Puis son coeur bondit, s'échappa tout entier dans un cri

--Toutou-Mak!

La jeune femme venait de relever son voile.

Pauvre capitaine Dubreuil, comme huit jours dans cette prison l'avaient

changé! Il avait plus vieilli en ce court espace, de temps que durant

ses trois années d'épreuves, épouvantables bien souvent, passées au

milieu des sauvages du Succanunga et de Baccaléos!

--Je t'apporte la liberté! lui murmura son amante entre deux baisers

mouillés de larmes.

--La liberté! les Anglais, nos ennemis jurés, me rendraient ma liberté!

Ah! je ne puis croire...

--N'es-tu pas Français?

--Eh! c'est bien pour cela que je doute de tes bonnes paroles. Mais elle

ne me fait plus rien la liberté! puisque je te revois; que je te presse

sur mon sein. Ce n'est pas un rêve!... J'ai besoin d'être rassuré! Mes

sens ne me trompent-ils pas? Mais non, c'est toi, je te sens, parle-moi,

amie, que j'entende le son de ta voix; car j'ai peur encore qu'un songe

décevant...

--Non, mon bien-aimé, dit-elle en le baisant avec tendresse, non, ce

n'est pas un songe. Je suis là, je t'aime! Nous serons libres tout à

l'heure...

--Libres! fit-il avec un mélancolique sourire. Tu as confiance aux

Anglais, toi!

--Mais on m'a promis...

--Ah! leurs promesses! je les connais! Laissons là. Embrasse-moi!

encore! encore! Je puis mourir maintenant..

--Mourir! ne prononce pas ce mot, Guillaume! il m'effraie!...

--Je ne complais plus sur une félicité pareille. Depuis six semaines je

ne t'avais pas vue. Plongé dans le fond du navire qui avait enlevé celui

qui nous ramenait en Europe, enfermé ensuite dans cette tour, sachant

combien est ardente la haine des Anglais pour nous, il ne me restait

aucun espoir. Hélas! je me disais: Que je la revoie un moment, un

seul, et j'affronterai gaiement la mort. Mais j'ignorais ton sort,

comprends-tu mon anxiété, mes angoisses?... Que t'est-il arrivé, dis?

--Plus tard, ami, je te conterai cela. Écoute...

--Non, non, rien avant que tu ne m'aies conté...

--Eh bien, quand le vaisseau fut pris, on me transporta sur l'autre où

je fus convenablement traitée par le chef...

--Cela m'étonne.

--Il empêcha ses guerriers de me brutaliser, et en débarquant dans ce

grand village anglais, comme tu l'appelles, on me plaça dans une grande

cabane dont le maître me fit bon accueil. Mais il me défendit de sortir,

m'ordonna de mettre ces vêtements, et m'interrogea...

--Ah! il t'a interrogée?

--Oui, sur toi, sur l'île...

--Et, s'écria Dubreuil, tu lui as dit qu'il y avait de ces pierres

jaunes, comme celles qu'on m'a volées en m'enlevant mes habits...

--Il me l'a demandé: j'ai répondu oui.

--Imprudente!... Mais non, pardonne, je, suis fou. Tu ne savais pas.

--Je lui ai dit aussi, continua Toutou-Mak s'armant de courage, que tu

avais fait des dessins...

--Tu lui as dit cela? proféra Dubreuil en la repoussant avec vivacité.

L'Indienne se mit à pleurer.

--Mon ami ne m'aime plus, il est irrité contre moi, sanglota-t-elle.

--Ah! je ne sais ce que je fais, dit-il en la ramenant doucement avec

la main. Vois-tu, le chagrin m'a troublé le cerveau. Sois indulgente.

Dis-moi que tu n'es pas fâchée de ma brusquerie...

--Fâchée? peux-tu le penser? c'est moi qui suis coupable.

--Du reste, reprit-il en plongeant ses doigts caressants dans les longs

cheveux de la jeune femme, qu'importe que tu leur aies dit cela!

Mes parchemins, ils ne les trouveront pas. Et si la France n'en peut

profiter, ce ne sera pas l'Angleterre; non, non, ce ne sera pas elle...

--Ils sont donc perdus, insinua Toutou-Mak.

--Point, dit-il avec un sourire, mais ils sont cachés, bien cachés.

La fille de Kouckedaoui refoula un cri de surprise et de joie près

d'éclater sur ses lèvres. Elle se pencha amoureusement vers Dubreuil,

lui jeta un bras autour du cou, et, sa joue appuyée sur la joue brûlante

du jeune homme:

--Mon bien-aimé les a donc serrés sur le vaisseau? dit-elle d'un ton

négligent.

