vivant après l'amour n'est pas seulement vrai en lui-même d'une vérité
physiologique et naturelle. Il l'est aussi d'une vérité sociale, si l'on
peut dire, tant sont d'ordinaire pénibles les conditions qui
accompagnent ce réveil de notre pensée que la passion a grisée, cette
reprise de notre personne qui a cru se donner, qui n'a pu que se prêter.
Et il faut se retrouver l'homme qui va, qui vient, qui appartient à un
métier, avec des intérêts à suivre, un rôle à soutenir, des devoirs à
pratiquer. Il faut redevenir, non plus l'amante pour qui rien n'existe
ici-bas que l'amant, mais la femme du monde sur qui pèsent mille corvées
opprimantes, avec une maison à diriger, des visites à rendre, une
réputation à garder, les innombrables soucis mesquins de l'existence
quotidienne. Heureuse encore celle qui ne doit pas, rentrée au logis,
apporter au baiser confiant d'un mari ou aux innocentes caresses d'un
enfant un visage que brûle encore la fièvre d'un bonheur défendu! Si
seulement ces rechutes affreuses de l'Idéal dans le Réel
s'accomplissaient par une gradation ménagée! Non. Le plus souvent un
insignifiant détail y suffit et une secousse de quelques secondes. Ce
fut le cas pour Juliette, qui, venant de tout oublier dans les bras de
Casal, dut rapprendre d'un coup la dure vérité de sa situation par le
fait le plus brutalement vulgaire: elle avait laissé à la porte le
fiacre qui l'avait amenée, et le cocher, las d'attendre, était descendu
du siège. Il se promenait de long en large, à côté de sa voiture,
faisant sonner sur le trottoir sec ses lourdes semelles. Quand il
reconnut sa cliente, il lui ouvrit la portière avec une bonne figure
joviale où la jeune femme crut lire la plus insultante des ironies, et
ce fut d'une voix presque étouffée d'émotion qu'elle donna une fausse
adresse, quelconque, au hasard, celle d'un magasin de parfumerie situé
dans la rue du Faubourg-Saint-Honoré. Elle venait de se rappeler que le
valet de pied était allé de chez elle prendre ce coupé. Si ce cocher
goguenard s'avisait de rechercher qui elle était? S'il en parlait avec
ses gens et s'il racontait cette visite de deux heures?--Quelle visite
et à qui?... À cette seule idée, la pourpre de la confusion se répandit
sur son visage, et tout son être se figea d'une épouvante qu'elle ne
connaissait pas. Pour la première fois elle aperçut, bien en face, la
chose nouvelle, l'irréparable chose que jamais elle n'eût crue
possible:--elle avait un nouvel amant, elle, Mme de Tillières! Et dans
quelles conditions s'était-elle donnée? À la veille d'un duel provoqué
par sa faute entre deux personnes qui maintenant possédaient sur elle
des droits égaux! La vibration exaltée de ses nerfs qui durait encore se
transforma soudain, à cette évidence, en une honte presque affolée. Déjà
le fiacre s'était arrêté à la porte indiquée. Elle descendit sans oser
regarder le cocher en le payant. Elle n'osa pas davantage entrer dans le
magasin. Elle n'osait pas regarder les passants. Il lui semblait que sa
criminelle aventure était écrite sur son front, dans ses yeux, dans ses
moindres gestes. Elle marcha devant elle quelques pas, comme si elle eût
été poursuivie par un espion chargé de savoir d'où elle venait, où elle
allait. Elle tournait le dos à la rue Matignon. Elle ne s'en aperçut
qu'en arrivant sur une des larges avenues qui conduisent à l'Arc de
Triomphe. Le soir assombrissait le ciel, où les premiers becs de gaz
brûlaient d'une flamme blanche. Elle consulta sa montre qui marquait
près de huit heures et demie.
--«Mon Dieu!» songea-t-elle, «et ma mère qui m'attend depuis plus d'une
heure! Comme elle va être inquiète, et que lui dire?...»
