CONCLUSION

Nous l'avons dit, élevé au XIe siècle par le comte de Glocester et

détruit au XVIIe par Cromwell, le château de Bristol était situé à

l'est de la ville. On y arrivait par les rues Saint-Pierre et du Vin,

auxquelles il servait de protection. C'était un amas considérable

de tours, tourelles et courtines, que commandait un énorme donjon,

semblable, par la forme et la dimension, à la Tour de Londres (_White

Tower_). Un large fossé, qu'alimentait la Frome, circulait tout autour,

à quelques pieds des remparts. Il n'avait qu'une seule issue: vis-à-vis

de la cité.

Le coeur de la jeune Boethique lui battait terriblement en approchant,

voilée, de cette redoutable forteresse, dont les hautes murailles

noircies, les créneaux menaçants rappelaient les plus sombres rochers de

la côte groënlandaise.

Un hallebardier, à la mine farouche, l'arrêta sur le pont-levis.

Elle montra une permission de passer que lui avait remise Jean Cabot,

et on l'introduisit dans un corps de garde extérieur, voûté, enfumé,

où quelques soldats dormaient étendus sur un lit de camp, tandis que

d'autres buvaient de l'ale ou jouaient aux dés sur une table graisseuse,

grossièrement équarrie. Une lampe de fer, fichée dans la muraille, les

éclairait, car le corps de garde ne tirait qu'une insuffisante clarté de

la profonde meurtrière qui lui tenait lieu de fenêtre.

Toutou-Mak, fit rapidement ces observations. Elle avait l'oeil vif

et prompt de sa race. Elle songeait à l'évasion de Dubreuil, en cas

d'insuccès. Il fallait profiter de sa visite pour en faciliter les

moyens.

Son apparition au milieu des soudards donna sans doute lieu à des

plaisanteries grossières, à des gestes obscènes, mais elle était bien

trop préoccupée pour remarquer les uns ou pour entendre les autres, même

si elle eût compris l'anglais.

Après une demi-heure d'attente, pendant laquelle on faisait viser son

permis, un homme vint la prendre. C'était le gardien en chef. Il avait

le costume qui a été maintenu pour les _warders_ actuels [55] de la

Tour de Londres: toque de velours noir, tailladée, tunique de drap rouge

galonnée sur toutes les coutures, la rose d'Angleterre brodée sur la

poitrine, la fraise plissée au col; une forte ceinture de cuir, d'où

pendait, par un anneau, un gros trousseau de clefs.

[Note 55: On sait que c'est le costume du temps de Henri VII.]

Cet homme fit signe à la jeune femme qui le suivit en silence.

Ils traversèrent une voûte, que dentelait au sommet une herse de fer,

sous laquelle une sentinelle était en faction; puis ils arrivèrent à

une porte fermée. Le conducteur échangea un mot d'ordre. La porte fut

ouverte. Elle précédait une seconde voûte armée et formée comme la

première. L'échange d'un autre mot d'ordre leur en livra l'accès. Ils

pénétrèrent enfin dans la grande cour du château, dont quatre caronades

défendaient encore l'entrée.

Malgré son étendue, cette cour était sombre, triste comme sa clôture. Le

manque d'air, le manque de lumière se faisait sentir même sur le chétif

et souffreteux jardinet établi au milieu. On y étouffait. Des casernes,

des magasins, des arsenaux étaient rangés autour des murailles. Sous la

tour sud-est, on voyait la maison du gouverneur, que dominait de toute

sa puissance, au nord-est, la Guette ou donjon.

Ce donjon se composait d'une tour ronde colossale, élevée de cinquante

pieds, à laquelle on en avait annexé extérieurement une autre, haute du

double.

Un fossé en protégeait le pied, au dedans du château comme au dehors.

Parvenu devant ce fossé, le guide de Toutou-Mak porta un sifflet à ses

lèvres et en tira un son aigu.

Aussitôt un soldat parut à une embrasure, reconnut le gardien, et

un pont-levis s'abaissa. Ils franchirent ce pont, s'arrêtèrent à

l'extrémité dans une salle basse, où une vieille femme fouilla les

vêtements de Toutou-Mak; puis, précédée du geôlier, celle-ci passa dans

un corps de garde placé derrière cette pièce; le geôlier ouvrit

une porte, et ils gravirent un escalier à vis, dans lequel le vent

s'engouffrait avec des lamentations lugubres. La cage en était si

étroite que deux personnes n'eussent pu monter ou descendre de front, si

obscure que Toutou-Mak se heurtait à chaque palier contre les marches.

L'ascension se termina enfin par une série de petits escaliers

s'embranchant dans le tronc principal. Une meurtrière les éclairait.

Chacun n'avait que cinq ou six degrés.

Le taciturne geôlier tira les verrous d'une porte, en fit jouer la

serrure; un lourd panneau grinça âprement sur ses gonds, un autre

encore, et l'homme, se retournant, poussa la jeune femme tremblante

dans une cellule où un vif rayon de soleil, flambant à travers la grille

d'une ouverture carrée, lui éblouit tout à coup les yeux.

Et la porte se referma avec fracas derrière elle.

L'émotion faisait chanceler Toutou-Mak. Elle s'appuya à la muraille.

--Qui êtes-vous? que me voulez-vous? dit en français une voix bien

connue, dont le son la ranima aussitôt.

Elle se précipita vers un homme en haillons, étendu sur une misérable

litière, en un coin du cachot.

--Qui êtes-vous? que me voulez-vous? répéta-t-il.

La fille des indiens rouges · 第 48 / 52 题