Telle était, cependant, la prostration physique de

Guillaume, que Triuniak dut l'aider à rafraîchir ses lèvres brûlantes.

--Ah! je me sens mieux! fit Dubreuil.

--Peux-tu marcher?

--Non, père, mais restons ici. Il me semble que le bruit des Uskimé a

cessé.

--C'est-à-dire qu'il est dominé par celui du ruisseau. Non, il ne faut

pas demeurer ici. L'endroit est fréquenté. Je distingue sur la neige des

traces de pas. Nos poursuivants ne manqueront pas de venir se désaltérer

à cette onde. Allons, en route!

Il le remit sur son dos, franchit le ruisseau et s'enfonça de nouveau

dans le bois. Le sol montait. Des fragments de rochers et des glaçons

épars sur la pente rendaient l'ascension difficile. Au bout d'un quart

d'heure, le Groënlandais fat obligé de faire une halte.

--Je te fatigue trop, père, dit Dubreuil. Laisse-moi maintenant. Et,

s'il y a encore du danger, va-t'en. Tu as fait pour ton fils tout et

plus que tu ne devais faire.

--Innuit-Ili, je ne te quitterai point. Nous camperons ici jusqu'au

jour, et Triuniak veillera sur loi.

--Tu ne veux donc pas m'écouter? tu ne penses donc plus à ta fille qui

aura besoin de tes services?

--Je pense à mon fils que je tiens, que je possède, avant de penser à ma

fille dont j'ignore la destinée, répondit l'Indien.

--Ah! tu es pour moi le meilleur des pères! Comment pourrai-je jamais

m'acquitter de toutes les obligations...

--Je te l'ai dit, tu m'apprendras à connaître et à honorer le Dieu de ta

race, Innuit-Ili, répliqua Triuniak en l'étendant doucement sur un tapis

de gazon.

Accablé par la fatigue et la perte de son sang, le capitaine Dubreuil

s'endormit aussitôt, sous la garde vigilante de son libérateur, qui,

assis près de lui, les coudes appuyés sur tes genoux, la tête dans les

mains, passa la plus grande partie de la nuit l'oreille aux aguets.

Un peu avant le point du jour, le Groënlandais éveilla Dubreuil.

--Mon fis se sent-il moins affaibli?

--Oui, dit Guillaume, en se levant et en essayant de faire jouer ses

membres engourdis.

--Eh bien, attends-moi en ce lieu.

--Où vas-tu, père?

--Je serai de retour avant que le soleil soit sur l'horizon, répliqua

Triuniak, en descendant vers le vallon.

Parvenu à l'orée de la clairière, il s'arrêta, écouta et examina les

environs à la faveur de l'aube naissante. Ne découvrant personne, il

tailla dans les pans de sa casaque quelques fines lanières, en fit de

menues cordes, et les disposa en collets, qu'il alla tendre le long du

ruisseau. Puis il rentra sous bois et se tint à l'affût.

La nature s'animait. La brise frémissait harmonieusement à la cime des

arbres, les oiseaux printaniers commençaient leur chant matinal, et

de fréquents frôlements dans le feuillage annonçaient que le gibier

revenait de son viandis. Des lièvres, des lapins, des marmottes et

jusqu'à de beaux caribous passaient et repassaient, à chaque instant,

sous les yeux de Triuniak, jouaient insolemment sur l'herbe, sautaient

et ressautaient le ruisseau et paraissaient se moquer, à qui mieux

mieux, de ses piéges. Impatienté par leur nargue, il allaita la fin se

précipiter, le couteau à la main, sur deux magnifiques élans eu train

de s'ébattre sur la pelouse, quand un chevrillard, dont ils étaient

accompagnés, dévala en gambadant la rive du ruisseau et se prit par le

cou dans un des engins. La pauvre bête poussa un cri plaintif et chercha

à se débarrasser du fatal collet.

Mais déjà Triuniak s'était jeté sur elle, au grand émoi de toute la

bande des fauves, et l'avait étranglée.