--Du tout: oh! je n'étais pas si sot, je connais les Anglais, répondit

Dubreuil, se laissant aller aux charmes de l'expansion; d'ailleurs,

j'avais reçu une leçon. Tu te souviens de notre départ de Baccaléos, mon

adorée, tu te souviens de cette cruelle maladie que je fis, à la suite

de la grande chasse, d'où je revins avec une fièvre qui me retint dix

lunes au lit.

--Oh! oui, je m'en souviens, et me souviens aussi que, te trouvant

faible encore, après l'hiver, je voulus, malgré toi, t'accompagner à la

pêche ordonnée par le bouhinne, à la saison des oiseaux de neige[56],

afin, disait-il, de célébrer notre mariage par un grand banquet. Nous

partîmes, emportant nos chimans à la côte. Il y avait beaucoup de

phoques et de morses. Tu les poursuivais sur les glaçons, trop loin du

rivage. Je te priais de ne pas nous écarter autant. Mais tes oreilles

étaient alors closes à ma voix. Et un jour, un coup de vent nous

entraîna vers la haute mer. Nous étions seuls dans notre canot. Je

n'avais pas peur de la mort, puisqu'elle m'aurait frappée avec toi...

[Note 56: Le mois de mars.]

--Ah! je t'aime! s'écria Dubreuil, lui fermant la bouche sous un baiser.

Toutou-Mak reprit après un doux moment de silence:

--La tempête nous chassait toujours à l'est, quand le soir nous

aperçûmes ce que tu nommes un vaisseau, courant sur nous. Tu

appréhendais que ce fût un ennemi.

--Non, non, ce n'était pas un ennemi, mais un bateau flamand, qui

pêchait la morue dans ces parages. Il nous reçut bienveillamment à son

bord. Mais je commis la faute de parler au capitaine de mes découvertes,

de mes cartes. Il voulut voir celles-ci; j'eus l'imprudence de les

lui montrer; dès lors, il en désira la possession, me tourmenta pour

l'obtenir, et peut-être aurait-il usé de violence envers moi, si nous

n'avions été capturés par le navire anglais. Cette leçon, comme je te

le disais tout à l'heure, m'avait mis sur mes gardes. On me jeta dans la

cale avec les Flamands. Le capitaine anglais me questionna à son tour.

Je simulai la démence. Il me laissa tranquille. Mais, prévoyant ce

qui arriva, au moment de débarquer dans cette ville, vers le soir, je

profitai de la confusion et de la foule pour m'évader du navire, courus

cacher mes parchemins dans un rocher sur le bord du fleuve, et revins me

mêler aux captifs.

--Eh! quoi, tu ne t'es pas enfui, mon ami? s'écria Toutou-Mak.

--T'aurais-je laissée seule aux mains de nos ennemis? répondit-il avec

un doux accent de reproche.

--Oh! tu es bon!

--Je plaçai donc, continua Dubreuil, mon rouleau dans une fente du

rocher, à deux cents pas du vaisseau, et je traçai avec un caillou

une croix pour reconnaître l'endroit. Ah! si tes Anglais le savaient!

M'ont-ils interrogé, torturé, les lâches! Cet or, qu'ils avaient

découvert dans mes vêtements, et que j'avais négligé d'enfouir, cet or

leur tenait en tête! «Où l'as-tu eu? d'où viens-tu?» Non, non, ils ne

le sauront pas! Plutôt périr mille fois que de le leur révéler! Si le

capitaine du navire flamand n'avait pas été tué dans l'abordage, ils

m'eussent égorgé pour me faire parler!... Mais oublions ces souvenirs;

causons de toi, Toutou-Mak, causons de toi, chérie...

--Ah! que j'ai hâte de te voir libre! Pourquoi ne pas consentir à livrer

ces parchemins?

--Ces parchemins!... les livrer... aux Anglais... Jamais! oh! non,

jamais! s'écria-t-il avec un rire métallique qui fit frémir l'Indienne.

Puis il ajouta d'un ton impérieux:

--J'espère que la fille de Kouckedaoui ne trahira pas mon secret.

Et ses yeux perçants, rivés sur elle, exigeaient une réponse.

--Toutou-Mak sauvera son bien-aimé! dit-elle en l'embrassant avec une

ardeur qui lui fit tout oublier.

Le grincement d'une clé dans la serrure de la cellule les arracha à leur

extase.

--A bientôt! tu seras libre! dit-elle en quittant le jeune homme qui

secouait la tête d'un air de doute.