Oui! que lui dire? Dans un nouvel éclair d'épouvante, elle se figura la
vieille femme avec ses yeux de demi-sourde, si aigus, si fins, si
habitués à lire jusqu'au fond de son coeur, à elle, grâce à la lucidité
presque surnaturelle de l'extrême tendresse. Comment allait-elle
supporter ce regard? Cette appréhension fut si vive, que Juliette se
sentit presque évanouir. Un découragement subit l'envahit, infini,
suprême, qui la fit s'asseoir sur un banc désert, isolé dans ce coin
d'avenue. C'est à des moments pareils que des âmes comme celle-là,
bouleversées par le plus cruel désarroi intime, conçoivent de ces
foudroyantes résolutions de suicide, qui demeurent inexplicables même à
leurs proches, et, involontairement, Juliette songea à la mort. Elle
n'avait qu'à héler cette voiture qui passait, à se faire conduire au
pont le plus voisin. Son imagination lui peignit l'eau verte du fleuve,
en train de couler dans le crépuscule, paisible et profonde. Pour la
première fois de sa vie, elle, la femme d'énergie, et si résolue à
vivre, si habituée à se dominer, elle éprouva cet attrait du grand repos
qui, à la même place, avait peut-être tenté dans cette même tristesse du
crépuscule plus d'une créature misérable: mendiante affamée des rues,
fille délaissée, amante jalouse. Physiques ou morales, toutes les
détresses traversent cette crise de la tentation funèbre; toutes
éveillent dans le coeur un intense appétit du néant, et, devant
certaines souffrances, grande dame et vagabonde du pavé sont égales.
Mais Juliette gardait, à travers les égarements d'une sensibilité
décomposée, une idée trop habituelle du devoir pour sombrer ainsi, sans
un souvenir pour ceux à qui elle était nécessaire. Elle se vit, dans
cette rapide hallucination, morte en effet, rapportée chez elle, et le
désespoir de sa mère. Cette image lui rendit Mme de Nançay si présente,
qu'elle se dit: «Je ne lui causerai pas cette douleur,» et elle se leva
brusquement en se répétant:
--«Ah! chère, chère maman! Elle doit tout ignorer. J'aurai ce courage.»
Et elle osa la héler, cette voiture qui passait, mais non pas pour se
faire conduire du côté de la Seine. Elle s'était décidée à rentrer
bravement, avec la résolution de mentir encore une fois, pour épargner
du moins une personne parmi celles qui l'aimaient. Toutes les autres:
Poyanne, Casal, Gabrielle, que de soucis elle leur avait infligés!
«Mentir encore!» se dit-elle. Ah! Dieu! les avait-elle prodigués, ces
mensonges, depuis qu'elle errait dans ce labyrinthe des complications
sentimentales! Mais qu'était maintenant ce remords à côté du poids qui
désormais écraserait sa conscience? L'effort auquel elle s'astreignit
pour inventer un petit roman dans ce fiacre qui la transportait eut du
moins ce bon résultat: durant ce court espace de temps, elle acheva de
secouer son ivresse nerveuse, qui avait eu pour première forme toute la
folie abandonnée de l'amour, et, pour dernière, cette frénésie de
désespoir. Elle allait peut-être souffrir davantage maintenant de la
tragique impasse où elle s'était engagée, mais elle allait en souffrir
comme d'un mal défini, sur lequel on raisonne, et non plus dans cet
affolement où la nature humaine se déséquilibre, au point de perdre même
la dignité de sa souffrance. Il ne fut pourtant pas bien grand, cet
effort. L'histoire qu'elle imagina pour paraître devant sa mère sans que
le soupçon s'éveillât chez la vieille dame était très simple, mais trop
en accord avec son teint défait, ses yeux lassés, la brisure visible de
tout son être.
--«Je me suis trouvée mal dans la rue,» dit-elle, «comme je revenais à
pied, pour marcher un peu, et on a dû me porter dans une pharmacie. Je
n'ai pas voulu que l'on vous prévînt, pour ne pas vous inquiéter, chère
maman, et puis vous vous êtes tourmentée davantage.»
--«Pourvu qu'on trouve le médecin tout de suite,» répondit la mère, trop
effrayée de voir sa fille dans un pareil état de lassitude pour avoir la
moindre méfiance. «Pauvre enfant, ton visage est tout altéré, et tu
pensais à moi encore... Que tu es bonne!...»