Il releva ses collets, mil sa proie sous le bras et retourna vivement

vers le capitaine, en effaçant soigneusement sur son chemin les

empreintes de ses pieds.

Là, il trancha la veine jugulaire du chevrillard et dit à son ami, en

approchant l'animal de sa bouche:

--Bois, mon fils, ce sang chaud te rendra tes forces.

Guillaume connaissait par expérience l'efficacité de ce traitement,

fort usité chez toutes les peuplades incivilisées de l'Amérique

septentrionale et que, depuis, les trappeurs blancs ont si bien adopté.

Il s'abreuva largement à cette source restauratrice. Quand il eut fini,

Triuniak appliqua, à son tour, les lèvres à la blessure de l'animal et

se gorgea de sang avec la plus grande satisfaction.

Le soleil levant éclairait maintenant le paysage. C'était une succession

de montagnes arides, parsemées d'arbres brouis, de petite taille, sur

leurs rampes inférieures, et couronnées par des roches gigantesques.

Il n'y avait rien là pour égayer l'esprit. Tout, au contraire,

contribuait à l'attrister.

--Qu'allons-nous faire? murmura Dubreuil, promenant un regard

mélancolique sur ces crêtes pelées, qui ne pouvaient servir que de

repaires aux ours et aux animaux féroces. Qu'allons-nous faire? Sans

armes, sans provisions, saurons-nous longtemps échapper à nos ennemis?

--Mon fils, dit froidement Triuniak, le désespoir est d'un coeur mou.

Je croyais le tien ferme comme le marbre. Me serais-je trompé? Allons,

debout! et gagnons le faîte de ce pic. Là-haut, nous trouverons quelque

caverne et nous tiendrons conseil.

--Tu as raison, père, s'écria Dubreuil, je ne suis pas une femme pour

pleurer. Marche, je te suivrai.

--Donne-moi la main, car le terrain est glissant... Ah! j'aperçois, il

me semble, ce que nous cherchons.

--Où ça?

--Tes yeux ne sont pas assez perçants, mon fils, tu ne verrais pas. Mais

nous y serons bientôt.

Après ces mots, ils gravirent pendant près d'une demi-heure en silence

et atteignirent un étroit plateau, au pied d'une masse de granit

énorme. De ce point, on devait découvrir la campagne à une distance

considérable. Mais un épais brouillard, qui s'était élevé, empêchait

alors de distinguer au-delà des bords de la plate-forme.

--Voilà une brume fort utile, mon fils, dit Triuniak, en pénétrant dans

une caverne creusée dans les entrailles du rocher. Assieds-toi. Je vais

ramasser du bois, j'allumerai un feu, qui ne sera pas découvert, grâce

au brouillard, nous cuirons notre chevreuil et causerons en sécurité de

nos affaires.

Et l'Esquimau sortit pour faire une provision de rameaux secs.

Durant son absence, Dubreuil examina la caverne. C'était une voûte assez

élevée, mais sans profondeur. Elle ne pouvait leur offrir qu'un

asile temporaire. Cependant, la densité des vapeurs qui flottaient à

l'extérieur permettait d'espérer qu'ils y seraient pour le moment, à

l'abri des investigations de leurs ennemis.

Guillaume dépeça la pièce de gibier, prépara un foyer, et Triuniak

étant de retour, une flamme pétillante jaillit bientôt dans la grotte,

réfléchissant des lueurs de rubis sur ses parois tapissées de cristaux

et de stalactites aux formes bizarres.

Tandis que, passé à une brochette de bois, le train de derrière du

chevreuil rôtissait, en grésillant et répandant d'appétissants parfums,

le capitaine interrogeait son ami.

--Quelle a été l'issue du combat? Comment as-tu pu échapper? Je ne me

rappelle rien, à partir de ce coup qui m'a renversé sur le pont. Voyons,

parle, mon père.

--J'ai cru que mon fils était mort, répondit le Groënlandais.

--Oh! je croyais bien aussi ne jamais revoir la lumière du jour.