Toutou-Mak aimait trop pour s'arrêter aux nobles considérations

qui retenaient Dubreuil dans les fers, elle était trop crédule pour

suspecter un instant la bonne foi de Jean Cabot.

Elle vola à la maison de l'armateur, et, d'une voix haletante, lui

indiqua le lieu où il trouverait les cartes, en réclamant la liberté

immédiate du prisonnier, pour prix de ce service.

Cabot l'embrassa avec effusion, renouvela son engagement et ses

protestations d'amitié. Mais, ajouta-t-il, il fallut attendre quelques

jours, solliciter du roi d'Angleterre un ordre d'élargissement.

Toutou-Mak crut à tout cela. Pourquoi aurait-elle suspecté la sincérité

de ce vieillard, qui déjà trébuchait aux portes de la tombe?[57] Il

avait l'air si vénérable, si digne!

[Note 57: Il mourut, croit-on, l'année suivante.]

Une heure après, les Cabot avaient en leurs mains les précieux

documents.

Le soir, sous un prétexte futile, la jeune fille fut conduite à bord du

_Matthew_, amarré au quai de la Frome, près de l'église Saint-Étienne.

Mais là, on l'enferma dans une cabine, et la pauvre innocente comprit

alors seulement la perfidie dont elle avait été la complice involontaire

et le jouet.

Dans la matinée du lendemain, le navire appareilla et, béni par

le clergé catholique, sortit du port, aux acclamations d'une foule

nombreuse, accompagné de trois ou quatre petits bâtiments «que les

marchands de Bristol envoyèrent avec lui, chargés de gros drap, de

bonneterie et d'autres marchandises de peu de valeur[58].»

[Note 58: _Histoire des découvertes_, etc., par J.-B. FORSTER.]

Quand on fut hors du canal de Bristol, Sébastien Cabot, qui commandait

la flottille, ouvrit lui-même la cabine où était emprisonnée Toutou-Mak.

Il se jeta à ses pieds, la supplia d'excuser la conduite de son père et

de prêter l'oreille aux accents de l'amour qu'elle lui avait inspiré.

Sébastien aimait pour la première fois, il aimait avec la violence d'un

homme chez qui ce sentiment est nouveau vierge à un âge où chez les

autres il est souvent épuisé. Il aimait furieusement, comme aiment ceux

qu'une passion étrangère, soudaine, a détournés de leur concentration

habituelle. Il fut ardent, pressant, sublime d'éloquence. Le feu

étincelait dans ses yeux, tombait comme une lave brûlante de ses lèvres,

jaillissait en effluves de ses gestes. Toutou-Mak se montra plus froide

que les glaces du Succanunga. Un silence absolu, d'un dédain suprême,

fut sa réponse unique. Sébastien sortit désespéré et plus amoureux que

jamais. Maintes fois il revint à la charge, sans plus de succès. Une

nuit, emporté par la flamme qui le dévorait, il se lève, fou de passion;

il entre dans la cabine de la jeune femme. Tout est noir comme le crime

qu'il projette. On n'entend que le ruissellement des vagues aux flancs

du navire. Sébastien, les jambes flageolantes, la sueur au front,

s'approche du hamac où repose l'Indienne, il y porte la main.

Toutou-Mak bondit, saute à terre, et d'une voix vibrante:

--Écoute, dit-elle; je tiens un couteau; si tu me touches, si tu fais un

mouvement vers moi, je me tue.

Au fond, Sébastien n'était point pervers. Le délire avait pu un instant

triompher de sa raison, de ses bons sentiments. Son dessein lui fit

horreur; il s'enfuit sur le pont, en maudissant la destinée qui avait

jeté cette créature sur ses pas. Dès lors, il chercha à vaincre sa

funeste passion, et cessa de tourmenter la malheureuse jeune femme. Mais

ses efforts même n'eurent pour effet que d'attiser la fièvre dont il

était consumé. Le succès de son voyage avait cessé d'être le but unique

de sa vie. Morne, triste, il laissait plus aux vents qu'à son habileté

le soin de diriger la flotte; ses matelots commençaient à murmurer;

il ne les entendait même pas, quand un matin, alors qu'il se promenait

rêveur sur le tillac, la vigie cria:

--Terre!

Ce mot magique tira Sébastien de sa torpeur, et amena sur le pont tous

les marins, proférant des cris d'allégresse.

--_Bona Vista_,[59] murmura en italien le capitaine, en découvrant un

promontoire rocheux qui s'avançait dans la mer.

[Note 59: Ici je me suis conformé à la version la plus accréditée,

quoique contraire à l'opinion de Warden.]

Il aurait voulu aborder. Mais la brise l'emportait au sud-est. Il

rangea, à huit ou dix milles du rivage, une Côte, qui paraissait peu

fertile et profondément indentée.

