L'autre nuit, je ne parvenais pas à surmonter l'insomnie. Je ne
souffrais pas, et même je ne souhaitais point de dormir. Je ne pouvais
voir Irène qui s'est fait dresser un petit lit au pied du mien; mais de
temps en temps quelque léger mouvement d'elle se communiquait jusqu'à
moi, et j'aimais la sentir là. Mes yeux étaient grands ouverts et
plongeaient dans la pénombre tranquille; je revivais les heures
évanouies; seulement je les revivais comme si déjà j'eusse été morte,
comme de très loin... J'avais l'illusion d'être transportée sur une
terre inconnue, et j'aurais voulu penser que, pendant un temps
indéterminé, je demeurerais là, dans cette chambre close et gardée.
Toutes nos heures d'amour défilaient devant moi; ta voix, tes baisers,
les murmures confus de nos cris de volupté résonnaient à mon oreille,
puis s'évanouissaient dans le silence: c'était comme un enivrant adieu
au passé... Mais ce passé, il est à moi et je ne veux pas m'en séparer;
je le recueille et n'en veux rien perdre; je l'ensevelis au plus profond
de mon coeur; je le conserve dans la myrrhe et les arômes précieux; je
lui garderai une jeunesse éternelle. Tout d'un coup, sans l'avoir
entendue, j'ai vu Irène à mon côté; en longue robe blanche, ses cheveux
noirs nattés en une seule tresse tombant jusqu'à sa taille, pâle et le
visage battu, elle me regardait avec inquiétude.
--Pourquoi ne dors-tu pas, ma Claudia; pourquoi ne dors-tu pas depuis si
longtemps?
--Et toi, mon Irène, tu ne dormais donc pas non plus?
--Non, Claudia, je pense à lui... Il y a des heures où je suis torturée:
je le vois; je le vois devant mes yeux; peux-tu te figurer ce que je
souffre?...
Et soudain, frappant de son poing serré ses épaules délicates:
--Corps misérable, corps que je hais, qui n'as pas su retenir près de
toi celui qui t'a enseigné l'amour!... Je t'afflige, ma Claudia,
pardonne-moi; mais ton coeur aussi est agité, cette nuit, je le sens...
Parlons un peu, cela nous soulagera toutes deux, et après nous pourrons
peut-être dormir.
Elle s'est jetée à terre, appuyant son coude sur mon lit bas, son visage
à hauteur du mien; la veilleuse nous éclairait seule, et au bord des
volets fermés un rayon de jour faible traçait une ligne blanchâtre.
Irène m'a dit:
--Parle-moi de Luc, Claudia; dis-moi ton bonheur... Comment fais-tu pour
qu'il t'aime ainsi?
--Irène, il ne m'aimera pas toujours.
--Pourquoi? A-t-il jamais été plus aimant? Lorsque je l'ai vu te
descendre dans ses bras, j'ai eu envie d'aller m'asseoir à votre porte,
comme une mendiante... Je suis une mendiante d'amour, moi... et toi, tu
es si riche!
Elle a continué d'une voix sourde, semblant se parler à elle-même, sa
main gauche, où brillait l'anneau nuptial, couvrant ses yeux.
--Quand tu as été partie, Claudia, la vie a été plus dure encore... Il
était bon pour moi... tu sais, je crois qu'il a pitié de moi... et aussi
j'espère que peut-être il se souvient... Mais tous les jours il se
rendait chez la Riva... et il y avait des luttes pour l'enfant..., pour
Gino... Maurice ne veut pas qu'il aille avec le prince Aurèle, et Gino
le veut; il s'est attaché à lui... Je ne comprends pas la Riva...
Maurice n'est pas changé pour elle... au contraire, je sens bien qu'elle
l'occupe plus que de coutume... Mais écoute ce qu'il a fait, Claudia...
ce qui m'a donné le courage de le fuir pour un temps... j'ai cru, un
moment, que c'était pour jamais... hélas! je n'en aurai pas la force, je
retournerai... Un jour... (Elle tenait toujours ses yeux voilés, mais
elle avait rapproché sa bouche de la mienne...) Un jour, il a amené Gino
et le prince Aurèle; ils sont restés longtemps, et mon mari a demandé au
prince de revenir... Nous l'avons eu à déjeuner... j'ai paru lui plaire,
car il est revenu encore... et très souvent, sans bonne raison... Je
m'en suis étonnée avec Maurice, et tout d'un coup, à l'expression de son
visage, j'ai compris... il voulait rendre Aurèle amoureux de moi..., il
aurait souhaité en faire mon amant, j'en suis sûre, je le jurerais, pour
l'éloigner de la Riva..., de celle qu'il aime... Voilà ce que j'ai
enduré, Claudia!...
Alors elle a laissé tomber la main qui tenait cachés ses grands yeux, et
les a largement ouverts, comme pour me prendre à témoin de son
outrage.--O mon amour, que je l'ai trouvée malheureuse! Je n'ai pu que
l'embrasser en pleurant... Elle ne pleurait pas; elle riait d'un rire
sec et terrible..., puis elle s'est mise à me consoler.
--Ne pleure pas, Claudia; tu es si douce à voir, avec ton regard tendre
et tes beaux cheveux légers! reste belle pour être heureuse encore!...
Tu vois, moi, je lutte pour demeurer jeune, afin de ne pas fléchir
devant elle... Quand il m'aimait, Claudia... je t'assure qu'il m'a
aimée, qu'il l'avait oubliée... il aimait tant ma taille fine!... il
m'appelait une liane, une vigne flexible; cette taille qu'il admirait,
j'en suis fière...
Et, rassemblant les plis de sa robe flottante, elle la serrait
étroitement autour d'elle, et semblait une belle statue longue et
fine...
Après un silence, elle a murmuré:
--Oh! Claudia, je me meurs de désir, je me meurs d'espérance...
Le jour pointait... elle a ouvert les volets, et une lumière triste
comme l'abandon est entrée dans la chambre... Elle est revenue près du
lit et s'est assise à mon chevet.
--Dors, Claudia, ne parle plus, ne parlons plus, je resterai là,
donne-moi ta main.
Je l'ai entendue soupirer deux ou trois fois, puis un lourd sommeil est
descendu sur moi--et j'ai rêvé que tu étais mort.
L
Oh! qu'elles sont rares les créatures humaines qui, même pendant une
heure, accomplissent leur destinée! Moi, cependant, j'ai monté jusqu'au
sommet des joies... Ce matin, j'y songeais en ouvrant les yeux. J'aurai
accompli ma vie, et c'est à toi, bien-aimé, que je l'aurai dû. Quelle
pensée que la certitude d'avoir réalisé la pleine expansion de mon être!
Je pourrai regarder en arrière sans un regret; j'ai fait ma moisson,
l'hiver peut venir, l'abondance est à jamais dans ma maison. O maître de
ma vie, je suis partie avec toi vers ces régions où les coeurs et les
âmes planent comme de grands oiseaux fiers au-dessus des misères
humaines; tu m'as aimée et mes jours et mes nuits n'ont plus connu que
des heures enchantées: la terre, la terre aimante et féconde, s'unissait
à nos tendresses: les frémissements du printemps, les halètements
torrides de l'été, les mélancolies de l'automne, les ombres de l'hiver,
tour à tour, ont servi à nous faire goûter plus divinement nos joies.
Tant de femmes passent et meurent sans une heure véritable d'amour!
Elles vont, oppressées comme des aveugles, souhaitant voir la radieuse
lumière, et ne la connaissant jamais.