--Alors, poursuivit Triuniak, voyant qu'une plus longue résistance

serait infructueuse, j'ai pris le parti de me sauver, non par amour de

la vie, mais pour te venger... et aussi me venger de Kougib.

--Oh! exclama Dubreuil, puisse-t-il tomber entre mes mains!

--Je sautai à l'eau, reprit l'Indien, et plongeai sous un glaçon qui

s'étendait, tu dois t'en souvenir, entre notre konè et le rivage, du

côté opposé à celui par où les Yaks nous assaillaient.

--Oui, je comprends.

--Arrivé à l'autre bout de ce glaçon, je sortis ma tête de l'eau. Il

était temps, car la respiration me manquait. Justement, la mer était là

peu profonde. Je pris pied et me dirigeai à la côte, en me dissimulant

autant que possible. La tombée de la nuit me protégeait. Sur le rivage,

je me blottis derrière un banc de neige, prés de l'endroit où nous

avions débarqué, le matin. La joie, mon fils, gonfla le coeur de ton

père, quand il te reconnut vivant sur l'ommiah. Il suivit la bande

qui te conduisait, en attendant une occasion favorable pour te faire

connaître sa présence, et il allait attaquer tes gardiens quand tu t'es

échappé.

--Je n'espérais guère réussir, et sans toi...

--Moi! je n'ai eu que la peine de te suivre, dit le bon Groënlandais en

souriant. Mais ce n'était pas si facile, après tout, car tu courais

plus vite qu'un renne, et je craignais de t'effrayer en marchant sur tes

traces. Ah! sans la faiblesse qui t'a pris, peut-être ne t'aurais-je pas

rejoint.

--A présent, dit Dubreuil en réfléchissant, songeons un peu à notre

position future.

--Songeons plutôt à manger, répondit Triuniak, qui retirait la broche du

feu.

Le morceau était à moitié cuit. Ils ne le dévorèrent pas moins avec

avidité.

Lorsque leur modeste repas fut achevé, le Groënlandais reprit, en

s'essuyant les doigts avec sa langue, en guise de serviette:

--Le brouillard se dissipe, je vais explorer le pays. Toi, mon fils, ne

bouge pas de celle caverne et éteins le feu, dès que tu remarqueras que

le temps s'éclaircit, car la fumée pourrait te trahir.

--Sois tranquille, répondit Dubreuil en s'allongeant sur le roc pour

achever de reposer ses membres courbatus.

--Si tu avais besoin de moi, tu ferais entendre ce cri du faucon que je

t'ai appris à imiter. En tout cas, que ton couteau soit à ta portée.

--Mais quel est ton dessein? fit Guillaume.

--Je ne puis rien dire encore. Les circonstances me décideront. Quand je

vins ici, il y a quinze hivers, je me liai d'amitié avec un grand

chef. J'essaierai de le retrouver. S'il existe, son affection pour moi

prévaudra contre toutes les intrigues du misérable Kougib.

--Et s'il n'existait plus?

--Ne te tourmente pas, mon fils, tu me reverras avant le coucher du

soleil, fit Triuniak sans répondre à la question du capitaine.

Réjoui à l'aspect de la flamme, qui tordait à la voûte de la grotte ses

spirales capricieuses, et réconforté par le repas qu'il venait de faire,

celui-ci céda peu à peu au doux empire de la digestion, et, sans plus

penser à étouffer le brasier, se laissa bercer par une caressante

somnolence dès que son compagnon eut quitté la caverne. Des songes

charmants vinrent l'effleurer de leur aile diaphane: il avait retrouvé

sa Toutou-Mak, non la sauvagesse du Groënland, mais une délicieuse

Française, tendre, spirituelle, l'admiration de ses compatriotes, la

joie et l'orgueil de son coeur. Pour eux le présent était ravissant: la

Fortune, la Gloire se disputaient l'honneur de leur prodiguer leurs dons

les plus précieux; la Félicité s'était assise à leur foyer, sous forme

de deux petits anges roses et joufflus; l'avenir se déroulait en un

sentier jonché de fleurs, ombragé d'arbres odoriférants; tout enfin

souriait aux yeux enchantés des jeunes époux.

