Irène est revenue; elle est arrivée à cheval, et, dans ce costume qui la
rend plus mince et plus gracile encore, elle avait une grâce charmante.
Elle s'en va seule ainsi, pendant des heures, galopant au bord du
fleuve, dans des courses effrénées, essayant de ne pas se souvenir. Elle
prend à ces fugues un plaisir sauvage et raffiné: le monde, qu'elle
compte pour bien peu toujours, cesse d'exister; la nature, qu'elle goûte
avec passion, lui verse ses fortes et puissantes consolations; elle se
sent alors libre comme un oiseau, son coeur bat éperdument, et son âme
tendre s'abandonne à cet assoupissement de la blessure qui la fait
toujours souffrir. Ne pouvant être la servante et l'esclave de celui
qu'elle adore, elle éprouve de furieux besoins de liberté; et son
imagination vive et folle l'emporte au delà des limites de notre horizon
restreint, vers des pays imaginaires qu'elle parcourt au galop de sa
jument Zuleika... Sa beauté s'ennoblit alors d'un caractère presque
surhumain: l'ardeur de son visage, la force de son corps souple, la
vibration de sa voix grave, la font paraître une jeune guerrière
amoureuse, telle que les poètes en ont chanté... J'ai à la regarder et à
l'écouter un plaisir et un attendrissement profonds, et, en découvrant
la sombre tristesse qui nage au fond de ses yeux noirs, je me reproche
presque la joie qu'elle lit dans les miens... Oh! que ne puis-je lui
être utile et secourable!