ce ne sont ni des idées ni des imaginations.»

Et d'une voix encore plus sombre: «J'aime quelqu'un dont je ne peux pas

être la femme, et qui me fait la cour. Je sens, je sais que si je reste

ici et si je le revois, je suis perdue, perdue, entendez-vous? perdue,

et je n'ai plus que la force de fuir...»

--«Comment!» répondit la mère avec une épouvante où se trahissait

l'ingénuité de sa sollicitude, «ce n'est pas le départ de M. de Poyanne

qui te bouleverse ainsi?... Je devinais bien que tu avais le coeur

troublé. J'ai cru que c'était pour lui et que lui-même s'en allait parce

qu'il t'aime et qu'il n'est pas libre...»

--«Ne m'interrogez pas, chère maman,» reprit Juliette en joignant les

mains, «je ne peux rien vous expliquer, rien vous dire... Mais si vous

m'aimez, comprenez que je ne vous parlerais pas de la sorte sans un

comble d'angoisse, et promettez-moi que vous ne m'empêcherez pas de

faire ce que je veux faire...»

--«Quoi?» s'écria la vieille dame. «Mon Dieu! ce n'est pas de me quitter

pour entrer au couvent?»

--«Non,» dit Mme de Tillières, «mais je veux me retirer de Paris pour

toujours... Je veux que nous abandonnions cet appartement où je ne

remettrai plus les pieds, jamais, ni jamais dans cette ville...

Pardonnez-moi si je vous laisse le soin de vous occuper de détails qui

devraient m'incomber. Je désirerais que tout ce qui m'appartient me fût

envoyé au château, où je vous attendrai...»

--«Tu n'y penses pas,» dit la mère. «Dans un mois, dans un an, tu seras

lasse à mourir de Nançay et de la solitude... Les sentiments qui

t'affolent seront finis... Et la vie là-bas, sans autre compagnie que ma

vieille figure, te paraîtra, te sera insupportable...»

--«Avec vous, ma mère, avec vous toujours et là-bas, voilà mon seul

salut,» répéta la jeune femme en baisant avec passion les blanches mains

ridées qui erraient sur son pauvre visage. «Ah! ne discutez pas avec

moi. Vous m'aimez, vous me voulez loyale et honnête, aidez-moi à me

sauver...»

--«Avec moi? Toujours?...» dit mélancoliquement Mme de Nançay. «Et que

deviendras-tu, seule au monde, quand tu ne m'auras plus? Je dois

pourtant mourir avant toi, et alors?...»

--«Quand je ne vous aurai plus,» dit Juliette avec un regard que la mère

ne lui connaissait pas, «j'aurai Dieu.»

* * * * *

Un Coeur de femme · 第 21 / 22 段