Ah! qu'il fait bon rêver, qu'il fait bon dormir! mais pourquoi si

souvent au bord d'un abîme!

Ce feu qui avait réjoui Dubreuil, ce feu qui, par sa tiède chaleur, lui

avait procuré des visions ravissantes, ce fut lui qui le perdit.

Pour avoir suspendu leur poursuite, les Esquimaux ne l'avaient pas

abandonnée. L'eussent-ils osé? Kougib, furieux, quand ils revinrent

conter leur mésaventure, Kougib déclara solennellement que, si le

magicien blanc échappait, c'en était fait de la tribu entière: le gibier

disparaissait des bois, le poisson des eaux; l'écorce même sécherait aux

arbres; on serait réduit à mourir de faim.

Torngarsuk le lui avait annoncé. Torngarsuk ne mentait pas.

Effroyable prophétie, qui, le lendemain, matin, mettait sur pied et

lançait dans les bois toute la population du village.

Les traces de l'homme blanc se retrouvèrent aisément jusqu'au lieu où

il s'était affaissé la veille; mais là elles cessaient. Vainement les

buissons, les broussailles furent-ils battus, les bords du ruisseau

explorés, on ne découvrit aucun vestige, sinon les morceaux des cordes

qui avaient servi à attacher Dubreuil.

Las de fureter en tous sens, les Esquimaux concluaient déjà, à leur

inexprimable regret, que l'enchanteur avait disparu au moyen de quelque

sortilège, quand, le voile humide qui couvrait la forêt s'étant déchiré,

on distingua un filet de fumée au sommet des rochers.

Celui qui, le premier, l'avait aperçu, poussa une exclamation, aussitôt

réprimée par un chef.

--Mon frère est-il fou? dit-il en lui posant la main sur la bouche.

Croit-il que nous n'ayons point d'yeux et le sorcier point d'oreilles?

Puis il ordonna à la troupe de rester en place, prit deux hommes bien

armés avec lui, et grimpa silencieusement vers la caverne.

Ils firent si peu de bruit et Dubreuil dormait si profondément, que

notre aventurier fut entouré, saisi et lié avant d'avoir pu faire un

mouvement pour se défendre.

Porté en triomphe au village, à travers les huées d'une foule barbare,

il eut à subir les outrages les plus cruels.

Toujours et en tous lieux, plus excitables que les hommes, les femmes

déployaient principalement leurs violentes passions contre le malheureux

captif. Il n'échappa que difficilement aux griffes de ces mégères, qui

le voulaient mettre en pièces.

On le déposa, tout sanglant, les vêtements en lambeaux, le corps

meurtri, couvert d'immondices, dans la loge de l'angekkok-poglit Kougib.

La vue de ce scélérat fit oublier à Dubreuil les souffrances qu'il

endurait.

--Meurtrier, lui cria-t-il, je mourrai sans doute par tes mains, mais

Triuniak me vengera!

--Kougib, répondit froidement le jongleur, couché sur son lit, Kougib

ne craint pas plus Triuniak qu'Innuit-Ili. Tu es cause de la mort de

Pumè...

--C'est un odieux mensonge!

L'angekkok-poglit se prit à rire.

--Toutou-Mak me l'a avoué! dit-il.

--Toutou-Mak! s'écria vivement Dubreuil.

--Oui, la fille de Triuniak, celle que tu aimais, n'est-ce pas? celle

que tu as rendue criminelle, afin de l'épouser...

--Imposteur!

--L'imposteur et le meurtrier, c'est toi! répliqua Kougib d'un ton

aigre.

--Oh! fit le capitaine en haussant les épaules, je sais bien que je

n'aurai pas le dernier mot avec un monstre de ton espèce, mais, dis-moi,

qu'en as-tu fait de Toutou-Mak?

