XLIX

L'autre nuit, je ne parvenais pas à surmonter l'insomnie. Je ne

souffrais pas, et même je ne souhaitais point de dormir. Je ne pouvais

voir Irène qui s'est fait dresser un petit lit au pied du mien; mais de

temps en temps quelque léger mouvement d'elle se communiquait jusqu'à

moi, et j'aimais la sentir là. Mes yeux étaient grands ouverts et

plongeaient dans la pénombre tranquille; je revivais les heures

évanouies; seulement je les revivais comme si déjà j'eusse été morte,

comme de très loin... J'avais l'illusion d'être transportée sur une

terre inconnue, et j'aurais voulu penser que, pendant un temps

indéterminé, je demeurerais là, dans cette chambre close et gardée.

Toutes nos heures d'amour défilaient devant moi; ta voix, tes baisers,

les murmures confus de nos cris de volupté résonnaient à mon oreille,

puis s'évanouissaient dans le silence: c'était comme un enivrant adieu

au passé... Mais ce passé, il est à moi et je ne veux pas m'en séparer;

je le recueille et n'en veux rien perdre; je l'ensevelis au plus profond

de mon coeur; je le conserve dans la myrrhe et les arômes précieux; je

lui garderai une jeunesse éternelle. Tout d'un coup, sans l'avoir

entendue, j'ai vu Irène à mon côté; en longue robe blanche, ses cheveux

noirs nattés en une seule tresse tombant jusqu'à sa taille, pâle et le

visage battu, elle me regardait avec inquiétude.

--Pourquoi ne dors-tu pas, ma Claudia; pourquoi ne dors-tu pas depuis si

longtemps?

--Et toi, mon Irène, tu ne dormais donc pas non plus?

--Non, Claudia, je pense à lui... Il y a des heures où je suis torturée:

je le vois; je le vois devant mes yeux; peux-tu te figurer ce que je

souffre?...

Et soudain, frappant de son poing serré ses épaules délicates:

--Corps misérable, corps que je hais, qui n'as pas su retenir près de

toi celui qui t'a enseigné l'amour!... Je t'afflige, ma Claudia,

pardonne-moi; mais ton coeur aussi est agité, cette nuit, je le sens...

Parlons un peu, cela nous soulagera toutes deux, et après nous pourrons

peut-être dormir.

Elle s'est jetée à terre, appuyant son coude sur mon lit bas, son visage

à hauteur du mien; la veilleuse nous éclairait seule, et au bord des

volets fermés un rayon de jour faible traçait une ligne blanchâtre.

Irène m'a dit:

--Parle-moi de Luc, Claudia; dis-moi ton bonheur... Comment fais-tu pour

qu'il t'aime ainsi?

--Irène, il ne m'aimera pas toujours.

--Pourquoi? A-t-il jamais été plus aimant? Lorsque je l'ai vu te

descendre dans ses bras, j'ai eu envie d'aller m'asseoir à votre porte,

comme une mendiante... Je suis une mendiante d'amour, moi... et toi, tu

es si riche!

Elle a continué d'une voix sourde, semblant se parler à elle-même, sa

main gauche, où brillait l'anneau nuptial, couvrant ses yeux.

--Quand tu as été partie, Claudia, la vie a été plus dure encore... Il

était bon pour moi... tu sais, je crois qu'il a pitié de moi... et aussi

j'espère que peut-être il se souvient... Mais tous les jours il se

rendait chez la Riva... et il y avait des luttes pour l'enfant..., pour

Gino... Maurice ne veut pas qu'il aille avec le prince Aurèle, et Gino

le veut; il s'est attaché à lui... Je ne comprends pas la Riva...

Maurice n'est pas changé pour elle... au contraire, je sens bien qu'elle

l'occupe plus que de coutume... Mais écoute ce qu'il a fait, Claudia...

ce qui m'a donné le courage de le fuir pour un temps... j'ai cru, un

moment, que c'était pour jamais... hélas! je n'en aurai pas la force, je

retournerai... Un jour... (Elle tenait toujours ses yeux voilés, mais

elle avait rapproché sa bouche de la mienne...) Un jour, il a amené Gino

et le prince Aurèle; ils sont restés longtemps, et mon mari a demandé au

prince de revenir... Nous l'avons eu à déjeuner... j'ai paru lui plaire,

car il est revenu encore... et très souvent, sans bonne raison... Je

m'en suis étonnée avec Maurice, et tout d'un coup, à l'expression de son

visage, j'ai compris... il voulait rendre Aurèle amoureux de moi..., il

aurait souhaité en faire mon amant, j'en suis sûre, je le jurerais, pour

l'éloigner de la Riva..., de celle qu'il aime... Voilà ce que j'ai

enduré, Claudia!...

Alors elle a laissé tomber la main qui tenait cachés ses grands yeux, et

les a largement ouverts, comme pour me prendre à témoin de son

outrage.--O mon amour, que je l'ai trouvée malheureuse! Je n'ai pu que

l'embrasser en pleurant... Elle ne pleurait pas; elle riait d'un rire

sec et terrible..., puis elle s'est mise à me consoler.

--Ne pleure pas, Claudia; tu es si douce à voir, avec ton regard tendre

et tes beaux cheveux légers! reste belle pour être heureuse encore!...

Tu vois, moi, je lutte pour demeurer jeune, afin de ne pas fléchir

devant elle... Quand il m'aimait, Claudia... je t'assure qu'il m'a

aimée, qu'il l'avait oubliée... il aimait tant ma taille fine!... il

m'appelait une liane, une vigne flexible; cette taille qu'il admirait,

j'en suis fière...

Et, rassemblant les plis de sa robe flottante, elle la serrait

étroitement autour d'elle, et semblait une belle statue longue et

fine...

Après un silence, elle a murmuré:

--Oh! Claudia, je me meurs de désir, je me meurs d'espérance...

Le jour pointait... elle a ouvert les volets, et une lumière triste

comme l'abandon est entrée dans la chambre... Elle est revenue près du

lit et s'est assise à mon chevet.

--Dors, Claudia, ne parle plus, ne parlons plus, je resterai là,

donne-moi ta main.

Je l'ai entendue soupirer deux ou trois fois, puis un lourd sommeil est

descendu sur moi--et j'ai rêvé que tu étais mort.

L

Oh! qu'elles sont rares les créatures humaines qui, même pendant une

heure, accomplissent leur destinée! Moi, cependant, j'ai monté jusqu'au

sommet des joies... Ce matin, j'y songeais en ouvrant les yeux. J'aurai

accompli ma vie, et c'est à toi, bien-aimé, que je l'aurai dû. Quelle

pensée que la certitude d'avoir réalisé la pleine expansion de mon être!

Je pourrai regarder en arrière sans un regret; j'ai fait ma moisson,

l'hiver peut venir, l'abondance est à jamais dans ma maison. O maître de

ma vie, je suis partie avec toi vers ces régions où les coeurs et les

âmes planent comme de grands oiseaux fiers au-dessus des misères

humaines; tu m'as aimée et mes jours et mes nuits n'ont plus connu que

des heures enchantées: la terre, la terre aimante et féconde, s'unissait

à nos tendresses: les frémissements du printemps, les halètements

torrides de l'été, les mélancolies de l'automne, les ombres de l'hiver,

tour à tour, ont servi à nous faire goûter plus divinement nos joies.

Tant de femmes passent et meurent sans une heure véritable d'amour!

Elles vont, oppressées comme des aveugles, souhaitant voir la radieuse

lumière, et ne la connaissant jamais.

Lettres d'une amoureuse · 第 51 / 86 题