XIII

Irène a voulu que je vienne à elle. Il y avait longtemps que je n'étais

descendue à la ville endormie, que je n'avais franchi le seuil du vieux

palais où je suis née. Ces lieux familiers me semblaient inconnus

puisque je n'y ai vécu aucune de nos heures d'amour... Cet amour qui

remplit mon âme a passé consumant tout sur son passage; et c'est la plus

singulière sensation que cette indifférence complète pour ces choses

jadis aimées: mon coeur ne les reconnaît plus... Mais la poussière sur

laquelle nous avons marché ensemble, volontiers je m'y agenouillerais...

Irène m'a reçue avec une si tendre joie! Toute vêtue de blanc, ses yeux

noirs étincelants, elle avait la mine la plus noble et la plus fière; il

y a en elle une vitalité si intense que, fine et souple comme les

pousses de vigne qui rayonnent entre les mûriers, elle donne l'idée

d'une force. L'accent fébrile de sa voix, la précipitation de ses

paroles me découvraient pourtant l'agitation de son âme. Elle me

conduisait d'un bout a l'autre de la galerie, hâtivement, nerveusement,

et me montrant les choses rares et ingénieuses qu'elle a groupées autour

d'elle: soudain sa main a tremblé, puis elle s'est retournée

brusquement, faisant face à Maurice qui entrait. Il s'avançait de son

air fastueux et indulgent, les yeux caressants... Il m'a baisé les mains

avec de grandes protestations de joie, me faisant doucement des

reproches:

--Claudia, vous êtes trop avare de vous-même, pourquoi nous

abandonnez-vous parce que vous êtes heureuse?... Au fond, chère, vous

avez raison, ce n'est pas moi qui vous blâmerai. Je le dis toujours à

Irène: «Laisse donc Claudia, ne l'importune pas; elle aime!...»

En disant ces paroles, il a osé sourire à Irène. Elle l'a regardé, ses

lèvres flexibles se sont écartées comme pour parler... puis se sont

fermées d'un mouvement résolu; elle s'est alors tournée vers moi, et

comme une enfant affectueuse, elle a posé sa tête sur mon épaule.

Lettres d'une amoureuse · 第 15 / 86 题