--Elle a expié son forfait, dit Kougib en regardant son prisonnier d'un

air railleur.

--C'est-à-dire que tu l'as tuée, n'est-ce pas? Oh! je devais m'y

attendre!

--Et t'attendais-tu aussi à ce qui t'arrive?

--Que t'importe?

--T'attends-tu à ce qui t'arrivera? continua l'angekkok avec un horrible

ricanement.

--De toi, oui. Tu m'égorgeras, répondit Dubreuil sans sourciller.

--Tu n'y es pas, Innuit-Ili. Nous ne sommes plus au Succanunga. Là-bas,

on se débarrasse d'un homme en l'abattant d'un seul coup. Ici, c'est

différent: on savoure la vengeance, lentement, comme un mets agréable

au palais. Mais je ne veux pas le priver du plaisir de la surprise. Tu

verras demain, Innuit-Ili.

--Tes menaces ne m'effraient point, Kougib.

--Si elles ne t'effraient point, leurs effets te feront pleurer des

larmes de sang. Ah! tu as pensé qu'on me pouvait braver!...

--Toutou-Mak est donc morte? interrompit Dubreuil.

--Toutou-Mak est morte!

--Massacrée par toi! s'écria le capitaine, échappant aux mains qui le

retenaient et bondissant vers le lit de l'angekkok-poglit.

Mais, ayant les pieds et les poignets attachés, il tomba lourdement sur

le sol.

Pour le punir, un Esquimau lui piqua le dos de sa lance. Il l'aurait tué

sans l'intervention de Kougib.

--Laisse-le, Kamuk[21], dit-il. Je le réserve pour la fête de demain.

Mettez-le dans la loge aux prisonniers, et souvenez-vous que s'il

s'évade, la colère de Torngarsuk s'appesantira tout entière sur vous.

[Note 21: La Bouche.]

--Redoutez plutôt celle de Triuniak! s'écria Dubreuil exaspéré par la

douleur.

--A demain, Innuit-Ili, tu assisteras et joueras le principal rôle à

un spectacle nouveau, lui dit d'un ton sardonique Kougib, alors qu'on

l'emportait hors de la hutte de l'angekkok-poglit.

Il fut traîné dans une cabane voisine et confié à la garde de deux

Esquimaux.

Nous n'entreprendrons pas dépeindre les sombres images qui assiégèrent

son esprit, pendant le reste de la journée et de la nuit suivante. S'il

avait pu se méprendre sur le sens des paroles sinistres de Kougib, les

hurlements des femmes et des enfants, rôdant autour de sa loge, durent

lui apprendre, avec des détails atroces, le supplice auquel il était

destiné.

On le devait immoler en l'honneur du Soleil, dont les Esquimaux du nord

célèbrent la fête au solstice d'hiver, tandis que les méridionaux

la font au milieu de juin, lorsque la nature est sortie de sa longue

léthargie annuelle.

«On observe, dit un philosophe, que tous les peuples ont eu et ont

encore des fêtes à la fin, ou plutôt au renouvellement de l'année, et

que ces fêtes désignent communément une naissance. Chez les Orientaux,

c'était la naissance du soleil qui remonte sur l'hémisphère. En Perse,

à Rome, le solstice d'hiver était principalement célébré. Il faudrait

savoir si les Hottentots, les peuples du Chili, si tous les habitants

de la zone tempérée australe ont de semblables fêtes au temps de notre

solstice d'été. On verrait alors que le soleil a fait partout les mêmes

impressions sur l'esprit des hommes. Mais si les fêtes des Groënlandais

au retour de cet astre ne sont pas un reste d'antiques superstitions

qui auront voyagé vers les pôles ne doivent-elles pas être un effet de

l'inaction où se trouvent les humains durant le repos de l'année? Quand

le froid et la nuit les rassemblent autour de leurs foyers, au défaut

des travaux que doivent entretenir la chaleur et le mouvement, ne

sont-ils pas obligés d'imaginer des jeux et des exercices, des festins

et des danses, des moyens, en un mot, de faire circuler le sang dans

leurs veines jusqu'aux extrémités du corps?»

