Irène a voulu que je vienne à elle. Il y avait longtemps que je n'étais
descendue à la ville endormie, que je n'avais franchi le seuil du vieux
palais où je suis née. Ces lieux familiers me semblaient inconnus
puisque je n'y ai vécu aucune de nos heures d'amour... Cet amour qui
remplit mon âme a passé consumant tout sur son passage; et c'est la plus
singulière sensation que cette indifférence complète pour ces choses
jadis aimées: mon coeur ne les reconnaît plus... Mais la poussière sur
laquelle nous avons marché ensemble, volontiers je m'y agenouillerais...
Irène m'a reçue avec une si tendre joie! Toute vêtue de blanc, ses yeux
noirs étincelants, elle avait la mine la plus noble et la plus fière; il
y a en elle une vitalité si intense que, fine et souple comme les
pousses de vigne qui rayonnent entre les mûriers, elle donne l'idée
d'une force. L'accent fébrile de sa voix, la précipitation de ses
paroles me découvraient pourtant l'agitation de son âme. Elle me
conduisait d'un bout a l'autre de la galerie, hâtivement, nerveusement,
et me montrant les choses rares et ingénieuses qu'elle a groupées autour
d'elle: soudain sa main a tremblé, puis elle s'est retournée
brusquement, faisant face à Maurice qui entrait. Il s'avançait de son
air fastueux et indulgent, les yeux caressants... Il m'a baisé les mains
avec de grandes protestations de joie, me faisant doucement des
reproches:
--Claudia, vous êtes trop avare de vous-même, pourquoi nous
abandonnez-vous parce que vous êtes heureuse?... Au fond, chère, vous
avez raison, ce n'est pas moi qui vous blâmerai. Je le dis toujours à
Irène: «Laisse donc Claudia, ne l'importune pas; elle aime!...»
En disant ces paroles, il a osé sourire à Irène. Elle l'a regardé, ses
lèvres flexibles se sont écartées comme pour parler... puis se sont
fermées d'un mouvement résolu; elle s'est alors tournée vers moi, et
comme une enfant affectueuse, elle a posé sa tête sur mon épaule.