Elle le laissa partir sans lui répondre. Que pouvait-elle devant

l'évidence de cette nécessité sociale aussi implacablement opprimante

que la nécessité physique, que la chute d'une maison ou bien qu'un

tremblement de terre? Raymond avait outragé Henry et ce dernier avait

raison: le duel était inévitable. Mais la nécessité n'implique pas que

l'on se résigne, et, dans ce coeur de femme deux fois atteint, toutes

les puissances de la révolte frémissaient contre l'acceptation de

l'atroce torture que lui représentait cette rencontre entre ces deux

hommes. Depuis longtemps Poyanne avait disparu, et elle était là

toujours, comme à la minute ou la porte s'était refermée derrière lui,

assise ou plutôt abîmée dans un fauteuil, les mains jointes sur les

genoux, la tête penchée en avant, les yeux fixes, et c'était dans sa

tête un va-et-vient tourbillonnant d'images qui lui montraient Henry et

Raymond debout à quelques pas l'un de l'autre, le groupe des témoins, le

signal, les canons abaissés des pistolets,--son amant n'avait-il pas

fait allusion à cette arme?... Et puis l'un des deux gisait à terre...

Elle voyait Poyanne tombant ainsi: les yeux de cet ami de dix années,

ces yeux dans lesquels elle n'avait jamais pu supporter un passage

triste, se tournaient vers elle, et dans ce regard d'agonie, elle lisait

ce reproche suprême: «C'est toi qui m'as tué...» Elle chassait ce

cauchemar de funeste présage avec toutes les forces de son âme, et cette

autre image s'imposait à elle aussitôt: Casal frappé à mort, ce Casal

dont la présence la secouait d'un frisson de joie et de peur, dont

l'absence la faisait dépérir de mélancolie. Ce noble visage d'homme,

dont la beauté si mâle l'avait tant séduite, lui apparaissait tout pâle,

et les yeux de celui-là regardaient aussi vers elle, non plus avec de

tendres reproches, mais avec cette intolérable expression de mépris dont

la seule idée la torturait depuis plusieurs jours. Et,--comment

comprendre qu'il y eût place en elle pour cette misérable ambiguïté de

sensation?---même à cette heure d'une crise tragique, elle ne savait

pas, elle ne pouvait pas savoir lequel des deux elle pleurerait avec les

larmes les plus amères, si le duel avait lieu et s'il aboutissait à un

dénouement fatal... Mais non. Il n'aurait pas lieu! Dût-elle aller sur

le terrain et se jeter à leurs pieds, là, devant les témoins, elle le

ferait. Insensée! Elle ne savait ni le moment, ni l'endroit, ni rien,

sinon qu'avant vingt-quatre heures, moins peut-être, la scène dernière

du drame amené par sa coupable faiblesse se serait accomplie. Son

impuissance, elle l'avait mesurée quand Poyanne lui avait parlé avec la

fermeté d'un homme qui n'admet pas même la discussion, et elle n'avait

pas trouvé un mot à répondre. Que faire? mon Dieu! Que faire?...

S'adresser aux témoins? C'est leur rôle à eux d'empêcher ces combats

atroces. Mais qui étaient-ils? Elle savait les noms de Candale et de

lord Herbert. Quand elle arriverait à joindre ces deux-là, que leur

dirait-elle? Au nom de quoi supplierait-elle ces amis de l'homme qu'elle

avait trompé? Car, pour eux, et s'ils connaissaient toute son histoire

par les confidences de leur client, elle était, elle, une coquette, une

infâme et perfide coquette, qui s'était fait faire la cour pendant

l'absence de son amant, par quelqu'un qu'elle se proposait de mettre à

la porte, sitôt cet amant revenu. Comment leur expliquerait-elle sa

bonne foi absolue, ses concessions involontaires et surtout cette

anomalie abominable de son coeur si sincère, si double, qu'elle

tremblait également pour tous les deux devant leur commun danger? Et le

cauchemar recommençait. Elle voyait un trou dans une poitrine, un front

meurtri d'une balle, du sang couler, et, avec ce sang, que ce fût celui

d'Henry ou celui de l'autre, sa vie s'en irait tout entière dans une

inexprimable souffrance, si aiguë que c'était à souhaiter de mourir tout

de suite, pour jamais, jamais ne voir cela!...