Elle l'embrassait tendrement en prononçant ces mots, sans se douter
qu'elle faisait mal à Juliette par cet excès même de crédulité.
--«Je me sens mieux,» répondit celle-ci; «c'est bien assez que le
docteur vienne demain matin, si j'ai passé une mauvaise nuit... Je vais
essayer de reposer...»
--«Oui, va te reposer,» dit la mère. «Je me charge de recevoir
Gabrielle, qui est revenue trois fois et qui repassera vers les neuf
heures... As-tu quelque chose à lui dire?»
--«Non, chère maman; expliquez-lui que je suis rentrée bien souffrante
et que je n'ai pas pu l'attendre... Je n'ai la force de rien.»
* * * * *
Ce dernier soupir du moins ne mentait pas. Elle avait été capable de
cette dernière tension d'énergie pour affronter les yeux de sa mère.
Mais Gabrielle qui lui parlerait de Casal; mais Poyanne surtout, qui
devait, lui aussi, être là vers les neuf heures,--non, elle ne pouvait
pas les voir! Demain, quand elle aurait repris ses forces, elle se
retrouverait maîtresse d'elle-même. Pour le moment, elle avait besoin de
solitude, quoiqu'elle sût trop quels fantômes obséderaient sa nuit
d'insomnie. Mais elle n'en était plus à calculer avec la douleur. Dans
les crises suprêmes des drames intimes, l'être passionné ressemble aux
soldats dans la bataille. Il ne sent point les blessures et n'essaie
même plus de les éviter. Juliette voulait à tout prix y voir clair en
elle-même. L'action qu'elle venait de commettre avait été si peu
préméditée! C'était, cet abandon de sa personne à Casal, quelque chose
de si complètement, de si absolument inattendu, qu'il lui fallait des
heures et des heures pour admettre que cela eût positivement eu lieu,
pour en comprendre la _réalité_; et, sitôt qu'elle fut couchée dans son
lit, toutes lumières éteintes, rendue à la pleine possession de sa
pensée, ce fut bien cette idée qu'elle commença de prendre et de
reprendre:--Elle était la maîtresse de Raymond. C'était vrai! De ces
mêmes bras qui maintenant se repliaient contre sa poitrine, par un geste
d'enfant malade, elle l'avait serré contre elle. De ces mêmes lèvres
qui, de temps à autre, exhalaient cette unique plainte: «Mon Dieu! ayez
pitié de moi!... Mon Dieu!...» elle lui avait rendu ses baisers. Ils la
brûlaient encore, insinuant au plus intime de son être une ardeur de
passion qui ravivait son souvenir. Quel vertige l'avait précipitée à
cette faute? Quelle force de destinée l'avait conduite vers cette
maison, vers cette chambre, vers cette minute ineffaçable où elle
s'était sentie trop faible pour résister à celui qu'elle était venue
seulement implorer? Les diverses scènes de l'après-midi défilèrent
devant son esprit les unes après les autres, et sa promenade dans la
solitaire allée du jardin, et l'arrivée de Gabrielle, et l'entretien
avec Henry, et la course en voiture, et sa résolution subite d'aller rue
de Lisbonne. L'effrayante rapidité avec laquelle s'était accomplie sa
chute ajoutait encore à sa honte, et elle se répétait à voix haute, avec
un désespoir mêlé de stupeur qui lui faisait entendre sa voix comme si
c'eût été celle d'une autre:
--«Que je me méprise! Que je me méprise!...»
Mais se mépriser, mais se tordre dans le remords, mais verser des larmes
d'agonie, de ces larmes où l'on se pleure soi-même à la manière des
mourants, c'est expier, ce n'est pas effacer. Le fait était là, et avec
lui ses conséquences immédiates. Elle allait se retrouver demain en
présence de Poyanne. Comment agirait-elle? La véritable noblesse, elle
le sentait, lui ordonnait de tout dire, d'avouer son égarement, quitte à
subir, comme une punition trop méritée, l'outrage d'un abandon sans
merci. Elle se représenta le détail de ce terrible aveu, le visage
tourmenté d'Henry, son regard tandis qu'elle lui parlerait, et elle se
rendit compte, avec un effroi inexprimable, que d'avoir trahi cet amant
si noble n'avait pas tué en elle sa sensibilité morbide à l'égard de la
douleur de cet homme. L'idée que par cette confession elle lui
déchirerait si cruellement l'âme, la fit se rejeter en arrière et se
dire:
--«Non, je ne lui avouerai jamais cela.»
