Lorsque tu n'es pas là, je demeure toujours longtemps devant le miroir
appendu près de mon lit, ce vieux miroir ovale qui depuis trois cents
ans est à cette place, sur la tenture de soie aux gros noeuds d'amour...
Je ne puis plonger mes yeux dans un miroir sans avoir le sentiment
d'être regardée par tous les yeux que ce miroir a réfléchis... Toujours
il me semble qu'il doit rester quelque chose des ombres qui ont flotté
dans cette transparence. J'ai pensé à toutes celles dont les doux yeux
ont cherché leur reflet sur cette glace un peu trouble: il est
impossible qu'il ne demeure pas quelque chose des regards... J'y crois
voir les tiens, lorsque ta tête apparaît au-dessus de mon épaule et que
tes yeux bruns sourient à côté des miens. Ne pouvant baiser tes lèvres,
j'ai baisé le miroir; mon souffle l'a terni un moment, et, du lointain
de la profondeur, il m'a semblé que tu venais vers moi. J'avais dénoué
mes cheveux, mes cheveux longs, souples et mouvants, dont tu aimes à
enrouler les mèches soyeuses autour de ton cou... L'amour me rend belle,
et j'ai souri à ma propre image. Puis j'ai enlevé mon collier de perles:
ce rang unique de perles nacrées comme des roses thé; je l'ai suspendu à
côté du miroir. J'aime mes perles, j'aime les sentir caresser ma chair;
et leur ombre a des lueurs rosées comme une carnation d'enfant.