L'heure sonna. Machinalement Juliette releva la tête à ce bruit, qui lui

sembla retentir dans le grand silence de la chambre avec une solennité

d'amplitude inaccoutumée. Elle regarda la pendule dont le balancier lui

mesurait, minute par minute, seconde par seconde, le temps qui restait

pour empêcher que le cauchemar de ce duel ne devînt une terrible, une

irréparable réalité. Elle vit que l'aiguille marquait quatre heures. Il

y avait plus d'une heure que Poyanne l'avait quittée, et elle était

demeurée là sans agir, quand Gabrielle l'attendait, prête à l'appuyer

dans son oeuvre de conciliation. Cette idée qu'elle avait ainsi perdu,

sans les employer, un si grand nombre de ces instants qui lui étaient

avarement comptés, la fit se lever brusquement. Elle passa ses mains sur

ses yeux, et, à sa prostration épouvantée, succéda tout d'un coup la

fièvre active des moments de désespoir. En un clin d'oeil elle eut sonné

sa femme de chambre, passé une robe de ville, demandé un fiacre,--faire

atteler était trop long,--et elle roulait du côté de la rue de Tilsitt.

Vingt projets divers tournoyaient dans sa tête en feu, auxquels la

comtesse était toujours mêlée, et qui s'écroulèrent devant un

contretemps bien simple à prévoir. Ne voyant pas arriver son amie et

rongée elle-même d'impatience, Mme de Candale était partie de son côté

pour la rue Matignon. Leurs voitures s'étaient sans doute croisées, car

le portier insista sur la toute récente sortie de sa maîtresse:

--«Madame la comtesse était là, il y a dix minutes.»

--«Mon Dieu!» songea Mme de Tillières en remontant dans son fiacre,

«pourvu qu'elle ait eu la bonne inspiration de m'attendre chez moi!»

C'était en effet le parti le plus logique. Mais dans ces crises de la

vie privée, qui exigeraient de l'à-propos et de la précision, les partis

les plus simples sont justement ceux auxquels on ne pense jamais. Au

lieu de se dire: Juliette est évidemment allée rue de Tilsitt et va

revenir, Mme de Candale, dévorée d'inquiétude, eut l'idée de pousser

jusqu'à la rue Royale, résolue, si son mari était au cercle, à le faire

appeler et à savoir de lui quelque chose. Tandis qu'elle faisait cette

démarche parfaitement inutile, vu l'heure qu'il était et les habitudes

de Candale, Juliette arrivait rue Matignon. Elle apprenait que son amie

l'avait demandée, puis était repartie sans rien dire. Devant ce nouveau

malentendu, elle fût prise d'un subit affolement et elle retourna rue de

Tilsitt, où naturellement elle ne trouva pas davantage celle qu'elle

cherchait. Alors, dans le désarroi de ces allées et de ces venues

successives, une idée commença de grandir en elle, et cette idée finit

par envahir cette âme en détresse, au point qu'il lui devint impossible

de ne pas se précipiter sur cette unique chance de salut avec cette

impétueuse frénésie devant laquelle tous les obstacles ploient et tous

les raisonnements. Ce duel entre Poyanne et Casal, quelle en était la

cause? Un outrage de ce dernier, ce mot de lâche lancé à la face de son

ennemi... Mais si on obtenait de lui qu'il le retirât, ce mot, qu'il

s'excusât de cet outrage, l'affaire devenait du coup impossible... Si on

obtenait cela de lui? Mais qui?... Pourquoi pas elle-même? Si elle

allait à lui, maintenant, lui montrer sa douleur, et lui demander de

tout faire pour éviter la rencontre? Ce que l'honneur interdisait à

Poyanne, l'autre le pouvait, le devait même s'il l'aimait,--et il

l'aimait. Sans cela, se serait-il laissé emporter jusqu'à cette

extrémité? Oui, c'était le salut. Comment n'y avait-elle pas songé plus

tôt? Elle regarda de nouveau l'heure, et elle vit que ces courses entre

la rue de Tilsitt et la rue Matignon lui avaient perdu encore quarante

minutes. Son fiacre était à mi-chemin de sa maison quand elle fit cette

constatation qui la bouleversa. Qu'il lui restait peu de temps pour

agir, puisqu'il était cinq heures; à sept, elle devait être rentrée pour

dîner avec sa mère, et à neuf, Henry revenait! L'excès de son angoisse

acheva de l'affoler, et, comme si elle eût agi dans un rêve, elle frappa

la vitre de sa petite main et jeta au cocher l'adresse de l'homme de qui

lui paraissait dépendre en ce moment son sort tout entier. Comme dans un

rêve, elle descendit devant la porte de l'hôtel de la rue de Lisbonne,

elle sonna, elle demanda M. Casal et l'énormité de sa démarche ne lui

apparut qu'une fois entrée dans le petit salon dont la figure inconnue

la rappela soudain à elle-même. Tout égarée, elle regarda les murs de

cette pièce qu'elle devait si souvent revoir en souvenir, avec la nuance

amortie de ses tapisseries, le miroitement de quelques armes, les

reflets de ses tableaux et l'élégant désordre de son ameublement.

--«Mon Dieu,» se dit-elle à haute voix, «qu'ai-je fait?...»

C'était déjà trop tard, Raymond entrait dans le salon. Il était dans son

cabinet de travail, occupé, comme Poyanne, sans doute, à cette même

heure, au règlement des dispositions qui précèdent un duel vraiment

sérieux, quand le valet de chambre lui annonça la visite d'une dame qui

ne voulait pas dire son nom. Il s'imagina aussitôt qu'une indiscrétion

de Candale avait tout révélé à la comtesse, et que cette dernière

accourait chez lui pour obtenir qu'il laissât son mari arranger

l'affaire. Aussi, lorsqu'il reconnut Juliette, son saisissement fut si

fort, qu'il demeura immobile quelques secondes sur le pas de la porte. À

la voir si pâle, si frémissante d'une émotion que maintenant elle ne

pouvait plus cacher, il comprit qu'elle savait tout, et par qui? sinon

par Poyanne. Il se fit d'instinct le même raisonnement contre son rival

que son rival s'était fait contre lui, et devant cette preuve nouvelle

d'une intimité entre ces deux êtres, il subit, lui aussi, un

involontaire accès de fureur jalouse. Mais il y apporta la violence d'un

homme rongé de soupçons depuis des jours et des jours, et qui a besoin

de blesser la femme, objet de ces soupçons, de lui meurtrir, de lui

broyer l'âme:

--«Vous ici, madame,» dit-il après ce premier sursaut de surprise et

avec une ironie brutale. «Ah! je devine... Vous venez me demander la vie

de votre amant...»

--«Non,» répondit-elle d'une voix brisée. Il l'avait, en effet, par ces

quelques mots, frappée au plus vif, au plus saignant de son être; mais

puisque cette démarche folle était hasardée, du moins il fallait essayer

qu'elle ne fût pas vaine; «Non, ce n'est pas sa vie que je viens vous

demander; c'est la mienne. C'est de ne pas ajouter, aux douleurs que je

supporte depuis tant de jours, celle de savoir que deux hommes de coeur,

comme vous et comme lui, risquent de mourir par ma faute... Il n'y a que

vous qui puissiez défaire ce que vous avez fait, et c'est pour cela que

j'ai voulu vous voir, vous parler, vous supplier, s'il le faut, de

m'épargner, moi, qui n'en peux plus, qui ne survivrais pas à un

malheur...»

Elle avait parlé sans mesurer ses mots, sinon pour ne pas recommencer la

faute de son entretien avec Poyanne, cette mise sur le même plan de ses

deux angoisses. Elle ne voyait devant elle en ce moment que cette

rencontre et que sa volonté de toucher à tout prix Casal. Elle ne

réfléchit pas que ses paroles équivalaient, pour cet homme, au plus

précis des aveux. Si elle avait été de sang-froid, elle aurait d'abord

cherché à savoir ce qu'il connaissait au juste de leurs relations, à

Poyanne et à elle. Mais ce qui caractérise les heures de crise

passionnée, c'est précisément cet oubli de précautions, cette absence

d'analyse des autres. Nous admettons spontanément, invinciblement,

qu'ils pensent de nous ce que nous en pensons nous-mêmes, et nous leur

parlons d'après notre conscience, sans plus tenir compte de ces infinies

nuances qui séparent le doute de la certitude. Or, Casal, même après la

conversation avec Mme de Candale, même après la scène du

Théâtre-Français, flottait encore dans le doute. Il agissait comme si

Juliette était la maîtresse de Poyanne. Il se disait qu'elle l'était, et

il se fût trouvé insensé de ne pas le dire. Il n'en était cependant pas

sûr. Quand on aime, on est ainsi. Les plus légers indices servent de

matière aux pires soupçons, et les preuves les plus convaincantes, ou

que l'on a jugées telles à l'avance, laissent une place dernière à

l'espoir. On suppose tout possible dans le mal, on veut le supposer, et

une voix secrète plaide en nous, qui nous murmure: «Si tu te trompais,

pourtant!» C'est alors, et quand l'évidence s'impose, indiscutable cette

fois, un bouleversement nouveau de tout le coeur, comme si l'on n'avait

jamais rien soupçonné. Dans la supplication éperdue de Mme de Tillières,

Raymond n'aperçut que cela, cette preuve décisive qu'elle était la

maîtresse de Poyanne. Il lui avait dit, en lui parlant de cet homme:

«_Votre_ amant;» et elle avait répondu, elle: «Je ne viens pas vous

demander _sa_ vie.» Elle acceptait donc ce fait comme quelque chose

d'avoué, de définitif, comme un point de départ posé pour leur

entretien, et, cette idée lui perçant le coeur comme une pointe rougie

au feu, il marcha sur elle, les bras croisés, terrible:

--«Ainsi,» disait-il, «vous l'avouez, il est votre amant... Ah! malgré

tout, je ne voulais pas, je ne pouvais pas le croire... Votre amant! Il

est votre amant! Non, m'avez-vous assez dupé! Ai-je été assez enfant

avec vous? Avez-vous dû assez rire de ce Casal qui venait chez vous,

avec des mines d'amoureux transi, et vous étiez, vous, la maîtresse d'un

autre? Et moi, je vous aimais, comme je n'ai jamais aimé. J'en étais à

ne pas oser vous parler de mes sentiments... Il faut vous rendre la

justice que vous le savez bien, votre métier de coquette, mais vous

devriez savoir aussi que l'on ne fait pas ce métier-là impunément avec

des hommes qui ont quelque chose là... Je vous le tuerai, votre amant,

entendez-vous, je vous le tuerai, aussi vrai que vous m'avez menti

depuis deux mois, jour par jour, heure par heure... Je comprends, cela

vous eût amusée de vous dire dans votre orgueil de jolie femme: Pauvre

jeune homme! Il est malheureux. De quoi se plaint-il? Je ne lui ai rien

promis, rien accordé... Il m'a aimée. Est-ce ma faute?... Oui, c'est

votre faute, et puisque je ne puis vous atteindre que dans cet amant,

qui est allé vous livrer le secret de notre rencontre, pour se sauver,

sans doute, hé bien, c'est en lui que je vous frapperai!...

Conseillez-lui de ne pas me manquer demain. Car moi, je ferai tout pour

ne pas le manquer... Et maintenant, adieu, madame, nous n'avons plus

rien à nous dire...»

Le cruel discours, et comme il contrastait affreusement avec le respect

dont les moindres phrases prononcées par cette même voix avaient été

empreintes depuis le soir du premier dîner à l'hôtel de Candale, devant

la table parée de son tapis de violettes russes! Et comme le sauvage,

l'invincible amour avait tôt fait de tirer ces deux êtres hors de la

correction mondaine, pour qu'il lui parlât ainsi avec cette âpreté

d'accent et de termes, et qu'elle l'écoutât!...--Car elle l'écoutait,

sans l'interrompre, écrasée par ce mépris qu'elle avait tant appréhendé,

qu'elle ne méritait pas malgré les apparences, contre lequel tout son

amour protestait. Cette âpreté du langage de Casal l'affolait en la

brutalisant dans ce qu'il y avait en elle de plus sensible, de plus

maladivement sensible et tendre, et elle répondit, l'appelant pour la

première fois tout haut du nom qu'elle lui donnait tout bas depuis tant

de jours:

--«Non, Raymond, je ne peux pas supporter que vous me parliez, que vous

me jugiez ainsi. Mais, comment aucune voix n'a-t-elle plaidé pour moi

dans votre coeur? Comment ne me faites-vous pas le crédit de penser que

vous ne savez pas tout?... Vous qui connaissez la vie, comment ne vous

êtes-vous pas dit, quand vous avez commencé de me soupçonner: Cette

femme est la victime d'une fatalité que j'ignore, mais ce n'est pas une

coquette? Elle a été, elle est sincère avec moi. Je l'ai intéressée,

elle m'a aimé... Oui, Raymond, je vous ai aimé, je vous aime encore...