Quoi qu'il en soit, c'est le printemps que les Esquimaux du Labrador

ont choisi pour fêter l'astre bienfaisant qui nous éclaire; et, dès que

l'aurore eut teinté de roses les confins de l'orient, on se prépara à

cette importante solennité dans le village on Dubreuil était prisonnier.

Parés de leurs plus beaux habits, les Uski parcoururent les cabanes en

dansant au son du tambourin et en chantant de belliqueuses chansons.

Ensuite, ils s'assemblèrent sur une grande place, au milieu de laquelle

on avait dressé deux poteaux et allumé des feux.

Devant l'un étaient placés, debout sur leurs pattes de derrière, les

deux ours tués l'avant-veille; et devant l'autre s'élevait un bûcher,

entouré de femmes, véritables furies, les cheveux épars, les vêtements

en désordre, l'air farouche, armées de haches, de couteaux, de lances

et de javelots. C'étaient les mères, les soeurs ou les femmes des

Uskimé qui avaient péri à l'attaque du navire. Elles poussaient des cris

insensés en agitant leurs armes meurtrières.

On amena le prisonnier.

Il était pâle, mais pâle des suites de ses blessures. La sûreté de son

regard, la fermeté de son maintien ne permettait pas de soupçonner que

la mort lui fit peur.

Aussitôt qu'il parut, les Esquimaues cherchèrent à se ruer sur lui.

Kougib les en empêcha. Incapable de marcher, il s'était fait porter sur

la place.

Dubreuil fut attaché sur le bûcher.

Puis autour de lui et des ours commencèrent des danses de caractère.

L'une exprimait admirablement le combat d'un homme avec un de ces

terribles animaux. L'autre représentait, avec non moins d'éloquence et

de vérité, la prise du captif. Ces pantomimes, vivement imagées, étaient

encore relevées par la musique et les chants, auxquels, par intervalle,

l'assemblée répondait en choeur.

--Amna-aiah' aiah-ah! ah! ah!

Bien que ces divertissements fissent grand plaisir aux assistants, il

était facile de remarquer qu'ils attendaient avec impatience quelque

chose de mieux, l'autorité de Kougib n'arrivait pas toujours à les

contenir. Déjà, plusieurs avaient lancé des pierres au pauvre Dubreuil,

une femme lui avait jeté à la face un tison embrasé. On en voyait une

autre qui faisait rougir une hache, tandis qu'une troisième essayait de

se glisser derrière le poteau pour planter ses dents dans les chairs de

la victime, et que des hommes se fabriquaient des pinces, afin de lui

arracher les ongles: tout cela au milieu d'un charivari infernal.

Enfin Kougib, le visage rayonnant d'une joie sanguinaire, cria:

--Qu'elle commence, celle de mes soeurs dont le fils a été tué par

l'homme blanc!

--Me voici, dit une des Esquimaues, brandissant une torche enflammée

autour de l'infortuné capitaine.

Et invoquant l'ombre de son enfant:

--Approche, lui dit-elle. Ta mère va t'apaiser. Elle te prépare un

festin.

Puis elle saisit un vase de pierre et continua:

--Bois à longs traits ce bouillon que je vais verser pour toi. Reçois

le sacrifice que je fais par la mort de ton ennemi. Il sera brûlé et mis

dans la chaudière. Je te donnerai son coeur et son foie. On lui enlèvera

la chevelure, on boira dans son crâne. Tu ne feras donc plus entendre

de gémissements; tu seras pour jamais satisfait. Va, mon fils, va, noble

fruit de mes entrailles, ta mère te venge!

Sa main droite avançait en même temps la torche vers les yeux de

Dubreuil, qui jeta une plainte douloureuse.

Mais cette plainte fut étouffée sous une explosion de cris soulevés par

la terreur:

--Les Indiens Bouges! voici les Indiens Rouges!

La fille des indiens rouges · 第 25 / 52 题