Je suis restée seule hier; tous sont partis dès le matin, et j'ai pu
jouir en paix, occupée de ta seule pensée, du charme paisible de cette
vieille demeure. J'avais pris possession de la vaste pièce au
rez-de-chaussée qu'Irène s'est réservée et où sont ses livres et les
choses qui lui appartiennent; cette grande chambre qui fait angle est
éclairée par une large fenêtre grillée donnant sur le jardin fermé, qui
est encore rempli de fleurs odorantes.
A la tombée du jour, j'avais fait allumer du feu dans l'énorme cheminée;
les longues bûches brûlaient sur les hauts landiers, jetant des lueurs
claires; à mesure que l'ombre s'épaississait autour de moi, je remettais
des sarments sur le foyer afin de raviver la flamme et la faire
pétiller. Les portes épaisses de bois sombre semblaient presque
infranchissables, et j'avais un sentiment inouï de liberté absolue, de
pleine possession de moi-même. Je n'avais besoin ni de lire, ni de
chercher aucune occupation: vivre et me sentir penser était assez; je
contemplais le feu dont le mystère, qui m'a toujours attirée, me
semblait plus beau que jamais. Je comprenais comment l'entretien du feu
sacré devait suffire pour nourrir la vie des vestales; ce feu devenait
pour moi comme un verbe lumineux parlant à mon âme par mes yeux. C'était
toi, c'était moi, cette chaleur, cette clarté, cette ivresse; c'était
l'amour qui ranime et dévore. La pièce était devenue tout à fait
obscure, toute la lumière se concentrait dans le foyer, qui restait
ardent et solitaire: un moment, je me suis tenue debout sous le manteau
de la cheminée, le visage penché vers la flamme dont j'aurais voulu
pouvoir braver la caresse! O mon amour, si tu étais entré, de quel élan
je me serais portée vers toi! Je t'ai désiré avec une véhémence
insupportable... puis j'ai compris tout à coup que, t'aimant comme je
t'aime, je t'ai toujours avec moi. Ce qui jaillit de mon coeur en le
brûlant, ce n'est pas ma tendresse, c'est ton amour: je le porte dans ma
poitrine. Que tu le veuilles ou non tu dors toujours dans mes bras.