Sans cela, est-ce que la pensée de cette rencontre entre vous deux

m'aurait bouleversée au point de m'amener ici, moi, Juliette de

Tillières?... Oui! c'est vrai, quand vous êtes entré dans ma vie, je

n'étais pas libre, je ne devais pas me laisser aller à vous recevoir,

comme j'ai fait... Je me suis crue forte. J'étais faible. Je n'ai pas vu

où j'allais. Tout a été si rapide, si entraînant, si fatal!... Et puis,

est-ce que je savais combien j'étais aimée d'autre part? J'ai tout

appris à la fois, et ce que je sentais pour vous et ce que j'allais

causer de souffrances au plus noble coeur... Ah! vous ne comprendrez pas

cela, vous, un homme, que l'on ne puisse pas aller vers son bonheur à

soi à travers l'agonie d'un autre. Et c'est encore vrai, pourtant: je

n'ai pas pu! Quand j'ai senti souffrir près de moi quelqu'un qui, lui,

n'avait pas changé, quand j'ai subi ce contrecoup de sa peine, j'ai

plié, je n'ai plus trouvé en moi de force que pour guérir cette peine,

que pour sauver cela du moins!... Je ne vous mens pas, je ne discute

pas, je vous montre le fond du fond de ma misère. C'est encore

aujourd'hui ainsi. Regardez-moi, voyez ce que cet effort, ce déchirement

de me séparer de vous m'a coûté! Voyez ma pâleur, ce que j'ai souffert,

et si j'ai le droit de vous répéter: N'ajoutez rien à mon martyre. Ne me

donnez pas ce remords de penser que je suis votre assassin, à vous ou à

lui... Ah! on ne peut pas souffrir ce que je souffre! Non! C'est trop!

C'est vraiment trop!...»

* * * * *

Elle était si belle en racontant ainsi le drame étrange dont elle était,

comme elle avait dit, la première, la fatale victime, belle de cette

beauté maladive et comme vaincue qui remue les cordes les plus profondes

du coeur de l'homme! Un si profond accent de vérité marquait cette

confidence navrée d'une détresse morale dont le principe résidait dans

une façon de sentir trop tendre et trop fine!... Casal s'abandonnait

malgré lui au charme émané de cette grâce touchante. Il subissait le

magnétisme de cette sincérité. Sa colère première s'en allait pour céder

la place à une tristesse infinie devant ce qu'elle avait appelé si

justement le fond du fond de sa misère. Après avoir tour à tour divinisé

puis maudit cette femme, il l'apercevait enfin telle qu'elle était

réellement, illogique et si noble, délicate et si tourmentée, éprise

d'idéal et si faible, en proie aux orages de sentiments contraires et si

punie! De quoi? De ne pouvoir ni se renoncer ni s'accepter. Une honte

l'envahissait de sa dureté de tout à l'heure, et, lui aussi, il

éprouvait cette impuissance à supporter la vue, presque le contact de ce

coeur blessé sans essayer de le soulager, et ce fut avec sa voix d'avant

ses soupçons,--Dieu! que ce changement d'accent fut doux à Juliette à

cette minute!--qu'il reprit à son tour:

--«Pourquoi ne m'avez-vous pas parlé plus tôt? Pourquoi, lorsque je suis

venu chez vous, après ma conversation avec Mme de Candale, ne

m'avez-vous pas dit la vérité? J'aurais tout compris, tout pardonné...

Au lieu que maintenant, c'est trop tard... Vous me demandez d'arranger

cette affaire? Hélas! rien ne dépend plus de moi... Faire des excuses

sur le terrain? Cela, non, jamais, c'est impossible!...»

--«Impossible!» s'écria-t-elle en tordant ses mains, «impossible! Et

vous dites m'aimer! C'est votre orgueil qui parle, Raymond, ce n'est pas

votre coeur... Je vous en conjure, si jamais je vous ai été bonne et

douce, si vous croyez de nouveau en moi, si vous m'avez pardonné

vraiment, si vous m'aimez, écoutez-moi, obéissez-moi...»

Elle continuait, s'approchant de lui davantage encore, l'assiégeant de

sa prière, de ses yeux, de tout son être, lui insufflant sa volonté par

cette suggestion de l'extrême désir devant laquelle les résistances les

plus décidées s'affaissent et cèdent, jusqu'à ce qu'il lui dît, du ton

d'un homme qui abdique tout ce qu'il peut abdiquer de ses fiertés:

--«Vous le voulez... Je peux ceci encore, mais n'en exigez pas plus...

Oui, je peux écrire à M. de Poyanne une lettre où je lui exprime mes

regrets de m'être laissé emporter en paroles vis-à-vis d'un homme de sa

valeur... Cette lettre, je vous promets de la faire de telle sorte qu'il

lui soit loisible de s'en contenter. Mais s'il ne s'en contente pas,

s'il exige une réparation par les armes,--même après cela,--je la lui

dois et je la lui donnerai.»

--«Et cette lettre,» dit Juliette haletante, «quand l'aura-t-il?... Tout

de suite?...»

--«Soit. Tout de suite,» répondit Casal, «je vous en donne ma parole.»

--«Ah!» s'écria-t-elle, «merci, merci. Que vous êtes bon! Que vous

m'aimez!» C'était son affaire à elle, maintenant, de décider Poyanne,

et, une fois la lettre écrite par Raymond, elle ne doutait pas, elle ne

voulait pas douter qu'elle ne réussît à vaincre les rancunes du comte,

si fortes fussent-elles, dans leur entretien du soir. Elle avait bien

vaincu, par sa seule présence, la colère, la jalousie, l'orgueil de

celui qui l'avait accueillie d'abord si cruellement. Dans l'effusion de

reconnaissance qui l'envahit, et dans la détente de toute sa volonté que

lui procura cette réussite de ses prières, les larmes lui vinrent et ses

forces défaillirent. Elle tenait les mains du jeune homme qu'elle avait

prises en lui disant ce merci passionné. Il la sentit trembler, et il

eut peur qu'elle ne se trouvât mal, devant lui, comme elle avait fait

chez elle, lors de sa dernière visite. Il la soutint d'un de ses bras,

et elle ne le repoussa plus. Il vit de nouveau appuyé sur son épaule ce

pâle visage, consumé de mélancolie et qu'un sourire presque enfantin de

contentement éclairait parmi les larmes, comme si, après tant de luttes,

ce dangereux abandon inondait ce pauvre coeur torturé d'une suprême,

d'une mortelle douceur. Il osa caresser de la main cette joue amaigrie,

qui ne se retira pas, poser sa bouche sur cette bouche frémissante, qui

ne se défendit point contre ce baiser.--Était-ce chez elle l'ivresse

nerveuse qui succède aux secousses trop violentes de la crainte?

Était-ce chez lui l'ardeur étrange, si triste et si profonde, qu'éveille

en nous la certitude qu'un autre a possédé celle que nous aimons?

Était-ce chez tous les deux l'obscure sensation du tragique du sort, de

la misère de la vie, qui tient par une mystérieuse, par une invincible

attache, aux troubles de la volupté? Simplement, puisqu'ils s'aimaient,

était-ce cette impérieuse, cette tyrannique folie d'amour qui veut que,

malgré toutes les défenses de la raison, toutes les séparations de la

destinée, toutes les résolutions et tous les orgueils, à une minute

donnée, les bras s'enlacent, les lèvres s'unissent, les âmes se mêlent à

travers les sens? Il l'entraînait, il l'emportait hors de ce salon où

ils s'étaient parlé si douloureusement, et elle ne luttait point. Et

quand plus tard, bien plus tard, elle sortit de cet hôtel où elle était

arrivée folle d'angoisse, elle s'était donnée tout entière à cet homme

qu'elle était venue supplier de renoncer à sa vengeance.--Elle était la

maîtresse de Casal!

XI

LE DERNIER DÉTOUR DU LABYRINTHE

Un Coeur de femme · 第 18 / 22 段