Hé bien! Ne pouvait-elle pas rompre sans cet aveu? Car, cette fois, il
fallait rompre, et de rester la maîtresse de Poyanne, ayant été celle de
Casal, constituait un degré d'abaissement auquel elle ne descendrait
jamais. Elle n'aurait pas deux amants à la fois!--Hélas! ne les
avait-elle pas? N'avait-elle pas cédé au second avant d'avoir réglé sa
situation vis-à-vis du premier? L'un et l'autre n'étaient-ils pas en
droit de se dire, à cette même minute: «Je suis l'amant de Mme de
Tillières?...» Afin de se laver devant sa propre conscience de la
flétrissure dont elle se sentait souillée à cette pensée, elle répétait:
«C'est cette histoire de duel qui m'a affolée. J'ai perdu la tête. Sans
le danger de cette rencontre, jamais je n'aurais revu Casal. Jamais!
Jamais!... Du moins je les aurai empêchés de se battre...» En était-elle
sûre? Et voici que, tout d'un coup, cette nouvelle panique passa sur
elle pour achever de la terrasser. Elle raisonnait, depuis la promesse
de Casal, comme si la lettre d'excuses avait été acceptée par Poyanne.
Mais l'accepterait-il? Il l'eût acceptée, certes, si elle avait pu le
voir, à neuf heures, comme il était convenu, lui parler, l'envelopper de
son influence. Et elle avait reculé devant cet entretien! Déjà sa
trahison portait ses fruits. Si le duel avait lieu maintenant, elle en
serait deux fois responsable. Et il aurait lieu. Comme il arrive dans
des moments pareils, la prévision du pire s'imposa soudain à cette
imagination torturée. Elle retrouva toutes ses anxiétés de l'après-midi,
exaspérées encore par ce surcroît d'épouvante que, maintenant, cette
rencontre à main armée mettrait en face l'un de l'autre ses deux amants,
et elle continuait à vibrer pour tous les deux, plus fortement encore à
cette minute. En songeant à l'un, elle se sentait, malgré tout, envahie
par les fièvres de la volupté éprouvée entre ses bras, tandis que celui
qu'elle avait trahi lui tenait au coeur par des racines d'autant plus
vivantes qu'elle y avait touché pour les arracher. Elle n'avait fait que
de les endolorir. Elle le plaignait de l'outrage qu'elle venait de lui
infliger, et cette pitié s'accroissait de tous ses remords. Ah! Quel
haïssable, quel criminel dualisme d'âme! Mais où trouver la force d'en
triompher, aujourd'hui qu'après tant de luttes, si sincères, pour
réduire sa vie à l'unité, elle venait de mettre dans les faits ce qui
n'avait été jusque-là que dans son coeur. Ses efforts les plus
consciencieux avaient produit ce monstrueux résultat que maintenant
Casal possédait sur elle les mêmes droits que Poyanne. Comment guérir?
Comment même se comprendre? Et elle se répétait:
--«Ce n'est pas vrai, on n'a pas deux amants, pas plus qu'on n'a deux
amours. On aime l'un ou on aime l'autre...»
Elle avait beau se la dire et se la redire, cette formule de conscience,
et s'y attacher en esprit avec la rage de quelqu'un qui se sent emporté
par un souffle de tentation coupable auquel il ne veut pas s'abandonner,
elle retrouvait toujours en elle ce jeu contradictoire des deux
sentiments qui s'exaltaient l'un l'autre au lieu de se détruire, et
toujours aussi la vision du tragique danger que couraient ses deux amis.
Vers le matin, au sortir du sommeil fiévreux de six heures qui termine
en un cauchemar accablé des nuits pareilles, elle eut un éclair
d'espérance. On était venu la veille au soir déposer une lettre à son
nom avec prière de la lui remettre aussitôt. Elle reconnut l'écriture de
Casal. Ce fut avec un tremblement qu'elle ouvrit l'enveloppe. Voici les
lignes qu'elle renfermait:
* * * * *
«_Mardi soir._
«J'ai tenu ma parole, ma charmante amie, et j'ai écrit à M. de P...