Sur le soir, le vent étant tombé, le _Matthew_ mouilla dans une

baie qu'on nomma Saint-Jean, en mémoire de l'apôtre dont on fêtait

l'anniversaire ce jour-là, 24 juin.

Sébastien Cabot étudia les cartes dérobées à Dubreuil et y observa, à

sa grande satisfaction, le littoral qu'il venait de découvrir, assez

fidèlement dessiné. C'était la côte orientale d'une île triangulaire,

située par le 49° de latitude et 55° de longitude.

Une note indiquait que là, mais à peu près à la hauteur du 50° de

latitude, on trouverait le petit lac aurifère. Sébastien Cabot, ravi,

consulta Toutou-Mak qui, le voyant plus réservé, consentait maintenant

à causer avec lui. Mais elle ne put lui fournir aucun renseignement. Si

c'était réellement l'île désignée sous le nom de Baccaléos sur la carte

de Dubreuil, elle n'en avait jamais parcouru cette partie.

Le lendemain, Cabot leva l'ancre et cingla à l'est, puis à l'ouest et

au nord sans perdre l'île de vue. Il arriva ainsi dans un détroit si

correctement tracé sur un des plans de Dubreuil, que tous ses doutes

cessèrent.

Plusieurs jours s'étaient écoulés depuis la première découverte.

L'équipage voulait descendre à terre. Sébastien permit à quelques hommes

de s'y rendre. Ils revinrent bientôt traînant avec eux trois indigènes,

couverts de peaux. Toutou-Mak reconnut les Uskimé méridionaux.

Elle causa avec eux, et confirma le capitaine dans son idée qu'il avait

la terre ferme à sa gauche, l'île de Baccaléos à sa droite.

Les Esquimaux furent retenus sur le _Matthew_, et l'on vira de bord pour

aller ancrer dans la baie de Higourmachat, très-rapprochée du lieu où

Dubreuil avait recueilli ses pépites.

Toutou-Mak pria Sébastien de la laisser aborder, pour visiter sa mère

et ses compatriotes. Elle conduirait, assurait-elle, les Anglais au lac.

Mais le capitaine en était trop épris pour s'exposer à ce qu'elle lui

échappât. Loin d'acquiescer à son désir, il la renferma de nouveau, et

envoya à terre un détachement.

A leur retour, ses gens lui annoncèrent qu'ils avaient été assaillis et

repoussés par une forte troupe d'hommes armés, avec une perte de six de

leurs camarades. Cette nouvelle affligea d'autant plus Sébastien, que le

scorbut ravageait son équipage, et qu'on avait laissé en arrière les

petits vaisseaux qui naviguaient de conserve avec le _Matthew_.

Cependant, les matelots ramenaient un insulaire parlant quelques mots de

français, et qui s'était donné à eux en les prenant pour des Français.

Sébastien le fit venir en sa présence. Le sauvage paraissait enchanté

de voir des Innuit-Ili. Il témoignait d'une joie si excessive que le

capitaine, ne comprenant rien à ses gestes et à son jargon entremêlé de

termes français, le conduisit à Toutou-Mak.

Le sauvage poussa un cri de surprise, et la jeune femme se précipita

dans les bras de Triuniak. Il voulut l'emmener! Mais lui-même était déjà

prisonnier avec sa fille adoptive.

Cabot, satisfait de cette découverte, décida qu'il reviendrait, l'année

suivante, avec des forces suffisantes pour s'emparer de l'île, il reprit

sa route vers le nord, en espérant rejoindre la flottille et trouver un

passage au Cathay.

Toujours guidé par les plans de Dubreuil, il s'éleva ainsi jusqu'au

cinquante-sixième degré de latitude nord. Mais à ce point, il dut se

soumettre aux représentations de ses officiers et à la mutinerie de

l'équipage, qui considéraient cette tentative comme un échec, parce que

non-seulement on n'avait pas recueilli d'or, mais parce qu'on n'avait vu

qu'un pays nu, désolé, où le froid sévissait cruellement.

C'était à la fin d'août, Sébastien Cabot tourna le cap sur l'Angleterre

et rentra au commencement d'octobre dans le canal de Bristol.

Par une sombre soirée, le _Matthew_ essaya de franchir la barre du

fleuve Severn; mais, battu d'un vent contraire et ne réussissant pas à

s'affourcher, il courut, sous ses focs de beaupré, des bordées dans le

canal en attendant le retour de la marée.

