Les célestes fleurs de la guirlande que vous m’aviez donnée, Indra, dieu
des dieux, se sont flétries dans ma chevelure. Le temps est épuisé de la
suprême récompense. Et voici qu’il me faut vous quitter, vous tous,
dieux et déesses, pour retrouver un monde brisé par des naissances et
par des morts.
J’espérais voir une larme furtive mouiller vos paupières au moment de
notre séparation... Mais la douleur est bannie de vos fêtes. Et lorsque
nous qui venions de la terre pour les partager nous retournons à la
trouble poussière, vous sentez à peine ce que pourrait sentir un
_banyan_ séculaire perdant sa feuille la plus jaune.
Si jamais la virginale clarté qui vous baigne s’obscurcissait d’une
ombre, vos journées connaîtraient les haltes du soir; les pas dansants
de Menakâ, oubliant la perfection de leur cadence, s’égareraient en de
rougissantes erreurs; les pures notes de la _vîna_ qui repose sur les
seins d’Ourvashi se changeraient en accents passionnés...
Mais non! Vivez heureux dans l’éternelle paix souriante de votre
royaume, ô dieux, et laissez-nous la terre qui n’est point un paradis.
Sur son cœur, sanctuaire des larmes sacrées, elle serre de pauvres corps
las et souillés. Elle ouvre grands ses bras aux faibles, aux obscurs,
aux indignes.
Adieu donc, Apsaras! Vos âmes ne connaissent ni le désir des rencontres,
ni la tristesse des départs... Je sais, moi, que ma bien-aimée m’attend
sur la terre et me prépare un trésor de douceurs. Je sais aussi que le
souvenir du ciel me hantera vaguement lorsque, m’éveillant aux heures
lunaires, sous les brises parfumées de jasmins, je la regarderai dormir
à mes côtés avec un de ses bras reposant contre ma poitrine.
Aujourd’hui je réprime mes sanglots... Le Paradis que j’abandonne
s’efface comme une ombre... Toi seule tu demeures vraie, Terre patiente.
J’aperçois déjà des rives sablonneuses bordant une eau bleue, des neiges
au sommet d’une colline violacée, l’aube silencieuse qui se dévoile
au-dessus des arbres du village.
Les pleurs que tu répandis lors de notre dernier arrachement sont depuis
longtemps séchés, Terre maternelle, mais tu ne m’accueilleras pas moins
comme celui-là même qu’il te plaisait d’attendre. Tu veilleras sur moi,
tu prendras soin de moi, tu lèveras tes regards mélancoliques vers les
dieux lointains, et ton cœur palpitera de crainte de me perdre encore,
moi qui t’appartiens... et qui cependant ne t’appartiens pas!