Cette lettre, qui m'a tant coûté, vous prouvera combien je veux vous
plaire. Ce billet veut vous porter aussi toute ma reconnaissance et vous
demander si vous ne regrettez pas trop ce que vous avez fait pour moi.
Si, comme je l'espère, les choses s'arrangent, j'irai chez vous à deux
heures, vous dire moi-même tout cela. Si j'étais sûr que vous serez
celle que vous avez été aujourd'hui, je vous demanderais de revenir rue
de Lisbonne écouter ces choses et d'autres encore. Mais je comprends que
ce ne serait pas prudent. Ne puis-je pas espérer que vous reviendrez
bientôt, sinon là, du moins dans un coin plus sûr, où je puisse vous
répéter combien je suis votre
«RAYMOND.»
(_Copie._)
«Monsieur,
«A la veille d'une rencontre comme celle qui doit avoir lieu demain, la
démarche que je hasarde auprès de vous risquerait d'être interprétée
singulièrement si je n'avais fait mes preuves de bravoure comme vous
avez fait les vôtres, et si je n'ajoutais que vous pourrez, à votre gré,
ne tenir aucun compte de ce billet. S'il vous convient de ne pas l'avoir
reçu, mettez que je ne l'ai pas écrit, voilà tout. Mais j'aurai, moi,
soulagé ma conscience d'un remords. Les hommes de votre talent et de
votre caractère sont trop rares dans notre pays et leur existence trop
précieuse pour que j'éprouve la moindre honte à vous dire que je
regrette le mouvement de vivacité auquel j'ai cédé l'autre soir. Je vous
répète, monsieur, qu'en vous écrivant, j'obéis à un scrupule de
conscience, et que, si vous ne jugez pas cette satisfaction suffisante,
je reste à votre disposition, comme il a été convenu. Quoi que vous
décidiez, vous verrez dans ceci la preuve de ma particulière estime.
«CASAL.»
* * * * *
--«Henry ne peut pas refuser des excuses ainsi présentées,» se dit la
jeune femme quand elle eut lu et relu les deux lettres réunies sur la
même feuille de papier, et cette réunion lui fit éprouver, pour la
première fois depuis qu'elle connaissait Casal, l'impression de quelque
chose d'un peu brutal, de presque indélicat. Elle aurait voulu qu'il ne
mêlât point ainsi, d'une manière aussi naturelle, l'expression de ses
sentiments et le souvenir de son rival. Ce n'était qu'une nuance, mais
les femmes qui sentent les nuances les sentent toujours, et celle-ci,
même dans cette crise si violente de sa destinée, trouva en elle de quoi
souffrir de cette confusion, comme aussi de la demande de nouveaux
rendez-vous qu'exprimaient les dernières phrases de la lettre de
Raymond. C'est qu'elle y sentait, sous l'apparent respect des formules,
le droit de cet homme sur elle et la main mise par lui sur sa volonté.
Il lui parlait comme à une maîtresse avec qui l'on n'est pas encore trop
familier, mais sur la complaisance de laquelle on compte absolument.
Aurait-elle donc voulu que Casal considérât le don qu'elle lui avait
fait de sa personne comme une simple aventure? Ce billet n'attestait-il
pas que du moins il croyait s'être engagé avec elle dans une liaison?
Pourquoi cette idée, au lieu de lui apparaître comme une preuve de
sincérité, la froissa-t-elle soudain tout entière? N'avait-elle pas
d'autre part une preuve de la soumission de cet homme à ses désirs dans
cette copie de la lettre à Poyanne qui avait dû, comme il le disait,
tant lui coûter? Elle eut un mouvement de révolte contre elle-même, à
constater qu'elle n'avait pas plus de gratitude pour une démarche qui
certainement empêcherait le duel. Elle reprit un par un les termes dans
lesquels étaient rédigées ces excuses et elle se contraignit à s'en
démontrer la finesse impérative.
--«Sauvés!» dit-elle, «ils sont sauvés! Qu'importe que moi je sois
perdue?»