Il était neuf heures environ. A l'exception du pilote et d'un homme de

quart, tout semblait dormir à bord. Néanmoins, dans une cabine, au pied

du grand mat, Triuniak et Toutou-Mak veillaient.

--Ma fille est-elle prête? dit à voix basse le Groënlandais, vêtu et

armé comme pour une expédition.

--Oui; partons. Tu as les cordes et ces instruments qui coupent le fer,

que j'ai pris à celui qu'ils nomment un charpentier?

--Je les ai. Mais es-tu sûre de bien retrouver ta piste?

--Toutou-Mak reconnaîtrait partout l'endroit où elle a posé une fois le

pied.

--Viens, ma fille.

Ils sortirent de la cabine, montèrent sur le pont en portant un lourd

paquet, et, se coulant vers la préceinte, l'escaladèrent pour glisser

sans bruit dans la mer.

Au sommet d'une falaise, un feu servait de phare, ils se dirigèrent à

sa lueur, traînant derrière eux une bouée de liège sur laquelle était

assujetti un gros rouleau de cordes. La traversée était longue, plus

d'une lieue.

Qu'était-ce pour de tels nageurs? De la côte à Bristol, huit milles

environ. En moins de quatre heures les deux Indiens eurent effectué le

double trajet.

Ils arrivent, contournent les murs de la ville en longeant la rive

droite de la Frome. Les voici devant le donjon du château. Le talus du

fossé est planté d'une oseraie, ils s'y blottissent. Le cri du faucon

déchire l'air; il est répété trois fois à intervalles réguliers, avec

des cadences particulières. Un objet blanc, un chiffon flotte à l'une

des fenêtres du donjon. On distingue cet objet à travers les profondeurs

de la nuit.

--Bien! murmure, en bandant son arc, Triuniak qui a poussé les trois

cris, il est là, il a reconnu notre signal d'autrefois: nous sauverons

Innuit-Ili.

Je n'entreprendrai pas de peindre les émotions de Toutou-Mak.

Le Groënlandais dévide un peloton de ficelle, en attache le bout à

une flèche et décroche cette flèche vers la fenêtre. Elle pénètre.

La ficelle est retenue. Alors Triuniak se jette à l'eau, en emportant

l'autre bout de la ligne et son rouleau de cordes, traverse le fossé

et va se placer sous la tour. A la ficelle, il fixe tout à la fois la

corde, quelques limes, un ciseau à froid et un couteau de matelot.

De nouveau le faucon exhale son cri.

La ficelle monte; avec elle la corde et les instruments. Une heure

s'écoule, heure de poignante anxiété pour Toutou-Mak. Le ciel est

complètement voilé. Il tombe une pluie fine. A peine aperçoit-on la

sombre silhouette du château. Nul autre son que le sifflement de la bise

et le clapotement monotones de l'eau contre la berge.

Enfin la corde s'agite. Les yeux de Triuniak discernent une ombre dont

le noir plus opaque tranche, à soixante pieds au-dessus de lui, sur la

masse générale des ombres.

La corde oscille, on entend un frottement sourd. Guillaume Dubreuil est

dans les bras de Triuniak; un moment après dans ceux de Toutou-Mak.

Mais il faut fuir. Pas une minute à perdre. Où? comment? L'Indienne

a tout prévu. En remontant la rive de la Frome, elle a remarqué un

bateau-pêcheur isolé; on s'en empare, on hisse la voile, la brise

est bonne; l'embouchure de la Severn est bientôt franchie. On passe

forcément sous le vent du _Matthew_, qui hèle le bateau; celui-ci ne

s'empresse guère de répondre; et, le lendemain, nos amis débarquent sur

les côtes de France.

Le 12 décembre de cette même année, au milieu d'un concours immense, on

célébrait avec toute la pompe catholique, dans l'église Saint-Remi, de

Dieppe, le baptême de Toutou-Mak, sous le nom de Constance, la patronne

du jour, et aussitôt après le mariage de Constance avec le capitaine

Guillaume Dubreuil.

--Mon fils, dit Triuniak en sortant du temple, tu m'as promis de me

ramener au Succanunga; tu tiendras ta parole n'est-ce pas?... Quoique

j'aime ton pays et ton Dieu je veux que mes ossements reposent près de

ceux de mes ancêtres, car je sens que l'Uski n'est point fait pour vivre

chez l'homme blanc, point fait pour habiter son paradis...

--Hélas! oui, répondit tristement Dubreuil, je t'y ramènerai puisque tu

le désires, père, mais, ajouta-t-il avec enthousiasme, je reconquerrai

sur les Anglais la gloire dont ils ont voulu frustrer ma patrie!

La fille des indiens rouges · 第 49 / 52 题