Prétextant un brusque rappel pour son service, il a quitté
Saint-Jean-de-Luz sans revoir, non seulement Nicole, mais encore M. et
Mme d’Harbourg, cause innocente d’une scène qui comptera parmi les
souvenirs les plus pénibles de son existence. Il se meut avec les
impressions d’un homme arraché brutalement au rêve par une chute dont il
demeure tout meurtri. Ah! qu’elle est bien abattue, sa hautaine
assurance de sa force morale!... Si Nicole avait consenti, c’est lui qui
mettait l’Irréparable entre eux...
A Bayonne, il trouve des lettres qui l’attendent depuis plusieurs jours.
L’une d’elles, timbrée d’Houlgate, vient de sa sœur. Sûrement il y est
parlé de Guillemette...
Il l’écarte. Guillemette, c’est pour lui l’Éden volontairement perdu,
l’Éden auquel désormais, il s’interdit même de songer... Ainsi se ferme
l’entrée d’un sanctuaire à celui qui n’en est plus digne. Tel qu’il est,
discipliné de vieille date à la pratique du devoir strict, il ne se
pardonne pas ce qu’il a désiré, voulu, cherché... Le souvenir lui en est
intolérable comme le serait celui d’une déchéance...
Il regarde distraitement les autres lettres. En gros caractères,
soulignés d’un trait dur, il en est une qui porte le mot «pressée».
L’attention de René s’éveille. L’écriture n’est-elle pas celle de son
beau-frère?... Pourquoi cette lettre?... Entre eux, la correspondance
est nulle d’ordinaire. Et une inquiétude monte en lui, si violente qu’au
seuil même du bureau de poste, il déchire le cachet et lit.
«Mon cher René, je sais que je peux tout demander à ta fidèle affection;
que ton dévouement absolu est acquis à ta sœur, à ses enfants... Et
c’est pourquoi, en hâte, je viens te dire ceci, laissant de côté les
phrases inutiles: par les journaux, tu as sans doute appris le
formidable krach des mines de platine, amené par des spéculations
secrètes, et plus qu’audacieuses! du directeur général. Il est probable
qu’ayant des capitaux considérables engagés dans l’affaire, je suis plus
que tout autre atteint par la catastrophe, sous laquelle, selon mes
prévisions, je vais me trouver écrasé... Quoi qu’il en soit, ce serait
pour moi une sécurité, de te savoir, ces jours-ci, près de ta sœur pour
lui adoucir le choc que je crains d’avoir à lui porter d’un instant à
l’autre... Lui revenir vaincu pour la première fois de ma vie... Lui
annoncer une ruine, dont je ne puis mesurer encore l’étendue après avoir
désespérément lutté pour l’éviter... La voir privée de son luxe...
Guillemette sans dot. Notre nom livré aux commentaires, et quels
commentaires!... Toutes ces pensées me tenaillent le cerveau à me rendre
fou!...
«Mon ami, depuis des semaines où je redoute ce qui arrive et fais...
l’impossible pour l’éviter, je vis dans une telle tension cérébrale,
qu’il faut m’absoudre d’être lâche devant le désastre, que rien de mes
efforts n’a pu conjurer. René, je te confie ta sœur, les enfants. Va
auprès d’eux bien vite. De cœur, merci... et pardonne-moi, quoi que tu
puisses avoir à me reprocher...
«Ton vieux frère.
«R. S.»
Machinalement, tout en lisant, René a marché. Il est sur le pont de
l’Adour. Devant lui, le fleuve roule doucement, vers la mer, des eaux
laiteuses sous le ciel d’automne. Des voitures se croisent; les passants
circulent et le coudoient. Près de lui, sonne le rire d’une gamine qui
grignote un fruit. Il tressaille et se reprend à lire cette lettre qui
jette en lui une sensation de cauchemar. Est-ce vraiment son beau-frère,
l’impassible joueur, qui a écrit les lignes qu’il vient de lire?
Que se passe-t-il? Qu’est-ce que ce krach?... René n’a pas ouvert un
journal depuis dix jours, tandis qu’en insensé, il s’enivrait de Nicole.
Évidemment, il faut une situation très grave pour que Raymond Seyntis
s’abandonne ainsi dans une lettre qui dissimule... quoi? Elle ressemble
à un adieu. Une crainte s’incise dans l’esprit de René; et soudain, le
choc violent qu’il subit refait de lui l’homme résolu, d’énergie froide,
qui agit sans inutile retour sur lui-même. En quelques minutes, il est à
la gare, s’informant de l’heure du train le plus proche; il télégraphie
à son beau-frère pour annoncer son retour, et en attendant la minute où
il va pouvoir partir, interroge anxieux les derniers journaux parus.
Là, il trouve les détails qu’il ignorait sur le krach Mariel qui se
chiffre par des millions et entraîne la débâcle de plusieurs grandes
banques dont les noms ne sont pas encore ouvertement prononcés. Aux
dernières nouvelles, une dépêche de Londres annonce le suicide de
Mariel.
De Mariel seul... Une détente irraisonnée se fait un moment dans
l’inquiétude qui demeure abattue sur René depuis qu’il a lu la lettre de
son beau-frère.
Détente fugitive. La crainte qu’il se refuse à préciser tenaille de
nouveau sa pensée pendant les heures interminables qui s’écoulent
jusqu’au moment où le train l’amène enfin à Paris dans la brume froide
d’une matinée d’octobre, où la voiture le dépose devant l’hôtel de la
rue Murillo.
Toutes les persiennes ferment les fenêtres. Le somptueux logis a cet
aspect morne des demeures dont les hôtes sont absents. Les fleurs des
massifs s’écrasent sur la terre humide. Nonchalant, le concierge noie la
cour d’honneur sous le jet impétueux de la pompe qu’il dirige sur les
pavés.
La sonnerie du timbre l’arrête et lui met au visage cette expression
mécontente des gens dérangés par un intrus. Mais l’expression disparaît
vite sous un air empressé, quand il reconnaît René qui demande,
instinctivement rassuré par le spectacle de cette scène familière:
--Puis-je voir Monsieur?
--Mais Monsieur est parti hier soir pour Houlgate.
--Et il revient?...
--Monsieur n’a rien dit. A la Banque, sans doute, ces messieurs savent.
Que savent-ils?... René y passe pour être certain que son beau-frère est
absent, pour apprendre peut-être la confirmation ou l’inanité de ses
craintes. Là aussi, il lui est répondu que M. Seyntis est à Houlgate
sans avoir fixé le jour précis de son retour, d’ailleurs imminent.
Toujours le même renseignement qui doit être un mot d’ordre; car, à la
Banque, René sent tout de suite une atmosphère de fièvre, de
préoccupations capitales. Les visages sont altérés, anxieux, troublés...
Par discrétion, il se refuse à questionner. Donc aux _Passiflores_
seulement, il saura. Et incapable de supporter davantage une attente qui
lui devient un supplice, il prend le premier express vers Houlgate.
Le train est presque désert, non plus bondé comme en ce lumineux jour
d’été où il arrivait à Houlgate avec une âme si différente de celle que
lui ont donnée les deux derniers mois qu’il vient de traverser.
Et aussi, c’est l’automne, les arbres roussis qui se dénudent; le
crépuscule brumeux sur le réseau noir des branches sans feuilles, la
mélancolie de ce qui finit.
Ce qui finit... Est-ce le bonheur d’êtres qui lui sont chers?... dont il
ignore tout, en ce moment, par sa faute...
Enfin, dans un instant, il va savoir! Houlgate est bien près. Les
petites stations fuient solitaires. Par delà les prairies, entre les
arbres, s’ouvre l’infini de la mer, couleur d’ardoise... Et puis, une
fois encore, le train s’arrête.
Violemment, se dresse, dans la pensée de René, la vision de sa joyeuse
arrivée, en juillet, sa sœur souriante sur le quai; et, près d’elle,
restée très sage en arrière avec les enfants, la jeune créature qui
allait souverainement lui prendre le cœur. Ah! comme en cette minute où
il va la revoir--parce que la vie est plus forte que toutes ses
résolutions!--il a conscience d’avoir, en vain, tenté l’impossible pour
se détacher d’elle! La seule pensée que dans quelques instants il sera
près d’elle, emporte même l’anxiété qui l’enserre dans un étau depuis
tant d’heures. Il oublie tout--sauf ce qu’il a jeté entre elle et lui...
Et une colère gronde en lui contre sa faiblesse.
Il écarte la portière, saute sur le quai... et s’arrête court.
Guillemette est là, seule, toute fine dans cette vareuse de laine rouge
qu’elle portait ce dernier jour où ils étaient ensemble sur la plage,
dans un pareil crépuscule de brume... Guillemette avec son éclat de
fleur, un sourire de bienvenue dans l’ombre violette de ses yeux, alors
qu’elle vient vers lui, en qui tressaille une allégresse éperdue. Ah!
malgré tout ce qui les sépare, que c’est doux de la retrouver!...
Mais il ne se trahit pas et dit seulement:
--Je ne rêve pas?... Guillemette, c’est vous, bien vous?... Comment
êtes-vous ici?
La bouche a cette expression qu’il a revue tant de fois depuis son
départ:
--Je suis venue ici pour vous attendre, oncle René... Vous allez me dire
que c’est très incorrect... Je m’en aperçois maintenant, mais tant
pis!... Je suis bien sûre que vous ne me gronderez pas quand je vous
dirai tout à l’heure ce qui m’a amenée...
Son inquiétude se ravive, comme une blessure sensible au moindre
attouchement.
--Vous saviez que j’arrivais?
--Je l’espérais, d’après ce que père avait dit...
--Il est aux _Passiflores_?
--Non; il y était hier soir; il y a passé la nuit, la matinée... Et
puis, il est reparti par l’express d’une heure, après m’avoir répété que
vous veniez... Alors en rentrant de faire un tour sur la
plage,--maintenant qu’Houlgate est désert, maman me laisse circuler
seule!--je me suis aventurée jusqu’à la gare, parce que...
--Parce que? répète-t-il, s’appliquant à parler d’un accent très calme.
--Parce que j’avais besoin de causer avec vous tout de suite... pour que
vous me tranquillisiez...
--Vous êtes inquiète de quoi?... de qui?... De votre père?
Le mot lui est échappé. Elle tressaille:
--Pourquoi pensez-vous à lui tout d’abord? Il allait bien... Mais il
était tellement autre que je le vois d’ordinaire...
--Plus fatigué peut-être?
--Non... Non... Seulement nerveux, absorbé... Et ses yeux étaient si
tristes, si tendres...
Elle s’arrête encore... Puis, avec un imperceptible tremblement dans la
voix, elle achève:
--Il avait l’air de regretter si fort de partir que, ridiculement, je me
suis mise à le supplier de rester, en me blottissant dans ses bras comme
un bébé. Il m’a gardée une seconde; puis, presque violemment, il m’a
écartée de lui, disant que je lui laisse faire ce qu’il devait... Et il
est retourné dans son cabinet d’où il n’est sorti que juste au moment de
prendre le train... Oncle René, je ne sais pourquoi, je suis
horriblement tourmentée de lui!...
D’un geste instinctif, elle se rapproche de René, dont elle appelle le
secours... Nicole a eu le même mouvement, là-bas... Il n’y songe pas...
L’enfant qui marche à son côté, dans l’ombre, est l’unique pensée de
tout son être. Nicole n’a été qu’une dangereuse passante en sa vie où
elle ne pouvait demeurer... Il dit très doucement:
--Ma chérie, ne vous affolez pas ainsi sans avoir de raison. Est-ce que
votre mère est inquiète aussi?
--Oh! je ne crois pas... Du moins, elle a tout à fait son air de chaque
jour... Cet après-midi même, elle était très gaie avec Mad et
Mademoiselle. Aussi je n’ai pas voulu l’agiter en lui parlant de mon
impression et je vous ai attendu... comme on attend le plus sûr des
amis! pour que vous vous informiez, que vous jugiez ce qu’il faut
faire... Je ne _peux_ pas rester dans cette incertitude!... C’est pour
vous le... crier tout de suite, que je suis venue à la gare parce que,
aux _Passiflores_, je n’aurais pas été bien libre de vous en parler...
Ah! mon oncle, maintenant que vous êtes là, j’ai moins peur... Vous
n’allez pas repartir tout de suite, n’est-ce pas?
Ah! René sait bien maintenant que, s’il dépendait de lui, jamais plus il
ne s’éloignerait d’elle... Mais que vont faire les événements de ce rêve
merveilleux?...