Cette espérance se doublait cependant d'un reste bien douloureux
d'inquiétude, car elle ne put se retenir d'envoyer rue Martignac vers
les dix heures, sous un prétexte quelconque. Elle voulait être
absolument sûre que le comte n'était pas sorti. Quand elle apprit au
contraire qu'il avait quitté son appartement de grand matin, sans
spécifier le moment où il rentrerait, ce fut l'espérance qui retomba
tout d'un coup, et l'inquiétude qui recommença, plus forte de minute en
minute. Vainement se répéta-t-elle: «Je suis folle, même si l'affaire
s'arrange, il faut bien qu'il voie ses témoins.» Elle n'arriva plus à
calmer l'excès de son anxiété. Que faire? Envoyer aussi chez Casal? Elle
y songea longtemps, et commença même plusieurs brouillons de lettres;
puis elle n'osa pas. Elle se préparait, en désespoir de cause, à écrire
à Gabrielle de Candale, lorsque la porte s'ouvrit et donna accès à cette
dernière. Le visage bouleversé de cette fidèle amie ne permettait guère
le doute à Juliette:
--«Ils se battent?...» s'écria-t-elle.
--«Enfin je te trouve,» dit la comtesse sans répondre directement à
cette question qu'elle prit sans doute pour un simple cri d'effroi, «et,
je comprends, tu as passé ton après-midi à essayer de convaincre
Poyanne... J'ai bien deviné que tu n'avais pas réussi, quand j'ai su
dans quel état tu étais rentrée... Oui, ils se battent. J'en suis sûre
maintenant. J'ai vu hier soir sur la table de Louis la boîte de
pistolets que l'on avait apportée toute cachetée de chez Gastinne... Et
ce matin, quand il est parti, dès les huit heures, cette boîte n'était
plus là... J'ai su par le concierge qu'il avait donné au cocher
l'adresse de Casal... J'ai attendu son retour, dans l'espérance
d'apprendre l'événement, quel qu'il fût, toute la matinée. Et ne le
voyant pas revenir vers onze heures, je n'ai pas pu rester plus
longtemps sans nouvelles. Mais que sais-tu, toi-même, parle, que
sais-tu?»
--«Je sais que Raymond a insulté Henry,» dit Mme de Tillières, «voilà
tout, et que c'est là l'origine de l'affaire. Mon Dieu! dire qu'à cette
heure-ci un des deux meurt peut-être et que j'en suis cause! Partons,
Gabrielle, viens avec moi. Allons-y. S'il était encore temps?... Ton
concierge t'a dit où est allée la voiture de Louis... Nous ferons bien
parler celui de Casal ou de lord Herbert. Il y a pourtant un dernier
endroit d'où ils sont partis...»
--«Mais c'est insensé,» répondit Mme de Candale. «D'abord nous
arriverions trop tard, si nous arrivions... Et puis je ne te laisserais
pas te déshonorer par une démarche pareille et qui ne servirait à rien
qu'à te perdre... Nous nous devons à notre nom, nous autres... Voyons,
ma Juliette, sois plus fière et plus forte...»
--«Ah! il s'agit bien de mon nom et de ma fierté!» s'écria sauvagement
Mme de Tillières. «Il s'agit que je ne veux pas qu'ils meurent,
entends-tu, je ne le veux pas...»
--«Tais-toi,» dit la comtesse, «on ouvre la porte.»
Le valet de pied entrait en effet. La phrase qu'il prononça, et qui
était très simple, revêtait à cette heure pour les deux femmes une
signification si redoutable qu'elles se regardèrent avec épouvante:
--«M. le comte de Poyanne est là qui demande si Madame la marquise peut
le recevoir.»
--«Faites-le entrer,» dit enfin Juliette. «Va dans ma chambre à
coucher,» continua-t-elle, en s'adressant à Gabrielle... «J'aurai besoin
que tu sois là peut-être... tout à l'heure... Ah! que je tremble!»
À peine en effet pouvait-elle se tenir debout. S'il y avait eu une
rencontre, Poyanne en était donc sorti sain et sauf! Mais l'autre? Et il
y avait eu une rencontre. Elle le devina au premier regard jeté sur le
comte, qui était devant elle maintenant, très pâle et vêtu de la
redingote noire destinée à mieux tromper les balles. Elle s'élança
au-devant de lui, sans plus songer à ce qu'il penserait de cette façon
de le recevoir:
--«Hé bien?...» dit-elle d'une voix à peine distincte.
--«Hé bien!» répondit-il simplement, «nous nous sommes battus... Et me
voici. Mais,» ajouta-t-il plus bas, «j'ai eu la main malheureuse...»
Elle le regardait avec des yeux où passa un éclair de folie:
--«Il est blessé?...» demanda-t-elle. «Il est...»
Elle n'osa pas finir. Le comte avait baissé la tête comme pour répondre:
oui, à la question qu'elle n'avait pas formulée. Elle jeta un cri. Ses
lèvres s'agitèrent pour balbutier cette fois avec égarement: «Mort! Il
est mort!» Elle se laissa tomber sur une chaise, comme anéantie, le
visage dans ses mains, et des sanglots commencèrent de la secouer,
convulsifs, à croire qu'elle aussi, son âme allait passer, dans le
gémissement qui s'échappait de sa frêle poitrine. Poyanne la regarda
quelques secondes sangloter de cette cruelle manière. Une expression
d'une tristesse intense contracta son visage. Il s'approcha d'elle et,
lui touchant l'épaule de la main:
--«Nierez-vous encore que vous l'aimez?» dit-il de cet accent que Mme de
Tillières n'avait jamais pu supporter, celui de ses grandes détresses
d'âme. Mais, à cet instant, savait-elle seulement qu'il fût là? «Ne
pleurez plus, Juliette,» continua-t-il, «et pardonnez-moi une épreuve
dont j'avais besoin pour être bien sûr de vos vrais sentiments. Non, il
n'est pas mort. Il est blessé, mais à peine, d'une balle dans le bras,
que le médecin doit avoir extraite à l'heure qu'il est. Il vivra... Que
m'importe d'ailleurs qu'il vive ou qu'il meure? Vivant ou mort, vous
l'aimez, et vous ne m'aimez plus... J'ai voulu le savoir, et à quelle
profondeur il vous était cher... Je vous ai menti pour la première et la
dernière fois. Je viens d'en être puni. Ah! durement, puisque je vous ai
vue le pleurer ainsi... Que c'est amer, moins amer pourtant que le doute
horrible de ces derniers jours!... Ne me répondez pas. Je ne vous accuse
point... Vous ne saviez peut-être pas vous-même combien vous l'aimiez...
Vous le savez maintenant, et moi aussi.»
* * * * *
Il y eut un silence entre les deux amants. Le premier sursaut de
désespoir dont Juliette avait été frappée, lorsqu'elle avait cru Casal
mort, s'était changé en une sorte de stupeur à mesure que Poyanne
parlait, la rassurant sur l'issue du duel, mais aussi l'acculant et
comme la clouant à l'inexorable, à l'indiscutable vérité. Pour la
première fois depuis des mois et des mois, la situation était posée
entre eux nettement, et la jeune femme convaincue de cet amour pour
Casal qu'elle s'était toujours acharnée à nier. D'ailleurs, n'eût-elle
pas donné cette preuve contre elle en s'écrasant, en s'abîmant de
douleur aux premiers mots du comte, elle n'aurait plus trouvé la force
de lui mentir, tant son énergie était à bout, tant aussi elle était
lasse elle-même, lasse à n'en pouvoir plus, de l'affreuse ambiguïté de
coeur où elle se débattait depuis si longtemps. Elle restait assise,
baissant les yeux, ses mains jointes maintenant sur ses genoux, comme
une coupable qui attend son arrêt,--tellement plus coupable que ne le
soupçonnait cet homme qui restait debout, sans trouver, lui non plus, la
force de continuer! Certaines phrases, sitôt prononcées, emportent avec
elles tant d'irréparable, qu'il semble qu'après les avoir dites, il ne
reste plus qu'à fuir, bien loin, bien vite, sans retourner la tête. On
reste cependant, et la conversation ressemble alors à ces allées et
venues du taureau dans le cirque, lorsque, blessé à mort et gardant
l'épée dans sa blessure, il ne fait, à chaque mouvement, qu'enfoncer
davantage le fer meurtrier. Ce fut Mme de Tillières qui reprit d'une
voix suppliante: